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Vivre & laisser mourir à Monte-Carlo

Selon que vous serez puissant ou misérable… c’est toujours le plus faible que l’on punit quand on a la force de le faire rappelait Jean de La Fontaine dans "Les animaux malades de la peste", et Peter Terrin s’en amuse en transposant ce principe dans le milieu le plus superficiel qui soit, la formule 1. Ses courses, son argent, ses stars, son cliquant… désormais vitrine de l’innovation mais cercle fermé tenu de mains de fer pendant quarante ans par Bernie Ecclestone jusqu’en janvier 2017.
Mais quand débute ce récit, nous n’en sommes pas encore là.
La passion du sport automobile est intacte, les inventeurs fous sont dans les paddocks et fleurissent les fameux ailerons qui vont plaquer les voitures au sol et leur faire atteindre des vitesses hallucinantes, suivi quelques années plus tard par les fameuses jupes qui les colleront littéralement au sol – et seront interdites par la suite car les vitesses atteintes devenaient prodigieuses et surtout beaucoup trop dangereuses.

Nous sommes donc au beau milieu des années 1960, l’été s’est invité dans le printemps monégasque et tout le monde s’est apprêté pour venir assister au Grand-Prix. Nous suivrons plus particulièrement l’écurie Lotus, emmenée par un inventeur de génie, Colin Chapman qui osa le premier les ailerons arrière ou la pub de cigarettes ; en ces années tout restait à inventer dans le sport automobile…
Jack Preston est chef-mécanicien, il s’affaire sur la grille de départ quand Lily, star montante du cinéma, vient saluer les pilotes et s’offre une entorse au protocole en traversant la piste pour se porter vers le prince Rainier qui est en passe de quitter sa loge pour venir l’accueillir.
 

Jack Preston s’ingénie à masquer sur la Lotus49 les inscriptions publicitaires, ordre de dernière minute du comité de course, puis relève la tête quand Lily marche vers lui et il ne voit pas, mais sent seulement cette masse invisible de kérosène qui flotte, rend irrespirable l’air avant de s’embraser d’un coup d’un seul, le projetant en avant ; et dans un réflexe admirable il fait rempart de son corps pour protéger la jeune actrice.
Grièvement brûlé, il sera soigné à Nice avant son transfert en Angleterre où son village l’accueil comme le héros qu’il est.

Or seuls ses amis le congratulent.
Jamais, de nulle part, ne viendra le moindre geste ou mot de remerciement, ni de la presse – qui célèbre le garde du corps de l’actrice qui vient à son secours… après le passage du nuage de feu – ni de la jeune femme, ni de son employeur – qui finit par le licencier au nom du pragmatisme économique – et donc encore moins du public qui a tôt fait d’oublier ce que l’on ne lui rabâche pas à longueur de temps.
 

Jack Preston est un idéaliste, un mécanicien doué et amoureux des moteurs. Il va s’enfermer dans sa névrose et se jouer la comédie en attendant une hypothétique reconnaissance qui ne viendra jamais. Avec son apprenti il remettra en ligne de course la Lotus Cortina, une carrosserie qu'il affectionne avec ses bandes vertes qui affine la silhouette et surtout ce moteur gonflé à plus de 130 chevaux ! Un bolide qu’il avait racheté à l’écurie, avant. Pour se passer les nerfs et jouer avec Dieu qui semble l'avoir oublié il se lancera à très vive allure sur les routes sinueuses de sa campagne, allant jusqu’à provoquer le destin en fermant les yeux sur certaines portions.
 

Croisant les destins réels en les mélangeant, peignant Lily dans l'ombre de ces actrices hantées par un présage que seuls les paparazzis savent capturer dans l'instant du cliché, Peter Terrin a produit un roman enlevé aux courts chapitres qui soulignent son adresse à emmener le lecteur hors les murs.
De la fin tragique de Grace Kelly aux scènes mythiques de Chapeau melon et bottes de cuir (Lily reprendra même le rôle d'Emma Peel), nous flottons dans un entre-deux qui nous berce de ces rémanences qui hantent nos mémoires et offrent à nos fantasmes de vivre le grand frisson des fous du volant sans jamais risquer notre vie.

Ponctué par de belles photographies narratives d'un Monaco idyllique ou d'une campagne anglaise aux splendeurs naturelles, le récit s’accélère au fil des pages dans cette spirale qui boucle sur elle-même, comme tout Grand-Prix qui se respecte, tout après tour, jamais le même mais toujours cette sempiternelle boucle à boucler encore plus vite que la précédente.
Folie de la conduite, griserie de la vitesse, adrénaline dans les virages, excitation à son paroxysme…
Une lecture qui décoiffe !

 

François Xavier

 

Peter Terrin, Monte-Carlo, traduit du néerlandais (Belgique) par Guy Rooryck, Actes Sud, octobre 2017, coll. "Lettres néerlandaises", 206 p. – 21€

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