A propos d'Alain-Fournier, biographie et Lettres à Jeanne

La prairie et l'église...

 

« À la fois bénéficiaire et victime d'une légende préraphaélite et saint-sulpicienne entretenue à grand feu de buis béni par sa sœur Isabelle et son beau-frère Jacques Rivière dont le fils et la fille entrèrent en religion, l'auteur du Grand Meaulnes n'était pas cet enfant demeuré de Marie dont la vie eût tenu entre ses souvenirs d'écolier et sa rencontre du Cours-la-Reine avec la damoiselle élue. » De cette phrase de Guy Dupé, de sa préface à la réédition de 2010 du Grand Meaulnes aux éditions Alphée, de tous les fragments  mémoriels,  épars dans les livres essentiels de ce grand écrivain, dernier ou presque de sa lignée, Ariane Charton n'a pas voulu tenir compte. Aussi  dédaigna-t-elle se pencher sur l'exacte figure de Madame Simone, née Pauline Benda, cousine du cher Julien, immortel auteur de la Trahison des clercs  et de moult ouvrages, essais et romans,  tous aussi roboratifs et passionnants les uns que les autres,  ci-devant compagnon de route des « Cahiers de la Quinzaine »  avant de le devenir du Parti communiste français ; épouse malheureuse du comédien Le Bargy, trop tôt orpheline, vendue par une mère indigne et frivole à  un coureur de dot, remariée à Claude Casimir-Perrier, une erreur, non de casting mais une confusion des sentiments – les mariés découvrant vite n'être unis que par des liens d'estime et d'amitié – qui demeure pour l'éternité, Alain-Fournier disparu au temps « de leurs fiançailles passionnées »,  le seul amour terrestre de l'auteur du Grand Meaulnes


Ariane Charton a choisit de souscrire, entière, à la Vulgate Rivière. À  son service, la dévote  a mis tout son vaste cœur, toute sa sagesse, tout son amour de la chose littéraire, tout son sérieux,  pour reconstruire,  contre la libre prairie, la Chapelle d'Anguillon.


Je sais d'autre sentines sablonneuses où peu encore ont marché. Libre, je m'y promènerai quelque jour, suivant Dupré, bon Hermès psychopompe, et oublierai, barthésienne, le nombre de musées que visita Henri Fournier et toutes les lettres, que Narcisse commun il composa,  adolescent,  à l'usage Jacques Rivière ou du petit Bichet pour ne me souvenir que du battement de cil qui voilait ses prunelles.


Je me souviendrai, qu'il était né un 3 octobre comme son étrange confrère Louis Aragon et réclamerai à la psychologie des profondeurs selon Mauron un éclairage, qui négligera la part ordinaire pour tenter d'atteindre l’inouïe violence du personnage dont le texte testamentaire porte témoignage. La ligature de la famille portée en terre par un jeune marié aux lendemains des noces par exemple...


Je singulariserai cet Henri Alban, devenu Alain-Fournier (il avait changé de prénom pour n'être pas confondu avec un coureur cycliste)  sans lui faire l'injure de voir en lui un  «  auteur  qui, d'une façon délicate a aussi chercher à révéler les démons qui nous habitent tous (1). » 


C'est assez que les surgeons de l'IUFM demeurent l'unique cœur de cible de l'industrie du livre, n'ajoutons pas à ce blasphème la collaboration critique !   Rendez-nous, je vous le demande en grâce, le Barrès par lui-même de Domenach, le Baudelaire de Pascal Pia, le Mme de Lafayette de Bernard Pingaud, le Flaubert de Jean de La Varende,  le Pascal d'Albert Béguin … Tous les volumes des éditions du Seuil.  Demeurez, je vous prie, du moins en ce qui concerne cet hors-champ du monde, sourds au chant des négociants : ces  books sellers qui, de l'otium veulent tout ignorer en vendant des objets nés en terres de  Hautes Solitudes.  Qu'au moins le champ critique, le champ des morts demeure indemne ! À quoi bon redire ce qui a été dit ? À quoi bon publier pour se faire, bon moines,  copistes d'une Vulgate, fausse forcément fausse en ce temps, terrible entre tous, où  les marchands exigent des aspirants à la haute gloire d’écrire,  qu'ils composent  des livres mille fois déjà  lus  et relus, afin qu'ils soient vus à la télé (les années Pivot) puis vus – combien de clics ? – sur la toile blanche du néant.


Un écrivain,  jamais, ne « chercha à révéler, prouver, montrer, démontrer… quoi que ce fut. » Dans la nuit, toujours, à tâtons, il a fouaillé, fouaille, fouaillera  le réel, déchirant son cœur pour composer des hapax,  qui demain se verront couronnés chef-d'oeuvres,  pour les raisons exactes qui les rendaient étrangers aux marchands et à leurs sbires, les critiques littéraires et la clique suiveuses  des professeurs. Un écrivain, Camarades,   n'écrit pas pour... Il écrit. À l'infecte formule, venue des questionnaires de français,  pondus par un IUFM, pressé de détruire la chose littéraire, il faudra tout de même, avant que la bête ne meure tout à fait, faire la guerre à outrance. Les journaleux, les pisse-copies poursuivent des buts. Pas les écrivains.


Les écrivains demeurent ces vases où l'oeuvre en eux exige de naître à l'exacte mesure de leurs talents. Engendré, porté, grandi, muri, éclos, le texte nait – parfois il avorte –  babille, parle. Au lecteur ensuite de l'entendre ; au biographe, d'isoler les instants où la vie a sonné de manière à irriguer, ensemencer  le texte à venir,  loin de la Chapelle d'Anguillon et de toutes les chapelles littéraires.

 

Mon cœur saigne de n'avoir pas souscrit au labeur d'Ariane Charton, bonne abeille, qui sur son blog, en maints lieux, avec une admirable régularité, sert Dame littérature mais la biographe de Musset saura, je le sais, me pardonner. N'est-elle pas  la mieux placée pour savoir Qu'on ne badine pas avec l'amour ?  


Sarah Vajda


  • Ariane Charton, Alain-Fournier, Gallimard, "Folio biographie", février 2014, 416 pages, 8 hors textes, 15 illustrations, 8,90 eur
  • Alain-Fournier, Lettres à Jeanne, édition d'Ariane Charton, Mercvre de France, février 2014, 112 pages, 5,50 eur

 

(1) Préface d'Ariane Charton aux Lettres à Jeanne (le modèle de la Valentine du Grand-Meaulnes) , p. 17.

 

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