Venise décline mais rayonne

« Mais, êtes-vous de Venise ou étranger ? - Je suis gentilhomme napolitain. - Gentilhomme et napolitain ! Deux mensonges d’un seul coup ! ». Rien de plus vénitien que l’esprit de Goldoni dont l’existence à peu d’années près cadre avec celle d’un autre natif de la ville, Antonio Guardi : le premier naît en 1707 et meurt en 1793. Le second naît en 1712 et meurt la même année que l’écrivain. Prendre quelques titres des comédies du premier et les rapprocher des tableaux du second, l’exercice est passionnant. D’un côté il est question d’héritière fortunée, d’honnête aventurier, d’épouse sage, de servante amoureuse, d’amant timide et de mariage sur concours, avec en prime des Rosmonda, des Rinaldo, des Giovanni. La plume est vive, comique, elle a un rythme, des couleurs. De l’autre, ce sont décrites avec un pinceau alerte, véloce et pourtant précis, une église, la façade d’un  palais, une piazzetta, des ruines, les gondoles qui croisent sur l’eau verdâtre. Les actions des uns se déroulent non loin de là où se vivent celles des autres. Dialogue pour l’oreille et la vue entre ces célèbres repères historiques pour lesquels l’Europe d’alors a des yeux d’envie, d’affection, de désir. Des deux côtés, ce sont en somme des caprices, un mot à prendre ici comme una veduta, un regard posé sur les mœurs comme sur les édifices. Ces deux grands maîtres nous réjouissent autant l’un que l’autre, l’un par la lecture, l’autre par la peinture.

 

Double lumière quand il s’agit de ce joyau urbain posé sur la mer et lorsqu’on est transporté au grand siècle de sa longue existence. Guardi peint avec avidité les lieux, Goldoni observe avec lucidité ses contemporains. A la vivacité de la commedia dell’arte fait pendant l’acuité de l’art de l’architecture. Il faudrait ajouter un troisième acteur, un peu antérieur, mais qui accompagne tout le cérémonial local, Antonio Vivaldi (1678 - 1741), Il Prete Rosso, qui divertissait son monde par des concerti scintillants d’harmonie. On les entend au long de ces pages comme dans ce parcours qui invite le visiteur à partager ce temps des bals, des régates et des opéras. Inimaginable ailleurs pour l’époque, il y avait huit théâtres ouverts au même moment.  

 

Les fêtes sont une signature vénitienne. A l’époque de cet âge d’or de la Sérénissime, elles sont autant des manifestations politiques que des affirmations religieuses. Le spectacle est devenu une forme de pouvoir. Le peuple s’amuse, il a ses codes, ses réseaux, ses lieux favoris autant que l’aristocratie a les siens. Ils ne se rencontrent pas. La société vit de ses hiérarchies et se cache derrière ses masques, celui du charlatan qui trompe la ménagère, celui du comte qui séduit la femme vertueuse. Le théâtre vénitien est une scène où se reflètent ces existences partagées entre les rires, l’argent, les processions, les distractions, les intrigues. Giandomenico Tiepolo, à la plume, encre brune, lavis gris sur esquisse à la pierre noire et surtout son talent de conteur, saisit un instant de joie populaire, La Malvasia, quand un groupe d’hommes se réunit dans une taverne pour boire le doux breuvage conservé dans d’énormes tonneaux. Son père, Giambattista, nous convie à un somptueux banquet, celui de Cléopâtre. Merveilleux bozzetto, esquisse d’avant même le modello, qui servira au peintre pour sa grande composition. Venise est là, dans les nuages entre les arcades de la loggia, au milieu des convives en tenue d’apparat, avec les chiens dont l’artiste peuple ses tableaux, dans un tournoiement de mouvements et des jeux de couleurs.

 

Outre son rhinocéros inoubliable, Pietro Longhi de son côté porte « son attention sur un lion enchaîné à un casotto, estrade de bois pour le moins précaire vu le caractère indocile de l’animal ». Son tableau de 1757, Le Ridotto, par l’ambiance qu’il révèle et les secrets qu’il dévoile raconte « l’atmosphère de la ville, « entre les conversations feutrées et les effusions outrées ». Les grandeurs et les paradoxes de Venise sont là. 1797, la date fatale. Les troupes françaises entraient dans la cité dogale. Le déclin ne masquait pas le rayonnement, bien au contraire.

 

Dominique Vergnon  

 

Sous la direction de Rose-Marie Herda-Mousseaux, Sérénissime ! Venise en fête, de Tiepolo à Guardi, éditions Paris-Musées, 176 pages, 120 illustrations, 28x22 cm, février 2017, 29,90 euros.


www.museecognacqjay.paris.fr ; jusqu’au 25 juin 2017

 

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