Quand Rilke sculpte Rodin

Ce n’est qu’au bout de plusieurs pages dans lesquelles il convoque aussi bien l’enfance et la richesse des souvenirs que l’on peut en conserver que cet espace où tout se joue qu’il nomme surface que Rainer Maria Rilke, tenant avec habileté son auditoire dans l’expectative, dévoile le nom de l’artiste qui a signé ces œuvres insignes. L’écrivain en énumère certaines, L’Homme qui marche, Les Bourgeois de Calais dont l’un est « comme une grande armoire où ne serait enfermée que la douleur », Paolo et Francesca « étreinte blanche, rayonnante », Eve, « ployée comme de loin dans ses bras », la douce et discrète Voix intérieure ou encore Orphée et Ugolin. Il s’agit d’une conférence donnée à Vienne, le 8 novembre 1907. Rilke raconte la vie, parle avec respect et enthousiasme de celui qui s’est rendu maître de ces surfaces, de celui qui offre bonheur, force et gravité aux yeux qui regardent ces personnages extraits de la matière dure façonnée par les mains au terme d’un travail de géant. « Les formes doivent passer entre ses doigts, pour être dans son œuvre pures et intactes », écrit-il. Il s’agit bien sûr de Rodin.

 

Avec audace, ayant seulement entendu parler de l’artiste français par sa jeune femme Clara Wetshoff, Rilke (1875-1926) écrit le 28 juin 1902 à Rodin, pour lui faire part de son désir d’écrire un ouvrage sur celui qu’il admire au-delà du possible. Il  souhaite le rencontrer lors de son séjour à Paris, « pour vous voir et m’absorber dans vos œuvres ». Malgré des soubresauts, leur amitié sera grande et riche. Rilke sera comme chez lui à Meudon. Rodin de son côté viendra visiter Rilke dans un lieu appelé à devenir célèbre, l’Hôtel Biron.

 

Dans un style où la fluidité des phrases le dispute à l’enchantement des idées, Rilke le poète écrit une autre sorte de poème, un hymne à ce que Rodin a sculpté, la vie et la mort, l’Humanité, l’éternité, les vertus et les vices, le ciel et l’enfer. Ces pages pleines des passions de l’auteur semblent réfléchir celles du sculpteur, dans un jeu de miroir consistant à faire dialoguer mots et figures. Pour Rilke, tout « est écrit dans l’œuvre de Rodin ». Les lignes consacrées au Penseur sont particulièrement saisissantes. A lire au moment où va s’ouvrir bientôt, au Grand Palais, à Paris, l’exposition du centenaire. (22 Mars  - 31 Juillet 2017).

 

Dominique Vergnon

 

Rainer Maria Rilke, Auguste Rodin, Les éditions de Paris/ Max Chaleil, 128 pages, 15x23 cm, mars 2017, 13 euros.


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