Une femme dans la Révolution

 

Quelle correspondance ! C'est une source élégante et de premier plan pour les historiens et les passionnés de cette période que nous présente Annie Duprat, spécialiste de l’iconographie de l’Ancien régime et de la Révolution française !

Nous sont parvenues en effet près de mille lettres écrites entre 1775 et 1810 par Rosalie Jullien née Ducrollay le 9 septembre 1745 dans une famille aisée de la bourgeoisie de Pontoise (son père était un marchand-mercier). 

Elle a été mariée à Marc-Antoine Jullien, député de la Drôme à la Convention. Invités dans la vie privée d’une famille (de ses terres de Romans en Dauphiné ou depuis Paris, elle écrit fréquemment à son mari dont elle est souvent séparée, ses deux fils, Marc-Antoine fils et Auguste, sa belle-sœur Virginie Jullien ou son amie proche Tiberge), nous disposons ici d'un regard à la fois informé et intime sur les années tumultueuses de la Révolution et de l’Empire en France. Elle meurt en 1824.

L’historienne qualifie Rosalie du terme écrivassière, « sans connotation péjorative » car elle écrit bien, pour sa manie de tout noter. Passe sous sa plume sa passion des vers à soie, ses lectures des « grands hommes de Plutarque » et les derniers potins sur les maîtresses de Bonaparte.

C’est une femme érudite. Elle connaît l’anglais et l’italien, cite fréquemment des auteurs classiques (Racine, Thomas Corneille…). C’est une femme témoin de son temps et engagée aux côtés de son mari montagnard et de son fils aîné, proche de Robespierre et qui sera interné après son exécution le 9 Thermidor. Après ses efforts pour le libérer, sa passion pour la Révolution laisse le pas à des préoccupations plus domestiques.

"Dans une société marquée par leur exclusion politique" (nouveaux programmes de quatrième parus en novembre 2015), le rôle des femmes pendant la révolution est désormais bien connu. Ainsi que l’écrit Annie Duprat, « les femmes n’ont pas été absentes du processus révolutionnaire ». Des initiatives nombreuses voient le jour. Des clubs patriotiques féminins ou mixtes ont été créés comme en 1793 la célèbre Société des Républicaines Révolutionnaires. C’est un temps d’aspirations affirmées pour elles même si le féminisme d’une Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne ou d’Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt qui a fondé la Société des amis de la loi pour faire connaître les travaux des députés reste exceptionnel.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les lettres de Rosalie. Elles nous montrent un intérêt pour la chose politique. Installée en région parisienne depuis 1785, elle s’enthousiasme pour les écrits de Necker. Elle lit fiévreusement les journaux et note scrupuleusement les événements révolutionnaires qu’elle suit à l’Assemblée ou dans les rues parisiennes avec sa servante Marion. Les journées d’octobre 1789 la troublent. Elle en craint les violences. Elle soutient la taxation des prix lors de la loi du maximum en 1793 parce qu’à l’instar des Parisiens, sa famille souffre de la cherté des vivres et du mauvais ravitaillement de la capitale. Elle agit en citoyenne informée, participe à la vie publique mais sans emprunter le chemin de l’action politique dont elle se méfie et n'a de cesse de prodiguer conseils de prudence à ses deux fils pour leur éviter les infortunes politiques si nombreuses à cette époque.

« Redécouverts » par Jean Sauvageon aux Archives nationales à l’approche du bicentenaire de la Révolution française, on peut regretter avec Annie Duprat l’absence de lettres de Rosalie retraçant la prise de la Bastille, la fuite à Varennes, l’exécution de Louis XVI ou le coup d’État du 18 Brumaire. Ont-elles été détruites parce qu’elles présentaient un danger pour la famille ? Les sources ne nous informent malheureusement pas sur ces lacunes épistolaires.

Faut-il trouver trace, dans ces lettres de Rosalie Jullien, l'éveil d'une conscience féminine (1) ? Annie Duprat ne le pense pas et ne veut pas souscrire à "la vision restrictive du gender de l'historiographie anglo-saxonne, dont les schémas explicatifs d'ensemble [seraient] séduisants, mais pas toujours opératoires dans le cas présent. [...] Par son milieu social, sa culture, ses lectures, Rosalie Jullien, femme, épouse et mère, se considère et se vit comme citoyenne et, si elle n'évoque jamais un droit de vote dont elle ne jouit pas, elle agit d'une autre façon : elle informe son mari (à sa demande expresse d'ailleurs) de ce qui se passe à Paris lorsqu'il en est éloigné, elle encourage son fils aîné en lui donnant des conseils de conduite, elle donne son opinion sur les événements et les hommes." 

Pour terminer, on aimerait citer quelques extraits de cette correspondance qu'il est difficile de sélectionner tant les lettres sont écrites avec style et fourmillent de mille anecdotes historiques :

" [...] Je vais donc parler politique. À ce seul aspect, mon âme se flétrit. Je vois une République sans Républicains, et je n'en trouverai à mon gré que dans la génération future, qui est encore toute en boutons ou en germes. Je me flatte bien qu'il s'y développera les vertus que j'aime, mais d'ici là, mon fils, que ceux qui comme nous ont été portés à la hauteur de la Révolution, à son premier choc par l'amour de l'Humanité et l'espoir de l'amélioration des hommes, ont à souffrir de la corruption générale qui met obstacle à tout ! [...] Comment en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé (2) ? Je trouve que Robespierre, Panis, Robert, Marat même, passent à l'épreuve en laissant les marques de l'or le plus fin, en dépit de tous les détracteurs. Voilà mon idée, c'est que les uns veulent une République pour eux et pour les riches, et les autres la veulent toute populaire et toute pour les pauvres [...]. La journée du 2 de septembre sur laquelle je jette un voile funèbre, arrosé de mes larmes, est la première cause de la défaveur répandue sur Paris, la Commune et la députation. Et bien, c'est une atrocité de leurs ennemis. Cette journée sanglante a sauvé d'une Saint-Barthélemy de patriotes et tel a l'audace de la blâmer qui en aurait été la première victime. Toutes les circonstances politiques où nous étions alors, s'effacent des esprits superficiels. Mon ami, la fable des lapins est bien l'histoire des hommes (3).

Extrait d'une lettre à Marc-Antoine fils, 24 octobre 1792, Paris, p. 215.

Mourad Haddak

"Les affaires d'État sont mes affaires de coeur (4)" Lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution (1775-1810). Présentées par Annie Duprat, Belin, septembre 2016, 556 pages, 23 €.

 

 

(1) C'est ce que soutient Lindsay A. H. Parker dans Writing the Revolution. French Woman's History in Letters, Oxford University Press, 2013.

(2) Citation d'Athalie de Racine, acte III, scène 7.

(3) Allusion à la fable de La fontaineLes Lapins, Livre X, fable 14.

(4) Extrait d'une lettre de Rosalie, le 9 août 1792.

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