Charlie Hebdo : contre la surmédiatisation des incidents à l'École

Depuis l’attentat contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo le mercredi 7 janvier, une grande partie des médias a rapporté la multiplication d’incivilités à l’École perturbant notamment la minute de silence organisée le lendemain dans toute la France et les débats qui ont pu être organisés en classe depuis ce jour. Loin de vouloir minimiser les faits très graves répertoriés, je regrette que certains commentateurs médiatiques et politiques n’insistent que sur ces comportements au point de faire oublier, auprès de l’opinion, les très nombreuses initiatives positives des élèves, silencieuses mais majoritaires.


 

Non, l’École de la République n’a pas failli !


Raconter que l’École a failli dans sa mission républicaine, en particulier dans les quartiers populaires, me semble injuste pour plusieurs raisons. Si des « incidents » ont eu lieu, il convient de bien les distinguer. Quoi de commun entre un appel à la haine, des propos antisémites voire l’apologie du terrorisme et une expression critique, maladroite ou impertinente ? Les cas graves doivent en effet être dénoncés et punis voire sanctionnés pénalement. Cependant, comment peut-on à ce point laisser dire que ces attitudes ont envahi les écoles, collèges et lycées ? Ce n’est pas faire justice auprès des élèves qui, pour la plupart d’entre eux, ont partagé le sentiment d’effroi de la communauté nationale et manifesté majoritairement leur solidarité par des gestes forts : rédaction de poèmes, affichage de dessins et de caricatures, lecture d’extraits de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, expositions, etc. Souvent, ce sont les élèves eux-mêmes qui ont proposé spontanément à leurs professeurs de produire des travaux pour marquer symboliquement leur attachement aux valeurs républicaines menacées par les jihadistes comme les libertés de la presse et d’opinion. Ils étaient plus nombreux que les fauteurs de troubles à manifester en hommage aux victimes le dimanche 11 janvier.


Ce n’est pas rendre justice également à la mobilisation des enseignants, des documentalistes et des autres membres de la communauté éducative qui ont, dans ces moments difficiles, sans disposer du temps et de tous les « outils » nécessaires pour accompagner les élèves, réalisé en classe la minute de silence et les débats constructifs qui ont suivi. À la peur, ils ont mis des mots. Aux amalgames et rumeurs, ils ont mis des freins. Ce ne fut pas parfait. Ils ont toutefois été essentiels.

 

Que s’est-il donc passé ?


Dans certains établissements situés majoritairement dans les quartiers dits populaires, des élèves ont refusé de se lever et de respecter la minute de silence. D’autres ont dénoncé lors de discussions en classe la publication des caricatures du prophète Mahomet par Charlie Hebdo n’hésitant pas à affirmer que les dessinateurs avaient mérité leur sort ou qu’ils l’avaient bien cherché. Des théories conspirationnistes ont pu être entendues, expliquant que les attentats avaient été organisés pour jeter l’opprobre sur les musulmans. Les enseignants qui ont rapporté les faits ont eu raison de le faire et il fallait bien entendu les relayer dans la presse.


Mais il est très rare de lire dans les journaux ou d’entendre à la télévision que ces incidents sont le fait d’une minorité de jeunes qui ont bien souvent répété les horreurs dites dans quelques familles ou qu’ils sont le résultat, pour prendre l’exemple des collèges et lycées, des provocations d’adolescents qui ont eu un malin plaisir à prendre le contre-pied de la parole du professeur, figure de l’autorité.


On ne dit pas assez que certaines perturbations en classe ont souvent eu lieu avec des enseignants qui avaient déjà des difficultés à faire cours les autres jours de la semaine. Ce sont dans la majorité des cas les mêmes élèves qui sont exclus pour leur comportement, qui n’ont pas leur matériel ou qui arrivent en retard.


