Majesté des arbres mémorables

La tête voisine du ciel, les pieds enfoncés dans l’empire des morts, les mots célèbres de La Fontaine, s’ils se justifient dans le dénouement d’une fable, ne trouvent pas heureusement leur équivalence dans la réalité. Les arbres les plus beaux et qui se dressent souvent à des hauteurs incroyables ont des racines solides et profondes, qui leur assurent force et longévité. A l’inverse du vent avec le chêne qui cède face au roseau, les années assaillent ces vénérables troncs mais ne les abattent pas.

 

Souvent oublié parmi les arbres qui atteignent des records de durée, l’if fait preuve d’une résistance étonnante, certains datant du XIIIème siècle. Une classification indique le rapport qui existe entre la circonférence et l’âge de l’if ; par exemple pour 2,70m, l’arbre a 240 ans, pour le double environ, il en a 720. Après le chêne et le séquoia, reconnus pour leur exceptionnelle endurance, vient le tilleul, rustique, repère visible de loin dans les campagnes, aux feuilles d’un vert soutenu parfois légèrement argenté. Avec son écorce grise et lisse, son tronc élancé, le hêtre peut aussi devenir un vétéran. Ils ornent majestueusement la forêt de Soignes, près de Bruxelles. Sont remarquables encore les poiriers, les cerisiers, les ormes, certains arbres exotiques.

 

Parfois au centre du village, ailleurs signe seigneurial placé à l’entrée d’un domaine, marque stable à une frontière, rangé en allée, l’arbre est le compagnon fidèle du quotidien des hommes, une source de vie et de beauté inépuisable. La Wallonie recèle des trésors ignorés. Partout des arbres témoignent d’un fait historique, d’une offrande ancienne, d’un rôle particulier, qu’il soit d’ordre commercial, social, juridique ou encore religieux, comme ces  deux charmes soudés à Tavier dont les ramures en se ramifiant et s’interpénétrant ont formé comme une voûte à l’abri de laquelle une croix a été installée. A l’arboretum de Rendeux, on compte plusieurs arbres exceptionnels, dont les noms déjà évoquent ce qui intrigue, amuse, rassure et déconcerte à la fois, car les appellations latines - qui sont la poésie des sciences - sont toujours une manière de défi pour l’ignorant et de sécurité pour le savant. Citons au hasard un Prunus sargentii, un Magnolia kobus var. borealis, un Phellodendron amurense, un Sorbus discolor ou encore un Betula papyfera. Quant aux qualificatifs, ils sont aisés à comprendre, le mot à lui seul valant l’image, comme contorta, pyramidalis, tortuosa !  

 

Dans les parcs, les forêts, les bois, les jardins, dans les villes et les communes, groupées ou isolées, toute la région possède des essences magnifiques. Ce sont autant de géants dont la sève irrigue l’existence de la ramure et génère ces frondaisons protectrices. La verdure est notre air. Tous les arbres plantés en territoire wallon ont fait l’objet d’un recensement exhaustif et d’études poussées, de repérages patients, de mesures vérifiées, d’observations consignées qui ont permis d’établir cette immense nomenclature. Plus de 25 000 arbres inventoriés ! S’il est certes à la base du travail, ce n’est pas l’espace géographique en soi même qui est à prendre en compte ici, c’est la notion de temps, qui « voit naître, s’épanouir puis s’estomper les missions assignées à l’Arbre ». Il y a derrière cet épais volume un siècle de labeur amoureux transmis et enrichi, une attention portée à la survie de ces témoins de bois silencieux, des témoins « vivants et vulnérables » dit avec raison l’auteur qui a arpenté tous ces lieux et prône leur protection. Il y a surtout une restitution de toute une « chronique » de ces provinces que l’essor industriel et la convoitise sans cesse entament. L’arbre est vu avant tout comme un trait d’union entre terre et les nuages, « arrimé dans la moiteur de l’humus et ouvert sur l’ampleur du ciel ». L’arbre est le souverain qui enregistre dans sa mémoire ligneuse les faits humains, les atteste. Les nouvelles pousses joueront à leur tour ce rôle essentiel pour les générations de demain.

 

Une carte d’ensemble permettant de situer tous les endroits évoqués aurait été utile. Qui connaît assez la Wallonie pour prétendre se passer de ce guide visuel ? Cela dit, les photos qui accompagnent ce texte mettent en évidence quelques phénomènes rares, comme ce chêne séculaire du parc d’Enghien qui daterait de 1606, le Gros-Chêne de Liernu, qui a un tour de taille de plus de 14 m., le Platane de la Liberté planté en 1831, une cépée d’érable pourpre qui se déploie en un éventail magnifique. Il sera possible de les identifier plus facilement lors d’une promenade. Près de vingt cinq pages denses et complètes (localisation, essence, circonférence, hauteur…) donnent toutes les indications souhaitables afin que l’amateur puisse découvrir de quoi satisfaire sa curiosité, s’y retrouver dans ses recherches à défaut de se rendre sur place, mais ce qui lui serait un premier plaisir, lui suggèrent l’envie de cheminer, vagabonder, saluer ces seigneurs de la nature et rêver sous leur ombre.

 

Dominique Vergnon

 

Benjamin Stassen, La mémoire des arbres, Edition Racine, 29 cm x 28 cm, 468 pages, 250 photos, décembre 2013, 39,95 euro.

 

1 commentaire

très belle histoire que celle de la mémoire des arbres. Merci pour ce beau voyage.