D’un surréalisme transgenre…

                   

Il n’est hélas pas fait assez écho, dans le monde de la critique, aux cahiers émanant d’associations ou de cercles d’étude. Pourtant, ces publications représentent de précieuses sources de connaissances. Bien qu’émanant du monde académique mais non limitées aux chercheurs pur jus, elles demeurent accessibles en leur contenu, du moins à un public de passionnés et d’amateurs éclairés.

Dirigée par le spécialiste de la question Henri Béhar, Mélusine est une institution parmi les publications consacrées au surréalisme. Alors qu’on la croirait volontiers tournée vers le passé d’une avant-garde dont beaucoup identifient la fin avec celle de son « pape » André Breton, Mélusine vient ici démontrer que les questionnements qu’elle soulève touchent aux préoccupations les plus contemporaines. Le premier dossier de cette trente-sixième livraison , consacré à la dualité Masculin / Féminin, est à cet égard exemplaire. Car si les thèmes de la représentation de la femme, de l’érotisme, de l’homosexualité, ont déjà été abordés dans des numéros précédents, le rapport entre sexes, partant entre genres, n’avait jamais été envisagé à l’aune de ce que nous en ont appris les gender studies depuis leur floraison dans les années 90.

Certes, la dynamique interne du groupe surréaliste, masculine jusqu’au machisme, constituait jusqu’ici une forme d’obstacle, du moins de biais, à une approche décomplexée. Approche qui a néanmoins toute sa pertinence, rien qu’à considérer l’ébranlement vécu par le sexe dit « fort » suite à la Seconde Guerre mondiale, au prorata d’une considérable revalorisation sociale de la femme ; rien qu’à réenvisager aussi l’idéal de « l’amour fou » bretonien, mis en œuvre dans Nadja. En face de ce personnage sublime – incarnation de l’androgyne primordial ou encore « fusion des principes masculin et féminin de la tradition occultiste » – surgit un « concept du genre ouvert, fluctuant, non-essentialiste » chez d’autres tenants du surréalisme. C’est cette zone où règnent le flou, le décentrement et la transgression qu’explorent les divers participants au dossier.

Dans l’intervention inaugurale, « Le surréalisme, historiographe du genre et du transgenre ? », Martine Natat-Antle a reparcouru le corpus moderniste et surréaliste, littéraire ou photographique. Elle tend un fil qui court des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire au Con d’Irène d’Aragon, en passant par le LHOOQ de Duchamp, La Garçonne de Victor Margueritte, Le Livre blanc de Cocteau et les autoportraits radicaux de Claude Cahun. Parvenue au cœur du labyrinthe où elle nous a guidés, elle conclut que le surréalisme aura su « questionner, enregistrer et documenter les facettes multiples du genre [et] se fait à son insu, dans de nombreux cas, le porte-parole et l’agent d’identités sexuelles plurielles qui demeurent au cœur des débats ».

La lecture par Léa Buisson des Pénalités de l’Enfer ou Nouvelles Hébrides, nous offre de replonger dans un texte hors-norme, signé Desnos, et qui demeure encore trop discret malgré sa réédition dans la Collection Blanche de Gallimard en 1978. Clairement situé dans le sillage sadien, ce catalogue de pratiques vire à la mêlée déchaînée et chante une ode au « dérèglement de tous les sens » cher à Rimbaud.

Pour illustrer l’aphorisme du Breton préfacier de Man Ray : « Je voudrais pouvoir changer de sexe comme de chemise », Justine Christen cisèle trois miniatures d’une parfaite délicatesse autour des motifs du gant, du masque et, point d’orgue, du « corps en négatif », soit quand il se vêt de nuit et d’ombre. Elle explique ainsi en quoi l’attribut vestimentaire surréaliste se met au service d’une véritable « mascarade du sexe » !

L’angle psy-et myth-analytique est abordé par Constantin Makris, qui revisite le conflit, fondateur en Occident, entre Raison œdipienne et Magie féminine. Pour ce faire, il convoque la figure ancestrale du Sphinx et voit comment s’en est emparée la révolution surréaliste, qui « se chargea d’établir le pouvoir salvateur du féminin, dont le but ultime serait de sauver l’homme moderne qui erre dans les déserts que la culture occidentale lui a légués ».

Choisir, c’est sacrifier ; parmi les quatre contributions consacrées à des peintres (deux sur Ernst, deux sur Magritte), celle de Neil Matheson se signale par la ductilité de son érudition, qui zigzague entre les disciplines et circule dans l’œuvre complet de René Magritte, en s’autorisant même une remarquable échappée comparatiste vers La Belle Rosine d’Antoine Wiertz. Partant du scandale provoqué par Le Viol – mais si, vous connaissez ce visage recomposé par les attributs sexuels ou sexués de l’anatomie féminine –, Matheson pense la permanence du traumatisme chez le peintre belge.

On croise l’insurgé permanent Isidore Isou, on redécouvre avec éblouissement les tentures de La Bible surréaliste cousues pas Gisèle Prassinos, et le dossier se clôt en toute logique sur une analyse de « la danse des genres », scène fugace mais emblématique dans les dernières minutes du film Un chien andalou. À peine sorti de ce premier volet foisonnant, qui nous avait déjà baladés au Danemark, dans les tranchées du Berry et à Bruxelles, la seconde partie nous propulse au Japon, pour une mise en dialogue des œuvres de surréalistes nippons et français.

Une revue, Mélusine ? Plutôt un ouvrage de référence qui donne aux amoureux fous du surréalisme un immanquable rendez-vous annuel.

Frédéric SAENEN

Mélusine n° XXXVI, Dossiers « Masculin / Féminin » et « Le surréalisme au Japon », Mars 2016, Éditions L’Âge d’homme, 340pp. 29 €.

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