Professeur d’histoire-géographie, j’ai exercé neuf ans dans un collège classé ZEP à Sarcelles. C’est en connaissance de cause que je m’exprime ici. Après les attentats à Madrid en 2004 et à Londres en 2005, aucun de mes élèves de troisième n’avaient manifesté de mémoire le moindre dérapage durant mes cours qui collaient, par les programmes, à l’actualité. La présentation du contexte international marqué à l’époque par la présence des forces américaines en Irak et de leurs alliés comme l’Espagne et le Royaume-Uni n’ont pas conduit à des incidents. Jamais. Mieux, en seize ans de carrière et cinq établissements, je n’ai pas eu d’incivilités en cours lors des séances consacrées au génocide des Juifs et des Tziganes ou au génocide arménien de 1915 récemment intégré dans les programmes d’histoire de troisième. J’avais pourtant imaginé le pire des scénarios avec des classes où se mêlaient nombre d’élèves français d’origine turque et musulmane et des élèves de confession chaldéenne (chrétiens d’Orient). J’ai eu quelques remarques de soutien, assez rares, à Dieudonné dont j’ai déconstruit aussitôt le discours. Je n’ai jamais accepté la pensée pessimiste du philosophe Alain Finkielkraut sur ces questions. Non seulement aucun élève n’a refusé ces enseignements comme la Shoah mais beaucoup ont au contraire témoigné leur vif intérêt quand on les abordait et exprimé leur sidération et indignation face aux tragédies de masse du XXe siècle.


Faudrait-il donc douter de ma parole dans ce concert convenu de mauvaises nouvelles sur l’état de notre école ? Depuis la rentrée de septembre, j’enseigne en lycée. J’ai quitté Sarcelles pour un établissement plutôt tranquille de la banlieue parisienne qui recrute des élèves dans des catégories sociales et professionnelles plus favorisées. Je voulais tourner la page, non sans regret. Mais quinze ans en collège, c’était suffisant. Je devais partir pour me fixer de nouveaux objectifs professionnels. Ai-je besoin d’ajouter que je n’ai eu, encore une fois, aucune difficulté à faire la minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo ? Pour toutes mes classes de seconde et première (29 à 34 élèves), j’ai préparé dès le jeudi soir un montage des unes de quotidiens français, européens et du Maghreb. Par ce biais, j’avais une entrée intéressante pour aborder la question de la liberté de la presse et l’émoi causé par l’attentat, non seulement dans l’opinion, mais aussi sur les confrères journalistes de l’hebdomadaire satirique, en France et à l’étranger. J’étais guidé par le besoin de passer de l’émotion, somme toute normale dans ce contexte dramatique, à l’analyse en classe. À l’issue de la séquence, j’ai enchaîné sur la place de la caricature dans l’histoire politique française depuis le XVIIIe siècle. Je pouvais remonter plus loin. C’est cependant la lecture d’un livre sur Marie-Antoinette et les « images » qui lui avaient été consacrées qui m’en a donné l’idée. J’ai donc commencé par le siècle de Voltaire, remonté celui d’Honoré Daumier et fini au 10 rue Nicolas-Appert, siège de Charlie Hebdo dans le XIe arrondissement.


C’est une des belles mais difficiles missions de l’École que de fournir aux élèves les clés de compréhension et de lecture critique du monde d’aujourd’hui. À ce titre, ma discipline n’est pas la moins armée, on s’en doute, pour y répondre. Or, il n’est pas possible de comprendre les événements qui ont frappé durement notre pays sans un minimum de préparation pédagogique en amont. Et là, nous touchons l’un des facteurs des perturbations signalées en classe. Quelques enseignants ont voulu débattre avec leurs élèves sans être complètement au fait de la situation géopolitique au Moyen-Orient, sans savoir bien distinguer l’islam de l’islamisme et ce dernier du jihadisme. Beaucoup n’ont qu’une connaissance superficielle du dogme islamique ou confondent musulmans pratiquants et personnes de culture musulmane. On peut être musulman par son origine familiale et être athée. Comment dans ces conditions pouvoir répondre avec assurance aux questions et provocations d’élèves nourris pour certains d’entre eux aux théories les plus farfelues qui circulent sur le net ? Aujourd’hui, l’enseignement scolaire est concurrencé par les moyens d’information fantastiques, obtenus d’un seul clic, et offerts par les grands médias comme Google et les réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter.

 

