Le Shard, un vertige installé à Londres

Etrange, cette impression de vertige ressentie devant cette construction géante, ce monument célébrant la plus audacieuse modernité urbaine. Toute la puissance d’une flèche, tirée avec une évidente hardiesse. On imagine le sentiment de vertige de celui qui atteint le sommet. Le vertige, impression agréable pour certains, horrible pour d’autres, que l’on appréhende et désire au bord du vide creusé par un précipice, une falaise, un balcon élevé, induisant la tentation de l’aspiration. La terre ne semble plus atteignable, l’esprit doit se forcer pour apaiser son émoi. Les perceptions s’entrechoquent, la crainte de la chute est liée au plaisir de dominer le monde, comme les éprouvait Goethe qui, dit-on, grimpait en haut de la tour de la cathédrale de Strasbourg autant pour vaincre sa peur que pour nourrir ses rêveries. Les anciens gratte-ciels de pierre et de brique ont quelque chose de rassurant. On sent toujours la base, quel que soit l’étage. Avec pour seule armature le verre et l’acier qui composent avec les transparences, les décrochages insolites, les trouvailles de plus en plus osées, les tours modernes apportent des sensations nouvelles. L’air circule plus vite autour des structures actuelles, le ciel est à portée de main, les barrières habituelles et solides disparaissent. Le sol où elles s’enracinent est trop loin et en retrait pour compenser le tournis qui accompagne l’ascension. Vu du bas, le vertige change de sens. La cime se perd, elle se dilue, s’efface progressivement, d’autant mieux que des antennes et des effets d’oblique et d’optique en accroissent la finesse et que les facettes se mêlent. Où se termine t-il vraiment, ce trait de cristal ?


Au sommet du Shard qui désormais s’intègre avec aisance dans la silhouette de Londres, la notion de vertige simplement physique se double d’une seconde réflexion, qui vient du vertige technologique. L’obélisque que Renzo Piano a conçu est un modèle du genre. La pureté des lignes, la forme qui s’effile sans heurt, les reflets qui se croisent et le jeu des surfaces qui se brouillent, l’emploi des matériaux à la fois les plus fins et les plus résistants, la domination d’un espace limité au-dessus d’une gare-fourmilière, la méticulosité du moindre boulon, font de cette dernière réalisation une manière de conquête entreprise sur toutes les contraintes naturelles et physiques. La supériorité de ce bâtiment provient sans conteste de sa légèreté, sa clarté, le défi qu’il constitue. On pense à ces mots de Baudelaire, qui parlait du « charme infini et mystérieux » qu’il percevait dans la contemplation des navires, de la « régularité et de la symétrie qui sont un des besoins primordiaux de l’esprit humain ». Justement, et de façon inattendue, l’architecte italien s’est inspiré de ces mats et de ces cordages qui griffaient le paysage londonien, voici un ou deux siècles, quand remontant la Tamise, voiliers et clippers venaient s’ancrer précisément ici. Les dessins préparatoires du concepteur du Shard sont la transcription de ces assemblages arachnéens dont les docks longtemps conservèrent le souvenir. « L’idée poétique qui se dégage du mouvement dans les lignes, est l’hypothèse d’un être vaste, immense, compliqué mais eurythmique… ». Visant l’un comme l’autre l’esthétique, l’écrivain et le bâtisseur se rejoignent aisément au terme de quelques détours.


Le nom est un premier signe lancé en direction du vertige. On pense à hard qui évoque la dureté, à sharp qui rappelle l’aigu. On entend aussi shape, mot essentiel, qui dit volume,  allure. Shard tient un peu de tout cela. Il s’apparente à l’éclat, au tranchant d’un bloc de glace qui vient d’être taillé, à son aspect froid et brillant. Il est aussi le tesson qui coupe, la lame acérée qui entame. Comme une pyramide sans cesse plus amincie et aux contours inédits, l’édifice se dresse suffisamment au-dessus de toute la ville pour imposer une coupure nette mais recevable. Sa transparence évite l’aspect barrière que d’autres buildings produisent. Les critiques ont assez souligné, quand les plans prenaient corps, le risque de cassure qu’il causerait dans le panorama pour démontrer une fois achevé que, finalement, le Shard n’est pas inconvenant et que cette prouesse mérite considération sinon admiration. On pouvait certes redouter qu’il ne dépare trop le profil - au demeurant irrégulier - de Londres, qu’il écrase le reste, soit une masse opaque et superflue, un piège pour le regard, un signal inutile. Au contraire, il est une cible pour la lumière qui le révèle selon les heures et les nuages, un réceptacle pour les rayons venus de l’atmosphère qui l’habillent tour à tour d’azur, de gris, de rose. Il se fond sans se confondre. Il est de notre temps. Ses angles deviennent des perspectives. La nuit, c’est une vigie, comme l’est le jour le dôme de Saint Paul. Quand on a creusé le sol, des restes importants de l’époque romaine ont été mis à jour. Les vieilles pierres de la cathédrale de Southwark ne souffrent pas de l’ombre de ce voisin récent. Autre vertige, les siècles se rencontrent, s’acceptent, se justifient. Ainsi que le voulaient ses promoteurs, alternant parkings, restaurants, magasins, bureaux, appartements, une ville verticale s’est érigée.


