Le Printemps des poètes sous le signe de l’absolu

Chaque année refleurit avec la nature l’idée que la poésie serait porteuse de renouveau, offrirait une béquille pour tenter de marcher droit, histoire de voir plus loin, de croire à l’avenir, d’idéaliser un quotidien abscons ; à croire que le poète est un bouffon chargé de divertir Saturne à la sortie d’un hiver particulièrement douloureux. Quand il en est tout autrement. Le poète est un immobile qui marche dans le dévers du monde, conscient d’un présent immuable, emprisonné à perpétuité selon l’expression d’Albert Camus…
Renoncer à demain qui n’apportera rien de nouveau c’est pour se consacrer entièrement à aujourd’hui ; instantané qui est aussi l’infini sous nos yeux puisque l’instant n’est mathématiquement qu’un quantième du tout qui se déploie alors même que l’on fructifie le présent, plutôt que d’aliéner un futur sur lequel spéculer.

Dans cette vie qui se rit de nous, dans l’espace infini, Andrée Chédid affirmait qu’elle se tiendrait debout : maxime écrite dans son tout premier livre publié, en 1943, au Caire…
Une résolution qu’elle mit à profit chaque jour de son existence, et que nous confirment ces Rythmes écrits à plus de quatre-vingts ans – et paru en 2003 – dans une forme simple et légère qui confine une vigueur d’être sans compromis : le duel de la conscience et de l’illimité.
Quel est ce je qui flirte avec l’inconnu ?
Recueil qui témoigne d’une jeunesse conservée par le truchement du mouvement célébré par le souffle des chants, la cadence des vers, la passion sans limite pour la Vie – n’hésitant pas à user de la majuscule – pour évoquer ces pulsations sanguines qui permettent le dépassement de soi.

S’introduire
A large souffle
Dans le corps de la Vie


Adopter
Le monde
Orphelin


Ecouter
Son cri

Qui nous dévisage

Nouer
La tendresse

A son cou.
 

René Char et Alberto Giacometti se sont connus dans les années 1930 au sein du mouvement surréaliste, mais, libertaires, ils reprirent bien vite leur indépendance ne supportant pas l’idée d’une mise au pas par le roi Breton. Après plusieurs vaines tentatives, ce sera une première collaboration qui arrivera tardivement, en 1963, avec sept dessin au crayon de couleur – chose rarissime chez Giacometti – pour accompagner Le Visage nuptial – ici reproduit en fac-similé mais malheureusement non repris en impression classique, aussi aidez-vous d’une loupe car les pattes de mouches de Char sont très difficiles à décrypter, dommage, l’éditeur aurait pu se fendre de quelques pages supplémentaires pour nous permettre une lecture correcte. D’autant que par le passé, à l’exemple de la reprise du Chant des morts de Reverdy & Picasso, le résultat fut parfait…

En 1965 l’idée de gravures qui s’inviteraient dans Retour amont est validée par l’artiste qui y travaille longuement pour un ouvrage uniquement publié dans une version bibliophilique de près de deux cents exemplaires, à la demande de Char ; mais que Giacometti ne verra pas, rendant l’âme le 11 janvier 1966…
Ce retour antérieur n’est pas une volte-face du poète vers les sources de l’origine, plutôt une bravade au contact des aliments non différés de la source première. Char veut acquérir un œil neuf, marcher sur les braises du non-retour dans l’idée d’une fuite induite par l’espoir d’une sortie du labyrinthe ; tout en sachant qu’il est emmuré pour l’éternité avec les loups…

J’ai reconnu dans un rocher la mort fuguée et mensurable, le lit ouvert de ses petits comparses sous la retraite d’un figuier. Nul signe de tailleur : chaque matin de la terre ouvrait ses ailes au bas des marches de la nuit.
Sans redite, allégé de la peur des hommes, je creuse dans l’air ma tombe et mon retour.
 

Le poète est aussi porteur de cataclysmes, il s’inscrit dans l’insurrection passée puisque l’avenir est son présent disqualifié, il surveille dans l’œil du cyclone l’incendie des affects qu’il redoute autant qu’il le désire. Corps et âme dévoyés à sa perte le voilà en suspension d’incrédulité dans l’écriture du temps arrêté, ponctuant cet instant éternel pour mieux le perdre dès lors que le suivant s’invite à la fête.
La poésie est magnétique, tellurique, chaotique, c’est bien pour cela qu’on la retrouve tapis dans les peintures d’artistes tels que Julius Baltazar ou Vladimir Velickovic, à l’opposé de leur style propre ils sont pourtant frères d’arme.
Serge Pey aussi, malgré sa voix si singulière, fascinante dans sa verticalité, est pair des plus grands poètes, cousin des Adonis, Ginsberg, Paz…

Accrocher une horloge contre le mur
et la placer à côté

de la photo qui nous regarde

Connaître les petites heures
de la mort
quand les étoiles divorcent
de l’habitude
de la lumière
[…]
Les mots meurent
collés comme des aimants sur la tête
du verbe unique qui les soude

Poésie de l’énonciation dans le rythme tactique d’une démarche qui semble en appeler à une résurrection des sols et des ciels mêlés, des bêtes et des hommes remis à l’unisson. Patchwork universel dans le canevas des métamorphoses vouées à nous engager vers plus de présent.
Serge Pey empoigne le monde, le secoue pour dévoiler dans la déchirure de la vérité mise à nue un vocable porté au diapason d’une blessure intérieure, comme si le dire pouvait apaiser la souffrance et confirmer le champ du réel qui sera alors confronté à son indicible, dans l’espoir d’ébranler la surface, de faire souffler un vent de révolte, tant que faire se peut…

Nous organisons l’ordre
dans le désordre des boussoles

Notre jeu est multiple au sein

de la contradiction des contrats
[…]
Nous recréons la nuit

Les verbes réguliers disparaissent
dans la conjugaison suprême
des troupeaux

Nous contemplons
l'honneur des étoiles
même quand on ne les voit pas

François Xavier

Andrée Chedid, Rythmes, préface de Jean-Pierre Siméon, Poésie/Gallimard n°527, janvier 2018, 144 p. – 6,30 €

René Char – Alberto Giacometti, Le Visage nuptial suivi de Retour amont, préface de Marie-Claude Char, Poésie/Gallimard n°531, mars 2018, 128 p. – 9 €

Serge Pey, Mathématique générale de l’infini, préface d’André Velter, Poésie/Gallimard n°530, mars 2018, 432 p. – 8,30 €

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