Une explication culturelle qui ne convainc pas


Je n’ai pas été surpris par la rapidité avec laquelle ont été avancées des explications « culturelles » pour rendre compte des incidents récents à l’École. De nombreux commentateurs et même des enseignants ont affirmé qu’ils étaient le fait d’élèves « musulmans », oubliant souvent de signaler qu’ils étaient pour la plupart français. Dans leurs analyses, l’islam semblait être le problème. Mais alors, pourquoi la majorité de nos élèves qualifiés de « musulmans » n’ont pas tous réagi négativement ? En plus des statistiques, même sous-estimées, fournies par le ministère de l’Education nationale, de nombreux témoignages vont dans ce sens, y compris dans le département si décrié de Seine-Saint-Denis. Un ancien collègue qui travaille à Sarcelles (Val-d’Oise) me l’a confirmé bien qu’il ait admis des incidents isolés dans quelques cours. Dans quelle mesure peut-on parler d’une inadaptation de ladite culture aux valeurs et à l’histoire de notre pays quand l’essentiel de ces jeunes n’ont pas posé de difficultés en classe ? Je ne veux pas minorer ce qui s’est passé. Je suis conscient de leur gravité et de la réponse ferme qu’il faut leur apporter. Je refuse seulement de les assimiler à un conflit de cultures, à un « choc des civilisations » pour reprendre l’expression célèbre du politologue américain Samuel Huntington. Les partisans de cette thèse devront expliquer pour quelles raisons, dans le même établissement, la majorité des cours se sont très bien déroulés et d’autres non.


Et pourquoi ne signale-t-on pas les dérapages entendus dans certaines classes de centre-ville et dans des établissements périurbains, ceux situés en périphérie des agglomérations où la proportion d’élèves de « culture musulmane » est moins forte ? N’y a-t-on pas entendu des liens se faire entre musulmans et terroristes ? Ces propos sont-ils moins condamnables que les autres ? Pourtant, ils ont quasiment été passés sous silence. Des sentiments antimusulmans ont pu s’y exprimer. Je doute fort que de tels « incidents » aient été remontés à une administration parfois encline à cacher la lampe sous le boisseau. Doit-on dans ce cas parler d’une culture particulière prédisposant à l’expression de tels dérapages ? On touche ici aux limites d’une explication culturaliste qui enferme des individus dans des « communautés » fantasmées.


Si des propos inqualifiables ont pu être tenus dans de nombreux établissements scolaires, ils doivent trouver leur explication dans la méconnaissance d’élèves (qu’on aurait tort de réduire à leur « culture musulmane ») sur les fondements humanistes d’une religion à laquelle ils prétendent appartenir, l’islam. Sans le valider évidemment, je pense que le discours identitaire sert d’alibi inconscient à certains élèves pour qui l’école est un échec. L’orientation après le collège est parfois mal ressentie, notamment pour ceux qui sont affectés, par défaut, en lycée professionnel. Il n’est malheureusement pas étonnant qu’une minorité d’entre eux se drapent alors dans un discours victimaire, teinté de religion par ignorance ou provocation, pour défier une institution qu’ils rejettent, ses valeurs n’étant pas celles de leur quotidien. Depuis quelques années, chez certains jeunes, l’argent facile qui circule dans les quartiers a supplanté le goût de l’effort et les savoirs transmis par l’École.

En écrivant ces lignes sur les appartenances religieuses, je déplore que la grille de lecture par l'identité culturelle se soit imposée. On l’a banalisée. Il faut s’en méfier. Elle peut servir un racisme culturel. Il y a un danger à découper le corps national en de multiples groupes identitaires vus comme des absolus, purs, figés. Comme l’écrivent Valéry Rasplus et Régis Meyran, « gardons à l’esprit que la piste « culturelle » gomme les effets de classe et de domination, maquille les violences économique et symbolique accentuées par la crise, et tend à lui substituer de faux responsables ».

 

De quels moyens disposent les enseignants pour faire face aux incivilités ?


L’École n’a pas failli. Elle fait de son mieux et elle ne peut pas régler seule les fractures de la société. On lui en demande trop. Sur les ghettos urbains qui favorisent la délinquance et les dérives communautaires par exemple, elle ne peut presque rien. « Comment transmettre le vivre-ensemble quand les élèves ne font plus l'expérience de la mixité sociale » dans les établissements scolaires se demandait récemment la ministre Najat Vallaud-Belkacem ? Je me suis posé en vain cette question durant neuf années. Je trouvais un expédient en favorisant les sorties et voyages scolaires pour dépasser l’horizon fermé du quartier. C’est pourquoi je me contenterai ici de ce que peut vraiment faire l’Éducation nationale.


Il est nécessaire de donner du temps aux enseignants. La précipitation n’est pas la meilleure alliée pour l’analyse et le débat. Le ministère vient de produire des ressources pour accompagner les professeurs. Elles ne sauraient suffire mais elles répondent à une demande exprimée par une grande partie du corps enseignant. De nombreuses équipes pédagogiques se sont déjà mises en place pour élaborer des réponses communes aux élèves dans les établissements.


