Gabrielle Althen, Soleil patient : "Pour que chaque jour la parole m'éveille"

Professeur émérite de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Gabrielle Althen, pratique la littérature, la musique et la peinture. Elle publie son premier livre, Le Mythe d’Œdipe (Armand Colin), sous son nom d’état-civil, Colette Astier, en 1974. Cette année-là, elle fait la connaissance de René Char (1907-1988), le grand voyant qui lui a rappelé qu’avant tout, « nous sommes ce que nous savons voir » - une boussole pour traverser le désert de la vie quand sa musique s’enroue... Deux ans plus tard, elle signe Le Cœur solaire (Rougerie) sous le nom de Gabrielle Althen. Ce recueil de poésie est suivi par une douzaine d’autres - comme une longue prière « pour que chaque jour la parole m’éveille »...

 

Le cœur inavoué

 

Membre des jurys des prix Mallarmé et Louise Labbé, elle signe aux éditions Arfuyen un recueil étincelant comme un ossuaire (ou comme « les pains d’or du jour »…) qui interpelle d’un toucher d’âme si peu insistant (mais ranimant « l’aigu de la lumière »…) l’essentiel et l’immensité qui s’impatientent en chacun :

 

L’incroyable t’aura touché la main, puis il est reparti,

Sans laisser de restes.

 

Cet incroyable-là surgi de l’agencement inattendu des mots et de leur heureuse disposition « soustraite au hasard » exerce son pouvoir souverain d’ébranlement qui fait révélation :

 

Le bleu qui ne veut pas chanter écrit par phrases

Noires qui ne donnent pas d’ombre.

 

Une révélation qui n’advient que de profondeur en profondeur – celle d’abord d’un trésor partagé au cœur du langage « remis en son état naissant »,  célébré en réjouissance profonde au large du convenu dans cette zone d’incertitude et d’inconfort où seule s’invente, contre la langue si commune, la parole poétique vécue et habitée en densité et plénitude comme au bord d’un « tombeau toujours ouvert » :

Je ne suis pas à ma place dans l’abri de mon cœur

Les routes sont coupées

Je suis le sans-abri

Pourquoi aussi avoir quitté ce que j’aimais

Ce cœur est une enceinte vide

Moi un oiseau de malheur

C’est le pardon qui a séché

Un jour je referai le beau bouquet

De mes désirs

Et je le poserai sur un autel vacant

En parfaite « rupture » avec l’emprise du signe convenu en son opération usuelle de représentation, Gabrielle Athen convie à ce perpétuel exercice de métaphysique concrète rappelant l’être à sa vérité et le rendant à sa demeure sans territoire :

 

Clairière, baiser

De ciel sur les herbes fragiles

Une liqueur dans ta bouche cherchant son goût de fleur

La mort légère encore le long du jour sensible

  • Te souviens-tu ?

Et un rire invisible frisonne.

Les mots portés à l’incandescence de la poétesse conduisent, « derrière les fins rideaux de larmes » vers un « printemps à main noire » ou une « gare sans départs ni triage ni fards /où devraient bien passer des anges » - ou vers une jetée pour plonger dans le rien, lesté de telles paroles d’éveil…

 

Je regagnai prudent les mots que l’on habite

 

Des mots dont l’énigmatique transparence ouvrant une vue sans échappatoire sur l’ossuaire n’autorise, après avoir fait silence, que le réveil dans l’écriture et l’incertain – rien moins que la traduction du langage en vertige dans un temps enfin délivré…

 

Nos corps sont des colombes

Le feu passe au travers

Le temps repose sur cette nudité

La discrétion dilue sa densité

L’écriture-élixir de Gabrielle Althen est tout à la fois ravissement et arrachement, coulant comme sève sur le clavier de pas nus coupant les amarres – ou tintant comme diamants d’annonciation contre la vitre…

 

Gabrielle Althen, Soleil patient, Arfuyen, mai 2015, 142 p., 14 €


Première version parue dans les Affiches-Moniteur

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