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Je, est un Autre

En 2005, lors de la parution du premier opus de ces Quartiers d’hiver, j’avais été emballé par cette Embardée que j’appelais de mes vœux à être promu « sur les chemins du désir des hommes de bonne volonté pour porter à l’avant de la scène un écrivain majeur de la littérature française. » Je ne m’étais pas trompé. Comme tout grand prosateur, il ne jacule pas un livre tous les mois de septembre mais aime à prendre son temps, le temps du temps, justement, celui qui sied à tout travail de fond, digne d’entrer dans la mémoire de la Littérature. Trois ans donc pour voir le deuxième élément de cette fresque humaine que sont en train de devenir les Quartiers d’hiver. Il y a du Balzac dans ce concept-là, du Dumas aussi (le vrai, pas la pâle copie homonyme...), tout ce qui transporte le lecteur au cœur d’un monde, dans la veine d’une œuvre pour évoquer l’Humanité dans son entière complexité et sa farouche candeur, dans son intime spécificité et sa couardise, dans toutes les strates du ressenti qui font de l’être humain l’animal dénaturé par essence.

Ainsi il en va de ce livre haut en couleurs lexicales et grammaticales car la palette de Jean-Paul Goux ne se limite pas aux quelques mots courants que nous abreuvent les médias dominants. Il s’empare de la langue pour radiographier une amitié distendue mais qui ne demande qu’à renaître, une amitié douloureuse faite de fascination et de jalousie ; construite sur l’ascendant que l’un peut être capable d’exercer sur l’autre gravant un sillon inconscient qui orientera une destinée dans l’invisible du sortilège...

Bastien et Simon sont deux fils d’architecte : le premier habitait la ville haute, dans une incroyable maison construite par son père ; le second habitait près de la mer et subissait une éducation extrêmement stricte, un héritage familial lourd à porter qui incitait Simon, donc, à se questionner sans cesse sur cette liberté dont jouissait Bastien. Argent de poche, horaires non régentés, habillement décontracté, gestion de ses affaires, temps libre occupé sans contrainte font du citoyen « d’en Haut », un jeune homme moderne qui passe ses vacances à l’Epine, dans une immense propriété entourés de nombreux cousins, le fruit d’un désir ardent ou d’une crainte froide.

Mais le rêve d’un possible ailleurs pour Simon, le fils unique étouffé par les contingences des années 1950, prendra fin dans la dispersion du souvenir tel un nuage de buée qui s’estompe sur la glace d’une salle de bains. Simon devant partir vivre à Paris, dans cet incroyable appartement – que l’on a découvert dans L’Embardée mais qui n’impose pas sa lecture pour comprendre celui-ci, sauf à vouloir prolonger le plaisir de quelques centaines de pages supplémentaires – et le temps singera l’oubli jusqu’au jour où les deux compères se retrouvent sur le même banc, assis à la même table, en classe de terminale. Bastien reprend le fil de leur histoire là où ils l’avaient laissée, saisissant son ascendant à pleines mains et continuant à fasciner Simon... jusqu’à l’ultime rupture, brutale, quand Bastien subira les appels d’air de l’engagement politique et/ou de la découverte du continent féminin qui l’embraseront tel un fétu de paille.

La déchirure sera d’autant plus cruelle que la relation était passionnelle. Simon devra apprendre à grandir seul, poursuivi par ce sentiment d’abandon qui l’handicapera parfois quand il devra se frayer un chemin dans le monde réel. Jusqu’à ce fameux appel téléphonique, quarante ans après, « C’est Bastien, à l’appareil… » Un choc dont Simon se remettra vite car il aura, enfin, l’occasion de pénétrer dans le royaume de Bastien : la maison de l’Epine.

Dans ce travail sur la mémoire et ses jeux de miroirs, Jean-Paul Goux s’attache à la vibration des mots comme le compositeur en sa symphonie s’obnubile jusqu’à la folie dans sa quête de perfection sonore. Ce roman, qui est, comme l’explique JP Goux, « cette machine à lier, qui lutte contre les forces de mort, celles qui séparent, et qui tend à constituer [...] ce réseau de relations qui définit une forme », impose une cadence par un habile dispositif technique mit en perspective par le jeu de la confidence  qui  installe,  telle une nappe parfumée, un suspens induit, à peine visible mais si présent. Mené comme une enquête sur celui que l’on a en face, mais aussi sur celui que l’on porte en nous, les visages partagent parfois le même reflet, dans la vérité comme dans le mensonge, et les forces se dessinent alors comme une fresque murale derrière laquelle se cacherait la cause de cette série d’accidents que l’on nomme un peu trop vite destin.

Dans cette écriture merveilleuse à la légèreté toute excise, les affinités électives se donnent à lire dans les correspondances intimes que les êtres humains sont bien les seules à s’offrir.

Pas une miette de ce festin littéraire n’est à perdre.

 

 

François Xavier

 

Jean-Paul Goux, Les Hautes Falaises, Actes Sud, janvier 2009, 196 p. – 18,30

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