La Littérature, la Paix, Mo Yan, l’Europe.

Le Prix Nobel de Littérature est octroyé à un auteur chinois. Personne ne parle de littérature ! Tout le monde parle de dissidence et de politique.

 

Le Prix Nobel de la Paix est octroyé à l’Union européenne pour plus de soixante années de Paix. Personne ne parle de Paix ! Tout le monde parle de crise économique.

 

Quand les médias vont-ils cesser de détourner l’attention des sujets, pour confisquer l’attention du public vers ce dont il est trop facile de parler, parce que c’est déjà le tapage quotidien dont chaque jour nos oreilles sont rebattues.

 

La Paix !

 

Quand un Prix Nobel de la Paix est décerné, pour soixante années de paix en Europe (en fait 67 de 1945 a 2012), prenons conscience du formidable exploit, de la réussite majeure, que ce continent qui est le notre, que l’Europe Occidentale en tout cas, à réussi.

 

Après deux guerres mondiales, après des siècles de confrontations et de rancœurs, plus un Français, aujourd’hui, ne peux envisager de faire la guerre à l’Angleterre, pas un Allemand n’a de vengeance à accomplir contre la France, aucun Français, ne veut tirer dommage du Reich, et faire payer les petits enfants de porteurs de casques d’autrefois.

 

Des égoïsmes nationaux en Europe. Il en reste bien sûr. Mais savez-vous, Européens, qu’il n’existe aucune autre région du monde, où la démocratie est si forte, où les libertés sont aussi respectées. Un parti majoritaire en Écosse peut décréter vouloir organiser un référendum sur l’indépendance. Les armées anglaises ne fourbissent aucun fusil. La Corse n’est française que parce que les Corses le veulent. Les indépendantistes basques seront indépendants si seulement ils convainquent les Basques.

 

La Chine et le Japon ne sont pas d’accord sur l’appartenance d’un rocher. Les propriétaires de Toyota en Chine se font prendre à parti et leurs véhicules sont détruits. Les armées chinoises répriment au Xinjiang et au Tibet les volontés autonomistes. Pensez-vous qu’un Français lèverait le doigt si la Polynésie ou la Réunion réclament un référendum ? Non.

 

L’Europe est à l’ère de la Paix. Regardez plus loin, vous verrez à quel point, par rapport à toutes les autres régions du monde, l’Europe Occidentale, l’Union Européenne, sont l’incarnation d’une profonde, puissante, bienfaisante réconciliation.

 

La Littérature !

 

Mo Yan.

 

Le second Chinois en ce nouveau millénaire à recevoir ce Prix, après Gao Xinjiang, Prix Nobel 2000, mais Chinois émigré en France, profondément chinois, mais exilé de Chine, parce que l’une de ses dernières pièces les fugitifs, touchait à un sujet interdit.

De ce fait, Goa Xinjiang, auteur profond, se retrouvait ignoré en Chine par tous ceux qui aboient aux ordres de la politique, en l’occurrence communiste.

 

Mo Yan. Nobélisé et dès le premier jour, les commentaires ne portent que sur son engagement ou son non-engagement politique. Comme si le talent littéraire consistait à être ou pas dissident politique.

Ne soyons pas aussi ignares envers ce Nobel de Littérature, que le pouvoir chinois l’a été face au précédent. La littérature a à voir avec l’humain et la société des hommes. Il a un devoir envers l’humanité, celle de transcrire dans une vision littéraire, les gouffres ou les splendeurs humaines, en se libérant, justement, de la mêlée quotidienne, pour la transcender.

 

Mo Yan fait cela. Il regarde le monde dans lequel il vit. Il le dit. Il le dénonce. Il ne ce soucie dans ses romans d’aucune bienséance, ridiculise les officiels de province, communiste de pacotille, poursuivant l’enrichissement ou se vautrant dans l’alcool, la luxure, jusqu’à l’outrance qui les figure en ogres.

 

Aux ordres Mo Yan. Jamais. Il fait œuvre d’écrivain. Il n’est aux ordres de personne, justement et pas non plus, c’est ce qui fait mal à certains, aux politiciens de la dissidence.

 

Lisez-le. Trouvez dans ses satyres, quel conservatisme il appartiendrait. Aucun. Mais il n’est pas là pour écrire sur commande. Il n’est pas là, pas plus que Gao Xinjiang ne l’était, pour dire ce qu’il faut. Qui ne voit en Gao Xinjiang qu’un dissident l’a mal lu. Plus mal que les jurés du Nobel. L’un comme l’autre, Gao comme Mo Yan, sont profondément chinois, profondément humains, profondément imparfaits, et écrivent de la littérature pour n’être aux ordres d’aucune politique.

 

Cessez de vouloir des écrivains aux ordres.

Lisez-les !

 