Pour les débats, une préparation s’impose. On n’improvise pas un cours dialogué sur le droit d’expression pour se trouver démuni à la première et inévitable question sur le « deux poids deux mesures » entre le journal Charlie Hebdo et l’idéologue Dieudonné. En mars prochain, la « semaine de la presse » peut être l’occasion de réfléchir avec le professeur-documentaliste sur le rôle des caricatures dans les journaux. Une formation aux enseignants devrait être généraliser pour aborder des sujets liés à l'usage des réseaux sociaux par les élèves et mieux déconstruire ainsi les théories du complot.


Il est temps de redonner toute sa place à l’éducation civique qui a souvent été une variable d’ajustement pour l’organisation des services. La laïcité doit être un thème central des futurs programmes, dans un rapport renouvelé à la connaissance des principales pensées religieuses. Quant à la philosophie, si utile pour exercer un jugement raisonné, elle doit au moins être enseignée aux élèves des lycées professionnels.


Les programmes scolaires doivent insister sur la critique des sources d’information afin de mieux lutter contre les théories conspirationnistes, simplistes et redoutables, qui ont trouvé sur internet une caisse de résonnance fort dommageable pour les savoirs scolaires. Il est important d’apprendre à hiérarchiser les informations, à distinguer un fait prouvé scientifiquement d’une rumeur.


Les établissements ne peuvent pas tolérer des incidents graves qui, à force de ne pas être sanctionnés pour « éviter des vagues », minent toute autorité. Les chefs d’établissement doivent être à l’écoute de la parole et des inquiétudes des enseignants en les soutenant et en prenant des initiatives pour ramener la sérénité dans l’enceinte scolaire. Il faut rencontrer les familles, les informer sur les principes et les valeurs qui fondent la République. Il doit être rappelé, si besoin, que certains discours ou attitudes sont des délits.


Je pense enfin que l’urgence des enjeux actuels doit conduire à donner les moyens qui manquent à de nombreux établissements. Quand je passais le concours, en 1999, j’entendais le personnel politique, à gauche comme à droite, dénoncer à juste titre l’affectation des enseignants les moins chevronnés ou les plus jeunes dans les collèges et lycées les plus difficiles. Seize ans plus tard, la situation a peu évolué. En quittant Sarcelles, j’ai laissé une équipe enseignante composée pour moitié de très jeunes professeurs. L’autre moitié n’est guère plus âgée. Le plus ancien de la bande… a 35 ans.


C’est pour eux, tous mes autres collègues et mes anciens élèves si injustement stigmatisés par la surmédiatisation d’incidents minoritaires devenus la règle que j’ai voulu écrire ce billet. Pour rétablir la vérité.


Mourad Haddak

7 commentaires

Je suis d'accord avec toi sur l'effet de loupe le manque de détails donnés par les médias ayant rapporté ces incidents. Maintenant, les problèmes liés à l'expression de convictions extrémistes dans certaines classes ne date pas d'hier. Puisque tu cites ton expérience personnelle, j'ai été enseignant en 2001, juste après les attentats du 11 septembre et c'était loin d'être une sinécure. J'en ai entendu des vertes et des pas mûres si j'ose dire! J'ai même dû empêcher un jeune élève de culture musulmane (objectivement, il ne connaissait que très peu sa propre religion) de mettre un coup de compas dans la main de sa camarade d'à côté, au motif qu'elle était juive. Les enseignants, je te rejoins là-dessus, ne sont pas formés pour affronter ces situations (d'ailleurs ils ne sont pas formés du tout ou presque...). Je n'ai pas une vision idyllique ou cauchemardesque des quartiers dit "populaires": le monde est gris, avec une dominante cependant de plus en plus noire...

Bonjour Sylvain,

Je ne nie absolument pas les difficultés. Loin de là. Je mettais surtout l'accent sur le traitement des médias.

Comment peut-on encore titrer :
Non, l’École de la République n’a pas failli !
ou alors Mourad vit sur une autre planète... La seule vision du film "Entre les murs" donne un tout petit aperçu de la situation. Ou alors allez faire un tour dans les classes des futurs profs pour voir à tel point l'écart est HALLUCINANT entre ce qui est enseigné et la réalité sur le terrain : cours niveau agrég de vieux français, démagogie sur le statut de l'élève, ses droits (mais pas ses devoirs), etc. tout cela pour se retrouver face à des crétins qui n'en ont rien à faire.
Souvenez-vous qu'au début du 20e siècle, le plus gros salaire dans l'Administration était celui du prof d'université, car on respectait le Savoir, aujourd'hui la dinde qui fait office de ministre augmente de 40% la prime annuelle des recteurs (+12 000 euros) pour qu'ils demeurent aux ordres mais méprise les profs et ne pense qu'à introduire la théorie du genre quand les élèves ne savent plus lire ni compter. Onfray a mille fois raison ! L'école a été pervertis depuis mai-68 et ces crétins de la bande à Deleuze qui à force de tout déconstruire ont réussi à mettre le pays dans le chaos ! C'est facile de critiquer quand tout part en vrille depuis +40 ans... On récolte TOUJOURS ce que l'on sème... Au point que l'on reparle du service militaire, cela avait un sens de fédérer autour de la nation. Désormais c'est chacun pour soi, donc on a la société qu'on mérite, comme les politiques : à chier !