D’abord à travers les vitrages, puis ensuite à l’air libre, une fois au sommet, la vue est bien sûr ce qui fascine et ce que l’on attend. Elle est à l’évidence imprenable ; sans doute pour longtemps encore. Pas d’autres constructions aussi résolues en cours ou prévues, même si la rivalité est grande dans ce domaine. En contrebas, la ville s’étend comme un immense labyrinthe bruissant, privé de limites, étendu sans disjonction jusqu’à l’horizon, chaotique, uniforme et pourtant identifiable grâce à ses repères traditionnels comme Saint Paul, la Tour, Tower Bridge, Big Ben, les taches vertes des parcs, le toit du palais de Buckingham. Par milliers, sans autre ordonnance que les impératifs d’accueillir, loger, gérer, éduquer, transporter, rentabiliser le sol, imbriqués les uns dans les autres, alignés ou non, en ordre, en désordre, immeubles, maisons, gares, administrations, églises, entrepôts, toitures anonymes, établissements publics, collèges, ponts se succèdent. Les proportions se sont réduites, elles gardent leurs valeurs. Une autre découverte de Londres, comme on ne le soupçonne pas, offerte au niveau du promeneur.


Une équipe compétente et soudée a travaillé avec enthousiasme au projet porté par Renzo Piano. Instruit jeune par sa famille génoise de la nécessaire symphonie des formes, du Centre Pompidou à la Fondation Beyeler, d’un stade à Bari à un musée au Texas, de l’aéroport du Kansai posé sur une île artificielle à la coordination de la Cité internationale de Lyon, unissant les rigidités contemporaines aux courbes classiques, Renzo Piano multiplie les réussites. « Des coïncidences fortuites ont quelques fois relié entre eux mes projets ». L’expérience s’est accumulée et diversifiée. Il revendique maintenant la « high tec » pour mieux l’associer à l’écologie. Partout dans le monde où elle se lit, sa signature n’est jamais la même. A chaque fois elle innove et s’incorpore aux lieux. Elle est pourtant la sienne, reconnaissable. Les musées représentent dans son parcours un thème élu. « Je ne suis pas du tout une de ces personnes sophistiquées qui se sont formées et épanouies dans le sérail des musées. Je suis venu à l'art autrement, par un chemin plus solitaire, plus lié au hasard, aux rencontres, aux amitiés. Par le rêve, l'espace et l'homme* ». Ses talents traduisent un exceptionnel sens de l’adaptation au contexte et au souhait du commanditaire. «Chacun de mes bâtiments est le portrait d'un client* ». Au long de son existence couronnée de prix prestigieux, le hasard est une donnée devenue pour lui synonyme d’amitié, utopie, espoir, vérité, audace, travail, calculs et recherches, respect enfin.

Synthèse de tant de composantes, inauguré le 5 juillet 2012, additionnant les records, le Shard est un jalon majeur et absolu dans la carrière de Renzo Piano. Pour rendre compte de cet exploit, la tentation d’aligner les chiffres serait grande. Parmi les plus étourdissants - ascenseurs à deux étages propulsés 6 mètres à la seconde, 60 km de vue à 360°, télescopes digitaux, 53 000 m3 de béton - il y en a un qui donne la mesure de cette volonté de se conformer à des engagements personnels: 95% de l’acier utilisé a été recyclé.


Désormais, à Londres, une beauté de 310 mètres que le soleil fait scintiller ou que la brume enveloppe de douceur  témoigne de notre époque. Une envie invisible attire l’œil toujours plus haut, l’invite à poursuivre les arêtes, à combler le vide. Le génial architecte estime qu’« il y a un point théorique au-delà duquel les façades s’uniraient, si le Shard continuait à monter ». Le vertige ne serait-il pas dans cette illusion ?


Dominique Vergnon

 

Renzo Piano, The Shard, London Bridge Tower, 28 x 28 cm, 192 pages, nombreuses illustrations et croquis, Fondazione Renzo Piano, 45 euros (en italien et en anglais)


*entretien du 19/10/2012 au Figaro

 

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