Tang Loaëc

5 commentaires

Merci pour cet article, cher Tang Loaëc. Quelques remarques à chaud, sur la paix, tout d'abord : si le prix Nobel de la paix décerné à l'UE interroge, il consacre une région du monde comme espace de paix, c'est vrai. Mais ne soyons pas non plus candides : le projet européen est depuis le départ tout autant politique qu'économique. Pour autant, dire qu'il s'agit d'un lieu où la paix s'exerce sans limite me semble réducteur : les Corses ne veulent pas, dans leur majorité de l'indépendance. Mais utiliser l'exemple corse tout en passant sous silence 40 ans de violences terroristes et maffieuses pour dire que l'Europe c'est la paix me semble une erreur. On pourrait arguer a contrario que le conflit larvé entre la Chine et le Japon sur le caillou en question a été uniquement l'occasion de démonstrations de forces (et on serait, là aussi, réducteur).
Concernant la littérature : tout à fait d'accord avec vous sur le mépris concernant Gao Xinjiang (qui pour le coup, c'est un comble, est considéré comme Français, puisqu'il avait acquis la nationalité française avant son prix Nobel !). Concernant maintenant Mo Yan, je suis d'accord avec vous : le personnage ne me semble pas polémique, quand on connaît un peu la manière dont fonctionnent les autorisations données à des gens pour écrire en Chine. N'en faisons pas non plus un héros : si Mo Yan attaque des officiels dans ses oeuvres, il s'agit toujours, comme vous le notez justement, de potentats locaux corrompus. Il garde des soutiens auprès de l'Etat central. Le jour où il s'attaquera au pouvoir central, il sera temps d'évaluer sa liberté de parole et ses éventuelles qualités d'écrivain libre, me semble-t-il.
Ce que votre article met très justement en avant, finalement, c'est le fait que certains écrivains, par leur simple nationalité, sont prisonniers de cette dernière, et des actions de leur pays, avant qu'on puisse parler de leur oeuvre. Reste à savoir si cela leur donne, malgré eux s'il le faut,  une responsabilité ou non, dans ce qu'ils écrivent, ou dans le simple acte d'écrire. Dans certains pays, et la Chine en est un aujourd'hui, l'acte d'écrire est tout autant un acte artistique que politique. Et on ne peut s'empêcher de penser que le comité Nobel a pu, par calcul politique, donner son prix à un écrivain chinois pour compenser les effets (notamment économiques) désastreux engendrés par l'attribution du Nobel de la paix en 2010 au dissident chinois Lu Xiaobo. Tout comme on ne peut s'empêcher de penser que le président du comité Nobel a pu vouloir récompenser l'Union européenne pour faire avancer le débat sur l'adhésion de son pays en interne  (une dernière remarque à propos de l'UE : depuis les derniers élargissements, on ne peut plus aujourd'hui la considérer comme seulement une "Europe occidentale").

de Tang Loaec @Glencarrig

Cher Glencarrig,

Votre commentaire est suffisamment intelligent, argumenté, circonstancié, pour que je ne trouve rien à y critiquer. Il dénote d'ailleurs sur plus d'un aspect d'une bonne connaissance de la Chine, peut-être y avez-vous vécu ? Comme moi aujourd'hui ?

Pour autant, si j'admire sans réserve la posture et le courage de Lui Xiaobo, qui à choisi de faire une œuvre politique, j'admets et je revendique qu'un autre écrivain, comme Mo Yan, puisse faire une œuvre portant un regard social.

Un auteur peut être Balzac, il n'a pas l'obligation d'être Zola (J’accuse). On peut inscrire son intégrité face au monde de plus d'une façon.

Je n'ai jamais perçu dans les romans de MoYan, aucune trace de servilité face au pouvoir, aucune louange tressée au parti.

Je ne le vois pas non plus ignorer, mais au contraire regarder, partager, dire, dans son langage allégorique, les souffrances des hommes, face a différentes tragédies chinoises. C'est faire œuvre littéraire.

L'histoire de la littérature nous a laisse un grand nombre d'œuvres d'une immense valeur, écrites par des auteurs protégés par des princes. L'Archipel est un témoignage immense. Tolstoï avait peut-être des tentations anarchisantes, mais il a été un aristocrate de son époque, progressiste mais certainement pas révolutionnaire. Il n'en aurait sans doute pas eu les moyens... MoYan non plus. Tolstoï a sans doute fait plus pour le peuple russe avec ses romans (et ses ecoles pour serfs aussi je l'admets) qu'il n'aurait atteint s'il avait été principalement écriveur de brulots appelant a la chute du Tsar depuis un exil américain.

Encore un fois, il y a parmi les dissidents des Géants. La philosophie du Porc, recueil de textes de Liu Xiaobo publié aux éditions Gallimard, mérite vraiment d'être lu. J'aime beaucoup de textes de Gao Xinjiang aussi, le Livre d'un Homme seul en particulier, et aussi son théâtre, pour lequel il est aujourd'hui banni de Chine.

Mais on ne doit pas confondre le Prix Nobel de Littérature avec celui de la Paix. Je ne veux pas avoir l'impression qu'un écrivain soit jugé selon qu'il est 'aux ordres' ou pas d'une autre dictature, celle d'une lecture politique obligée.

Bien à vous,

Tang

 

 

Cet échange de vues est d’une pertinence rafraîchissante. Et puisque je ne vois rien de plus intelligent à ajouter, je me demande benoîtement si la parfaite concordance anagrammatique de Tang Loaec et Catalogne, un autre pays avec la Chine où l’on ne parle que de dissidence et de politique, est un pur hasard…

Excellent article, mon cher Tang. Il aura été difficile de faire aussi bien que Gao Xinjiang, avec " La Montagne de  l'âme " (éditions de l'Aube, 2000)... mais sait-on jamais ? Pour ma part, je vais suivre votre conseil, et lire Mo Yan pendant Noël.
Merci encore !

Cher Tang,

Pour répondre à votre question, et à mon grand regret, je n'ai malheureusement jamais vécu en Chine (à ce jour), mais sait-on jamais ce que l'avenir nous réserve !
Littérature et politique ne sont jamais loin l'une de l'autre quand il s'agit de la Chine. Heureusement, nous avons la chance d'avoir appris à lire entre les lignes, et au-delà. Mais pour cela, nous aurons toujours besoin d'un support de qualité comme peuvent nous en donner Gao Xinjiang, Lu Xiaobo et Mo Yan.
En attendant de vous lire à nouveau, je vous souhaite le meilleur des séjours en Chine.
Bien à vous,
Glen