"Qui sème peu récolte peu, et qui veut faire une bonne récolte doit répandre sa semence en un lieu qui lui rapporte au centuple, car en une terre qui ne vaut rien la bonne semence sèche et disparaît" Chrétien de Troyes, XIIe siècle. L'école pourrait être cette terre gaste...

Bonjour François-Xavier,

 


Entre les murs est un film du genre "catastrophe" qui représente l'expérience d'un enseignant qui n'a jamais aimé son premier métier et qui n'a eu que mépris pour ses anciens élèves. De mémoire, le film décrit les tentatives avortées d'un professeur de lettres pour transmettre la passion de sa matière et les grands textes. Mais ce qu'oublie François Bégaudeau, l'auteur qui a inspiré le film, c'est que sans autorité, point de salut. Sur le niveau faible des élèves en ZEP, dans le XIXe arrondissement ou en banlieue, je ne polémiquerai pas dessus. C'est un fait. Mais arriverez-vous à comprendre un jour, j'en doute sérieusement, qu'enseigner dans ces classes difficiles, c'est avoir de l'autorité ? On est nombreux à y réussir pourtant. Et j'ai pu constater au bout de dix années (neuf à Sarcelles et une année à Épinay-sur-Seine) que les cours les plus mauvais (entendez sans transmission des savoirs) étaient presque toujours ceux des collègues qui n'avaient pas cette autorité, cette légitimité construite sur la compétence et/ou la confiance. Si les élèves découvrent en vous un enseignant sans charisme, sans crédibilité, l'année est en général mal engagée. C'est un euphémisme. Passons.

 

Pour ce qui est du titre "l'École n'a pas failli", vous n'avez sans doute pas lu le texte parce qu'il est très explicite. Pour vous le dire autrement (il faut parfois reformuler pour bien se faire comprendre), j'ai choisi ce titre en réponse au déluge de mauvaises nouvelles, véhiculées par les médias et certains enseignants, sur les incidents scolaires après les attentats. Il y a eu des minutes de silence qui ont été perturbées. Des élèves ont tenu des propos et/ou eu des attitudes désolantes, parfois gravissimes. Dans tous les cas, il fallait reprendre, expliquer voire si nécessaire sanctionner. À aucun moment, je n'ai nié la réalité. Relisez.

 

Revenons au titre : affirmer que l'École a failli (sur le plan des incidents donc de la morale républicaine) comme j'ai pu l'entendre ou le lire dans les médias est grotesque pour la simple raison qu'ils ont été minoritaires (entendez à nouveau que je ne les nie pas). Dans mon établissement, il n'y a pas eu d'incidents graves. Je ne peux pas les inventer. Il y a certes eu des allusions à l'idéologue Dieudonné et à quelques malsaines théories du complot rapportées par de rares collègues. On est près d'une centaine de professeurs. On ne va pas généraliser des "provocations" (Dieudonné toujours) entendues chez moins de deux élèves (classes de 28 à 35 lycéens en moyenne) survenues dans les cours de trois ou quatre enseignants (il y a plus de 1 400 élèves). Et c'est vrai pour la très grande majorité des établissements de notre pays. Même si le Ministère de l'Éducation nationale a minoré les cas qui ont pu se produire (officiellement 200), reconnaissons qu'il y a un abîme entre des dérives souvent inadmissibles (généralement dans les zones difficiles) et ce qu'on appelle une faille. Ou alors, il y a "faille" si on la met entre les 80 à 90 % des établissements qui fonctionnent bien ou du moins correctement et ceux, moins de 20 %, qui cumulent les plus grands handicaps (dans les fameux "ghettos" mais n'ouvrons pas la vaine polémique initiée récemment par M. Valls car je regrette l'usage du mot "apartheid" qui a un sens précis en histoire et qui n'est pas celui de nos anciennes ZEP) et qui plombent chaque année la France dans le classement PISA.

