Albert Camus (1913-1960), écrivain de l'absurde, philosophe, prix Nobel de littérature en 1957. Biographie d'Albert Camus.

"Albert Camus fils d’Alger" d'Alain Vircondelet

Alger roi, Alger rien…

 

Empathie totale du biographe Alain Vircondelet pour Camus. Mais sa biographie Albert Camus fils d’Alger en pâtit un peu.

 

Les platanes, la Facel Vega, le manuscrit du Premier homme dans la sacoche sur la banquette arrière… Dans cette biographie, comme dans toutes celles qui l’ont précédée, sont évoquées les circonstances de la mort de Camus. Mais cette évocation se présente dès les premières pages de l’ouvrage. Flashback cinématographique peut-être. Mais, plus profondément, refus de l’auteur, Alain Vircondelet, de voir dans cette mort une conclusion quelconque. Bien sûr, le propre d’une œuvre d’art est de survivre à l’artiste qui l’a produite ; c’est même la condition de son existence. Mais la démonstration, comme l’indique le titre de l’ouvrage, Albert Camus fils d’Alger, est ici construite avant tout autour du thème des rapports de Camus avec son Algérie natale. Concrètement, cela veut dire que les plantes qui entourent sa tombe aujourd’hui encore ont été "importées" de Tipaza. Plus concrètement encore, les "événements" d’Algérie — on ne disait pas encore "la guerre" — ont été en tout point conformes à ce que Camus avait prédit tout en espérant que ses prédictions ne se réaliseraient pas.

 

Albert Camus étant l’auteur français contemporain le plus lu dans le monde, nous recherchons spontanément ce que son œuvre peut avoir d’universel et nous avons sans doute tendance à minimiser le rôle qu’y occupe l’Algérie. Mais le sable, la mer, le soleil, le parfum des olives ne sont pas seulement chez lui des éléments du décor, des motifs de description. Ce sont le plus souvent de véritables acteurs, auxquels il est pour ainsi dire charnellement attaché. On ne sait pas très bien si Meursault, au début de l’Étranger, retrouve en se plongeant dans un oreiller le parfum de Marie ou le parfum de la plage. Les deux sont indissociables.

           

Ces moments suspendus — on se souvient aussi de toutes les pages de Noces — ne sont pas l’expression d’une vague nostalgie, mais d’une véritable passion de Camus pour sa terre natale. Certains linguistes ont même pu soutenir que cette "écriture blanche" sans laquelle l’Étranger ne serait pas l’Étranger n’était que la transposition d’une manière de parler propre à certains Algériens. L’un des mérites d’Albert Camus fils d’Alger est de nous montrer que, malgré la diversité des occupations qui le retenaient en France — sans doute peut-on écrire sur n’importe quel coin de table, mais il est difficile d’être nomade quand on se consacre aussi à la mise en scène —, Camus ne cessait de revenir en Algérie. Tout "prétexte" était bon. Sa mère, qui n’était pas un prétexte, puisqu’il était convaincu qu’elle mourrait s’il la faisait venir en France près de lui. Ses amis. Et, à partir du milieu des années cinquante, et parfois malgré des menaces de mort, conférences et meetings visant à éviter le déchirement des populations.

           

Mais peut-on résumer Camus à son lien avec sa terre natale ? La quatrième de couverture claironne : "Il fallait un autre fils d’Alger pour comprendre cette dimension sensible de l’écrivain. Alain Vircondelet a grandi dans un quartier populaire, il a fréquenté les mêmes écoles, les mêmes plages, les mêmes lieux qu’Albert Camus." Certes, il est souhaitable et nécessaire qu’une complicité intellectuelle et affective lie un biographe au personnage dont il entend raconter la vie, et Vircondelet est sans doute en mesure, du fait de ses origines, de déceler chez Camus des choses que d’autres ne verraient pas, mais on a trop souvent l’impression que, profitant du flou que permet l’emploi du style indirect libre, il s’arroge le droit de parler à la place de Camus. Position plus généreuse qu’égoïste, à vrai dire, mais qui fait que cette biographie manque parfois un peu de distance critique. Une biographie, quelle qu’elle soit, n’est intéressante que si elle finit par dépasser son sujet.

           

Qu’on nous comprenne bien : l’enthousiasme de Vircondelet est en soi une excellente chose, mais il n’est pas sûr que la passion que Camus éprouvait pour l’Algérie ait été aussi "inconditionnelle" qu’il le dit. Il y a d’abord la voix de Camus. Quand nous écoutons aujourd’hui des enregistrements de ses discours, nous sommes frappés par l’absence de tout accent « pied-noir » dans sa diction, et il fallait toute la mauvaise foi de Sartre pour voir en lui "un petit truand algérois". Vircondelet nous signale en outre que Camus s’amusait à faire rire ses amis en prenant l’accent algérien, ce qui prouve qu’il n’aimait guère cet accent. Enfin, le même Vircondelet, qui a lu Camus de près, précise qu’on ne trouve presque jamais chez celui-ci l’expression "pied-noir", que nous venons d’employer faute de mieux.

           

Elle est intéressante, cette expression, dans la mesure où son origine est loin d’être claire. Pour certains, elle aurait désigné les Européens, qui, contrairement aux "Indigènes", avaient les moyens de s’offrir des chaussures. Mais pour d’autres, elle aurait à l’origine désigné les Indigènes, qui, justement parce qu’ils ne portaient pas de chaussures, avaient les pieds plus bronzés, donc plus "noirs", que les Européens. A la limite, une telle confusion allait dans le sens des idées de Camus, puisque les deux populations pouvaient se retrouver sous un même vocable. Mais le tropisme qui tirait "pied-noir" du côté de l’OAS ne pouvait guère lui plaire. Camus adorait la lumière d’Algérie — et trouvait fort peu de charme à New York —, mais il retrouvait la même lumière en Grèce. Et inversement, il aimait à retrouver dans les paysages algériens l’écho de passages de Virgile ou d’Ovide. Bref, son Algérie n’était pas seulement celle de sa mère ; ce pays l’intéressait aussi en tant que métaphore, en tant qu’antichambre de la culture en général. Nous savons bien que la Peste est dans une large mesure une réflexion sur la Seconde Guerre, alors même que cette Seconde Guerre n’avait touché que très indirectement une ville comme Oran. 

           

Soyons honnête : toute la dernière partie de l’ouvrage de Vircondelet ne cesse de traiter de cette double postulation et du désespoir de Camus pacifiste se heurtant et à l’incompréhension des sympathisants du FLN, et à celle des partisans de l’Algérie française. Mais il faut attendre, donc, que la guerre d’Algérie éclate pour que Vircondelet consente à véritablement élargir son sujet. L’insistance sur la « douleur de l’exil » qui ponctue les deux premiers tiers de l’ouvrage correspond certainement à une réalité — et Sartre, qui savait pourtant que "l’antisémite crée le juif", a dû fortement contribuer à développer chez le petit truand algérois sa fibre algéroise —, mais il nous semble que Camus, quand par exemple il adaptait pour le théâtre Dostoïevski, était aussi, et d’abord, citoyen du monde. Comme Meursault, Camus se sentait étranger chez lui. Situation douloureuse que celle de l’apatride, certes, mais qui amène aussi à se sentir chez soi partout.

 

FAL

 

Alain Vircondelet, Albert Camus fils d’Alger, Pluriel, juin 2013, (Librairie Arthème Fayard, 2010), 10€

           

              

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