Lexique amoureux pour la paix de l’âme

Des premiers émois sur les bancs de l’école aux aspirations élégantes que l’âge adulte facilite, l’Homme n’a de cesse de courir après l’amour sans connaître ni sa définition exacte ni la place qu’il lui accorde, sans pour autant parvenir à contenir les pulsions de désir et l’appel du grand large. Persuadé d’être enfermé dans une cloche invisible mais dont le tunnel n’en est pas moins obscur, l’Homme quête la lumière en oubliant de larguer les amarres, demeurant arrimé au quai des certitudes quand l’océan ne se traverse que toutes voiles dehors. Ainsi s’enlisent les destins dans des corps privés de rêves qui ne font que fantasmer sur des mirages sortis de la morgue. Il faut cheminer cheville légère nous a pourtant maintes fois répété le poète car c’est en oubliant ce que l’on cherche qu’on finit par le trouver. Laissons donc s’évanouir les cris apeurés pour mieux nous glisser sous le manteau de la nuit et y dévorer ses étoiles…

Amant – je veille
Et dis à ma voix :
Je guette ta douce cithare quand elle s’abîme
Dans d’infernales amertumes
Pour chanter ma mort


Adonis nous donne les clés pour nous arracher à la pesanteur de nos costumes terrestres étriqués et devenir compatibles avec notre image souvent faussée et notre moi oublié. Ici et ailleurs, vivre en poésie permet d’être l’amoureux ambidextre qui se jouera de l’ombre qui le menace pour demeurer en pleine lumière puisque l’espace entier est son corps.

Nos corps nos deux temps et le lieu
Chaque organe en nous est pays et histoire
Et chaque palpitation festival


Il n’y a pas que métaphore en poésie, mais sublimation de l’effet induit par le mot et sa musique, donnant une image que le lecteur seul voit, l’interprétant selon ses codes, ses souvenirs, ses désirs ; ainsi la lecture d’Adonis dessille l’âme par l’idiome fait langue dans la subjectivité unique de celui qui y est confronté. Chaque vers devient une portée musicale qui donnera sa propre harmonie, complétant de facto le destin du lecteur, le conduisant vers ses aspirations propres dans le concert spirituel de la symphonie poétique…
C’est ici que tout se passe, non dans la pensée mais bien dans l’instant, fusionnant toutes les envies en une seule flèche destinée à embraser le foin oublié dans la grange de nos souvenirs. Le poète est intemporel, son livre le livre de tous les livres, mystérieux et docile, ouvert et terrifiant, courtois et fort, offert à la bienveillance de tous.
Adonis, poète de l’essentiel, extirpe du centre du monde le feu de l’intelligence qui brûle au fond de l’abîme dont il parvient à retirer les fruits de la passion.

Le lit qui nous réunissait
a-t-il la nostalgie de nous ?
Longue est l’attente des oreillers                l’instant blessé
   répand
                   son sang en nous
suis-je terre : mes blessures poussière
                            et vent mes chemins ?


Cette anthologie qui regroupe quatre livres essentiels (La forêt de l’amour en nous ; Les feuillets de Khaoula ; Commencement du corps fin de l’océan ; Histoire qui se déchire sur le corps d’une femme) est magnifiquement traduite par un trio qui accepta l’idée que la traduction est une langue au sein de la langue, un passeur qui compose une troisième langue en s’appuyant sur un alphabet esthétique commun aux deux langues : la sève du mot… permettant ainsi au lecteur français de goûter au surgissement et à la déflagration portée par la langue arabe.

François Xavier

Adonis, Lexique amoureux, adresse d’Alejandro Jodorowsky, préface de René de Ceccatty, traduction de l’arabe par Vénus Khoury-Ghata, Issa Mahhlouf et Houria Abdelouahed, Poésie/Gallimard n°533, septembre 2018, 512 p. – 11 €

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