L’exil universel d’Adonis

Né en Syrie, ayant achevé ses études à Beyrouth, découvert – et haï – New York, réussi à survivre à la guerre du Liban et désormais installé à Paris, Ali Ahmad Saïd Esber aura eu un destin digne d’un héros fitzgéraldien.

Il a douze ans, il se rend contre l’avis de ses parents à la ville voisine dans laquelle le président de la République arabe syrienne est en visite officielle. L’usage veut que les poètes locaux honorent le visiteur de marque. Le gamin veut participer, on le chasse ; il insiste, on l’écarte ; il s’entête et réussit à attirer l’attention du chef de l’État qui s’en amuse. Il est autorisé à déclamer son poème. Nus pieds, couvert de poussière, l’enfant subjugue l’assistance, le Président veut le récompenser : Ali Ahmad n’a qu’un souhait : entrer dans une école secondaire.
Ce sera le lycée français de Tartous.

Puis l’université de Damas en 1950 – y déchiffre mot à mot Baudelaire et Rilke – achève sa licence en 1954 et publie son premier livre de poésie sous le nom d’Adonis.
Beyrouth en 1956 – découvre René Char et Henri Michaux – et fonde avec Youssef al-Khâl la revue Shi’r (Poésie), en 1957.
L’année 1960 se passera à Paris, le temps nécessaire pour rencontrer Jouve, Michaux, Bonnefoy, Tzara, Prévert, Follain, Celan, Paz, etc.

En 1961, de retour à Beyrouth, il prend la nationalité libanaise et s’attaque à la remise en question du legs poétique arabe : trois essais critiques pour renverser les perspectives et réintroduire dans le mouvement de la création les tentatives hétérodoxes, les paroles hors-normes – révolutionnaires, libertins…

Celui qui est sans conteste l’un des tout premiers poètes arabes des cent dernières années – on se demande quand Stockholm va daigner s’intéresser à lui s’il persiste à ne pas vouloir pousser la chansonnette (sic) – s’autorise aussi à donner son avis dans des essais pertinents d’intelligence et raison – remettant les pendules du printemps arabe à l’heure et prônant la séparation de l’État et de la religion – et s’adonne aussi à la peinture et à la calligraphie pour conjurer le temps et s’offrir un autre moyen de se jouer de ses chausse-trappes.

J’ai habité le visage d’une femme

Qui habite une vague

Jetée par le flux contre un rivage

Au port perdu parmi ses coquillages

 

J’ai habité le visage d’une femme qui me fait mourir

Phare éteint, elle veut rester dans mon sang qui navigue

Jusqu’aux confins du délire

 

 

Adonis est cette brindille poussée par le vent, qui semble sans attache car déracinée, qui ne dort plus car l’inquiétude est sa nuit, qui n’attend plus rien car sa lucidité illumine son seul chemin, sans crainte ni faiblesse car revenu de tout et au-delà des enfers ; alors il se nourrit du ciel étoilé.
Sa poésie arrachée à toute imposture doctrinale n’est là que pour interroger le dernier entrant, celui qui aura tourné la couverture, lui cédant alors la place pour accélérer le rythme et libérer la parole.

La poésie a sa politique, sa réalité, dit Adonis ; la poésie est son propre chemin, son unique but. Elle est le monde. Est-ce alors pour cela que ses poèmes marquent au fer rouge notre âme ?

Adonis nos donne l’horizon d’après l’horizon, un chant intime qui porte plus loin de soi car il aspire à plus d’élan, à plus de déambulation dans les périphéries de l’être ; il sai[t], l’invisible est cette rose,

l’invisible est cette femme,

et le visage est l’envers du ciel ; nonobstant l’éphémère règne pour les siècles des siècles, et seule la poésie – dans l’utopique dessein de son anarchie – parvient à combler le vide, rapprocher les deux contraires, pour que la marche universelle puisse se proroger le temps nécessaire à ce qu’un minimum de conscience habite enfin l’Homme…

François Xavier

Adonis, Mémoire du vent – Poèmes 1957-1990, préface d’André Velter, Poésie/Gallimard, février 2017,

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