Albert Camus (1913-1960), écrivain de l'absurde, philosophe, prix Nobel de littérature en 1957. Biographie d'Albert Camus.

En quête de « L’Étranger »

Encore un petit Meursault ?


Le making of, les scènes coupées, le clip, le merchandising… Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur L’Étranger de Camus sans jamais oser l’imaginer. Oui, tout cela se trouve dans les trois cents pages de l’essai de l’Américaine Alice Kaplan intitulé En quête de « L’Étranger ».


Comme un certain nombre de biographies de Camus ‒ dont au moins deux de près de mille pages ‒ sont déjà sur le marché, Alice Kaplan, professeur à l’Université de Yale, s’est dit qu’elle pourrait renouveler le genre en écrivant une biographie de L’Étranger. Non point de Meursault, non, mais une biographie du roman L’Étranger, de ses origines à nos jours, puisque ce longseller reste, sauf erreur, le livre au format de poche le plus vendu dans l’histoire de l’édition française. Cela s’appelle donc en anglais Looking for The Stranger et, en français, chez Gallimard évidemment, En quête de « L’Étranger » (On est un peu en quête de la correction syntaxique quand on lit un pareil titre, mais « à la recherche de… » eût été d’un commun ! Et puis, c’est vendeur, ça, coco, puisque ça fait écho à Meursault, contre-enquête !).

Même si le sujet sort un peu de l’ordinaire, c’est une biographie à l’américaine, c’est-à-dire une biographie dans laquelle rien ne nous est épargné. On nous rappelle ainsi que l’édition Folio du roman fut pendant des vacances d’été offerte aux clients des stations-service Total contre un certain nombre de points-cadeau (mais on pouvait aussi obtenir, avec ces mêmes points, des figurines, parmi lesquelles celle du Maréchal Pétain). Que le groupe anglais The Cure s’est inspiré pour une de ses chansons de la scène du meurtre sur la plage. Et le dernier chapitre est consacré, comme il se doit, au contretype imaginé par Kamel Daoud dont nous avons abondamment rendu compte dans notre Salon. Toutes ces précisions ne sont pas inutiles et certaines, même, ne manquent pas de sel. Il est amusant de découvrir que la famille de Camus avait interdit à Visconti de donner à Meursault (que l’on connaît uniquement par son nom de famille dans le roman) le prénom Albert (on finit par s’accorder sur Arthur…). Mais la manière dont est condamné le film de Visconti (toujours scandaleusement inédit en dvd) est tout à la fois conventionnelle et cavalière. Et le lecteur ordinaire est en droit de se demander si lui apportera une meilleure compréhension de l’œuvre le fait de savoir à quel point étaient délicieux le thé à la menthe et les pâtisseries orientales offerts à l’auteur par la famille de l’homme qui aurait servi de modèle au personnage de « l’Arabe », car Camus se serait inspiré pour sa scène centrale d’une vraie dispute sur une plage algérienne. Et l’on ose encore dire du mal de Sainte-Beuve ?

L’ouvrage, donc, aurait mérité, non pas d’être réécrit, mais d’être un brin remanié et élagué pour cette édition française. L’espèce de fiche wikipédestre fournie à propos du régime de Vichy, par exemple, est sans doute bienvenue et nécessaire pour un public américain. Est-elle indispensable pour le public français ?

Toutefois, c’est l’américanité de cette étude qui constitue son intérêt majeur pour l’amateur français de Camus. Elle s’affirme particulièrement dans deux chapitres, intimement liés, le premier consacré à la traduction anglaise de L’Étranger, l’autre à sa signification politique. Alors même que les Anglo-Saxons connaissent l’ouvrage sous deux titres différents, The Stranger et The Outsider, le second étant sans doute plus métaphysique que le premier, les subtilités linguistiques du texte original ne sont pas toujours bien vues ici ‒ si l’on signale bien le mélimélo qui préside à la chronologie de la première page du roman, on ne dit pas que la confusion s’installe dès l’incipit « maman est morte », décrété indicatif présent alors qu’au moins une édition anglaise le rend par « Mother died ». Mais l’évocation de la réaction de Camus découvrant l’édition américaine de son livre aide à mieux apprécier ce qu’on appellera, faute de mieux, le « style » de L’Étranger : « Trop de guillemets là-dedans. » De fait, le traducteur s’était arrogé le droit de rendre au discours direct ce qui, dans le texte original, était au discours indirect. S’efface du coup une grande partie de la dissociation constante et déstabilisante entre le je narrant et le je narré. L’engagement américain, le sens de la parole donnée si cher à l’Oncle Sam a sans doute du mal à accepter pareil détachement, pareille distance par rapport à soi-même.

Mais cela amène à se demander si cette espèce d’aveuglement volontaire, ce principe consistant à affirmer indirectement que « je est un autre » (est-ce donc pour cela que Visconti s’était finalement rabattu sur le prénom Arthur ?) ne serait pas un trait de caractère, sinon universel, en tout cas très français ? S’il faut en croire Alice Kaplan ‒ et pourquoi ne la croirait-on pas ? ‒, il a fallu attendre un article de Pierre Nora en 1961 pour que soit émise pour la première fois l’hypothèse ‒ bien banale aujourd’hui ‒ suivant laquelle Meursault serait l’incarnation de la peur des « Pieds-noirs » sentant confusément, mais refusant de l’admettre, qu’ils sont voués à quitter la terre sur laquelle ils sont nés, mais dans laquelle ils jouent le rôle « d’étrangers », puisque ce sont « les autres », et uniquement ces autres, que l’on nomme « indigènes ». Il serait faux de prétendre que le cinéma français a totalement ignoré la guerre d’Algérie, mais la longue interdiction de La Bataille d’Alger de l’Italien Gillo Pontecorvo ‒ film pourtant équilibré s’il en est ‒ est encore dans les mémoires, et que pèsent RAS ou Avoir vingt ans dans les Aurès face à Rambo, M*A*S*H, Voyage au bout de l’enfer et aux dizaines d’autres films américains sur la guerre du Vietnam ? Même Sartre, nous rappelle Alice Kaplan, n’avait pas jugé bon de s’interroger sur la signification politique de L’Étranger. Ce héros des temps modernes était aussi le cave de Saint-Germain-des-Prés.


FAL


P.S. ‒ Signalons, à l’intention des camusards complétistes, que Folio poursuit ce mois-ci la publication des œuvres théâtrales adaptées par Camus avec sa version de Requiem pour une nonne de William Faulkner.


Alice Kaplan, En quête de « L’Étranger », traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Hersant, Gallimard, septembre 2016, 22€


Albert Camus, Requiem pour une nonne, Pièce en deux actes et sept tableaux d’après William Faulkner, Édition présentée, établie et annotée par Pierre-Louis Rey, Gallimard, Folio, septembre 2016, 7,70€

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À propos des Cure et de leur "hommage", c'est ici :