Pissarro peint la poésie de l’instant

De tous les impressionnistes, il est le seul à avoir participé aux huit expositions du mouvement qui révolutionne la peinture après 1870, signe de son engagement et de sa fidélité, des qualités humaines que nombre de ses amis se plaisent à lui reconnaître. De ce cercle artistique, il en est, selon le juste mot de Christophe Duvivier, « l’âme fédératrice ». Comme si Camille Pissarro ayant appris sous le ciel des Antilles à regarder la lumière pour elle-même et à observer comment elle donne vie aux formes et transfigure leurs couleurs, avait établi avant les autres les principes avec lesquels on traduit la mobilité et la fugacité des images du monde. Cézanne, dont Pissarro décèle tôt et vite le génie, le dit au célèbre marchand Ambroise Vollard (1866­1939), qui a ouvert en septembre 1893 une petite boutique, 37 rue Laffitte : «…nous sortons peut-être tous de Pissarro….C’est lui, oui, le premier impressionniste ».

 

Si Pissarro se reconnaît volontiers élève de Corot, il sait ce qu’il doit à Anton Melbye, né à Copenhague le 13 février 1818, un peintre de marines oublié et surtout à son frère, Fritz, dont il se sent proche. Rappelons que Pissarro est né en 1830 sur l’île Saint-Thomas, alors possession de la couronne danoise, achetée plus tard par les Etats-Unis. Ce qui explique leurs liens. Cependant, il ne faut pas l’ignorer, c’est au Louvre que Pissarro acquiert les connaissances essentielles. Il saura faire valoir par la suite son indépendance de tout maître, dans ses idées comme dans son art. Émile Zola le considérera comme « l’un des trois ou quatre peintres de ce temps ».

 

Observée de près, à toute heure de l’année, la nature chez Pissarro se fait familière, simple et humaine. La campagne est son champ d’action, son espace privilégié dont il maîtrise les vérités et les transforme en séductions poétiques. Les horizons jamais repoussés dans un lointain à peine discernable construisent les perspectives. Les arbres, les nuages, l’eau, la neige voisinent en concordance d’harmonies. L’instant est une source de bonheur, il est la charnière visible du temps, sa seule réalité perceptible. Dans La Meule, Pontoise, de 1873, les éléments qui concourent à ce bien-être s’aimantent et la palette le reflète fidèlement. Le cadre général paraît stable, figé, presque statique, mais à bien y regarder, chaque touche alimente la vibration de l’ensemble. La scène s’anime alors de détails qui ne sont que de la vie moissonnée et concentrée au bout du pinceau. Le motif certes s’impose mais il sert d’abord à exprimer une écriture au service de l’impression la plus intime. La lumière traverse les couleurs, tour à tour les exalte, les apaise, les fondent, les distinguent, dans des jeux qui deviennent en quelque sorte transparents, atmosphériques. Autour de Pontoise justement, dans ces fameuses peintures claires, il exploite ce qui pourrait être un non-sujet et en fait un sujet même, il y revient, l’aborde autrement, lui donne une valeur nouvelle (Gelée blanche à Ennery). Il « recherche, sans la nommer explicitement, une dimension existentielle dans la peinture qui repose sur la trilogie travail, liberté, unité, trois mots qui reviennent comme un leitmotiv dans sa correspondance ». Celle-ci d’ailleurs est abondante et permet de suivre la démarche de l’artiste et de voir que son existence également repose sur ce trépied.

 

Beaucoup ont longtemps cantonné Pissarro aux paysages, oubliant que, outre la ville et en particulier Rouen et Paris, il a aussi peint les femmes des marchés qui discutent comme dans ce charmant et très évocateur Marché à Gisors, les hommes du Marché aux chevaux, foire Saint-Martin Pontoise, (tarlatane de soie, 1883), les cultivateurs qui s’activent à leurs travaux ruraux (La Cueillette des pois, gouache sur papier). Il est l’impressionniste qui a le plus peint les gens et la figure paysanne occupe une place importante dans son œuvre. Sans cesse, comme le montrent de façon explicite les œuvres réunies au musée Marmottan Monet, Pissarro s’intéresse à la technique. Le pointillisme qu’il partage avec Seurat, rencontré en 1885, et abandonnera par la suite, lui « permet de rétrécir sa touche », explique Claire Durand-Ruel Snollaerts, co-auteur du catalogue critique des peintures de l’artiste, et de « préciser ainsi les effets voulus du pittoresque tel qu’il le ressent ».

 

Depuis 1981, aucune rétrospective d’envergure n’avait été organisée. Avec cette exposition qui relie les origines sous les Tropiques aux aboutissements parisiens et met à nouveau le peintre à l’honneur, voici retracée la longue et riche carrière de Pissarro. La soixantaine d’œuvres sélectionnées marque les repères essentiels de son parcours. L’occasion est offerte de retrouver plusieurs véritables chefs d’œuvre provenant de musées aussi bien français qu’étrangers et de collections privées, et de découvrir des toiles rarement vues, aussi intéressantes les unes que les autres. Il est ainsi possible de suivre les évolutions d’une manière sans cesse questionnée, de voir comment Pissarro a représenté avec ce talent, certes inégal mais toujours fouillé et sincère, les agitations urbaines et les silences campagnards. Cette confrontation entre les amples vues du terroir et les cadrages citadins plus serrés est riche d’enseignement pour mesurer les changements de factures. Après avoir peint l’avenue de l’Opéra, Pissarro revenant à Eragny était « tout heureux de pouvoir respirer un peu d’air ici et de voir de la verdure et des fleurs » (lettre à son fils Lucien).

 

Dominique Vergnon

 

Claire Durand-Ruel Snollaerts, Christophe Duvivier, Pissarro, le premier des impressionnistes, éditions Hazan, 208 pages, 140 illustrations, 22x28,5 cm, février 2017, 29 euros.

 

www.marmottan.fr; jusqu’au 2 juillet 2017

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