 

Écrire que (sur le plan de la morale républicaine... pardonnez, mais j'insiste pour que vous l'entendiez), l'École a failli n'est pas la réalité. La laïcité est enseignée depuis la sixième. Les trois religions monothéistes sont étudiées en sixième et cinquième en cours d'histoire (ainsi qu'en français). Les nouvelles conflictualités (jihadisme en l’occurrence) sont également analysées en troisième et première générale.





 

Extrait ci-dessus tiré du programme de troisième (capture d'écran)


Mes anciens élèves à Sarcelles n'ont jamais (j'insiste encore) refusé l'enseignement de la Shoah. Bien au contraire (élèves souvent passionnés en histoire, récompense au niveau départemental au Concours national de la Résistance et de la Déportation pour une classe que j'ai eue il y a deux ans). Vous me permettrez de défendre ce que j'ai vu (et en passant, mes élèves et collègues) en tant qu'enseignant. Je n'invente pas les faits ni ne les extrapole. Toutes mes anciennes classes de troisième ont visité le Mémorial de Caen ou le camp du Natzwiller-Struthof en Alsace ou les musées de la Grande Guerre. Aucun incident en dix ans. C'est un fait. Désolé que vous découvriez si tardivement que des professeurs réussissent avec beaucoup de satisfaction à transmettre des savoirs disciplinaires, les règles républicaines et que les élèves prennent même plaisir à aller en cours. Je faisais parfois chanter la Marseillaise à mes collégiens au moment de l'enseignement des symboles républicains (en éducation civique) ce qui irritait de temps en temps quelques professeurs communistes.

 

Je ne peux pas être plus juste en disant que les débordements ont souvent eu lieu avec des enseignants qui ne tiennent pas facilement leurs classes. Ce n'est pas politiquement correct d'écrire ceci. Avouez-le. Et je ne vais pas me faire beaucoup d'amis, surtout pas chez les syndiqués. Il faut avoir de l'autorité pour transmettre, vous vous souvenez ?

 

Je n'enseigne pas sur une autre planète comme vous l'avez écrit. Je parle modestement de ce que j'ai vu. Je ne répète pas à l'envi les discours convenus et démoralisants sur l'École entendus sur toutes les chaînes de télévision. Le médiatiquement correct est d'affirmer que l'École va à vau-l'eau. 

 

Si vous voulez parler du niveau scolaire (en particulier dans les 20 % des établissements que j'ai cités plus haut), ne vous engagez pas dans une nouvelle discussion avec moi. Si vous avez compris, ce n'était pas le sujet de mon billet.

 

Malgré vos prétentions sur la chose scolaire, je ne me souviens pas de vous avoir croisé un jour en salle des profs. Je m'en réjouis fort heureusement. J'ai ainsi pu échapper à vos mots si peu délicats qui ne grandissent pas l'écrivain que vous aimez rappeler dans vos biographies : "crétins", "à chier"... Finalement, vous n'êtes pas loin de ressembler à François Bégaudeau qui n’avait rien compris à l'École.


Ce n'était pas un droit de réponse. Juste une clarification. Vous en aviez besoin.


Ne répondez pas. Je ne veux pas perdre mon temps comme aujourd'hui. Il y a assez de moulins à vent pour que vous vous occupiez ailleurs.

 

Bien cordialement,

Bravo pour cet article d'un professeur comme il en faudrait bien plus, non pas qu'il faille voir dans ma phrase une critique quasi-généralisée de la profession, mais oui, bien plus de profs à même de réfléchir par eux-mêmes (ce qui est valable pour les profs l'est pour les media, les politiciens, et finalement tout le monde pour peu que ces premiers fassent convenablement leur travail).
M.Haddak a du cran de clamer, argumentaire à l'appui, que les media sont partisans d'un sensationnalisme dangereux ; il démontre aussi une certaine loyauté dans son rappel de l'intégrité de ses confrères. Enfin, il a recours à TOUS les éléments qui concourent à cette crise civique et ne s'entiche pas uniquement de certains aspects dénonciateurs et retentissants.
Une chose est sûre : plus que la laïcité (en tous cas, telle qu'elle est entrevue pour le moment), l'éducation civique se doit d'être renforcée, car plus qu'un agrégat maladroit d'énoncé de bonne conduite découlant d'une idée floue des droits de l'homme et de la république, elle doit étayer son propos sur l'Histoire, l'Histoire de tous.

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