Toujours plus loin avec André Velter : deux livres-récitals avec Pedro Soler & Gaspar Claus

N’aimant que trop mettre plusieurs fers au feu, André Velter, quand il ne pilote pas la collection Poésie/Gallimard, n’écrit pas d’essais ou de monographies (la dernière en date consacrée à Ernest Pignon-Ernest), s’envole loin et voyage, non pas les mains dans les poches, mais le stylo en bataille et les yeux grands ouverts. Si bien que les carnets se noircissent au fil du vent, et ses semelles le portant le plus souvent aux confins de l’Asie, il nous rapporte une poésie vagabonde faite de lumières et de roches, de paysages et de compagnonnage avec toute sorte de joyeux drilles, traducteurs, alpinistes, musiciens… Ce sont ces derniers qui, ici, sont à l’articulation de ces deux livres, construits selon les désirs d’adaptations possibles lors de récitals donnés aux quatre coins du globe : Velter récitant sous la haute main du flameco andalou de Pedro Soler ou de la contrebasse de Gaspar Claus.

 

Difficile dans ce cas de parvenir à construire une unité de temps et de lieu pour étayer la structure narrative d’un objet que l’on devrait appeler livre. D’autant que l’un d’eux se clôt par une suite de poèmes-tracts, une volonté manifeste de hausser différemment le ton, dans le plaisir pictural du dessin d’Ernest Pignon-Ernest. Un plaisir affiché "comme autant d’injonctions prises aux palissades, aux terrains vagues, aux façades, aux murs des rues." Mais nous n’avons que faire d’une architecture car la poésie est incitation à la mutinerie, vous l’avez oublié ?

 

Ici l’on vaticine à contre-prophétie,

on prend l’envers à sa guise mais jamais à l’endroit,

on trouve une sorte de ciel dans les yeux des chats,

on frotte pierre à pierre, mot à mot, et ça crie :

 

ne suivez pas le guide,

n’écoutez pas le monde,

écorchez-vous l’esprit

jusqu’à changer de peau.

 

Attention André Velter ! La patrouille de la bien séance bien pensante bien mise sur elle va vous prendre la main dans le sac, votre excuse ne passera plus : poète, vos papiers ! Léo Ferré aura donc eu son fils spirituel dans le miroir du monde, lui aussi enclin à la musicalité des mots, lui aussi propice au désordre, cette anarchie qui est la justice sans l’ordre, philosophie oubliée et détournée par des politiciens sans âme. André Velter va son chemin, "sans pactiser jamais".

 

D’un rythme de feu

et de larmes

nous avons secoué

le sablier du ciel

ravivé l’écorce de la terre

mis le destin au galop

et sans doute en déroute

 

Le monde ne serait-il pas si belle mélodie sans devoir suivre une direction imposée, honorer tel détour, mesurer une distance ? On pourrait alors capter l’innocence d’un soleil naissant, brouiller les fausses harmonies, jouir du silence et admirer la cime des arbres. Chaque geste soudain ultime, éphémère, porté par le seul déplacement d’une intention sans avoir à la justifier dans le cadre d’un grand tout axé sur le taux de rentabilité. Voyage réel ou entre les pages ivoire d’un objet cartonné, voyage d’altitude en légèreté du réel à l’état pur de l’imaginaire, sans bagage inutile. Arc-en-ciel de sons épars réunis sous la plume du poète pour nous rappeler à l’essentiel :

Je cite et presse le pas, des résonnances

et des silex dans les chaussures,

et toujours l’obsession d’être-là,

actuel et sourd à l’actualité,

alerté par un déferlement

de spectres, d’affamés, de revendeurs d’abîmes

qui se veulent arrimés à un dieu monstrueux.

 

François Xavier

 

André Velter, Tant de soleils dans le sang, Gallimard, mars 2014, 118 p. – 14,90 €

Andté Velter, Jusqu’au bout de la route, Gallimard, mars 2014, 150 p. – 15,50 €

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