Gérard Garouste : au nom du père mais surtout des autres

Il arrive que des peintres deviennent des auteurs. Et des plus grands même si les  exemples sont rares. Dans l’art contemporain deux viennent à l’esprit. Fred Deux avec La Ghana (publié originairement sous le nom de Jacques Douassot aux Lettres Nouvelles) et aujourd’hui Gérard Garouste. L’Intranquille est sous-titré Autoportrait d’un fils, d’une peintre, d’un fou. Le texte surprend par sa  puissance de souffle donc d’écriture. Il tendrait à prouver qu’un autoportrait est bien différent d’une autobiographie. L’œuvre est celle d’un survivant sorti par amour de bien des tempêtes et  naufrages. À 63 ans, le peintre de plus de 600 toiles exposées dans les musées du monde entier ose le récit puissant de ses délires, de ses dépressions et de ses multiples séjours en hôpital psychiatrique.
Les vagues de folie héritées d’une enfance traumatisée abreuvent le travail de l’artiste. Mais le prix à payer fut lourd. Le peintre dut son salut  à sa femme (la célèbre designer Elisabeth Garouste) et les grands textes fondateurs : de la Bible à la Torah, de Cervantès à Dante. Bercé (si l’on peut dire…) dans l’antisémitisme archéologique d’un père qui voulait transformer son fils en complice, l’artiste s’érige face à cette idéologie qui chez son père était naturelle et tranquille. Soit on ferme les écoutilles et on reste dans l’esprit de la famille, soit on essaie de comprendre écrit celui qui  a vite compris que l’antisémitisme paternel était le fruit de beaucoup de mépris envers les juifs mais surtout de  jalousie. Toutefois les petites phrases antisémites assassines du père sont restées gravées dans la tête du fils.
Pour écrire son livre l’artiste n’a pas eu besoin de faire des recherches complémentaires sur son père : ce serait morbide dit l’ artiste. Il précise à son sujet que les plus belles années de sa vie furent celles de la guerre... Mais il ajoute aussi que le géniteur n’ayant pu devenir héros, se transforma en parfait salaud. Quant à la mère il en est peu question dans le livre : Mes parents avaient des rapports sadomasochistes. Ma mère était d’une autre époque, c’était une femme soumise qui faisait constamment des chantages au suicide. L’artiste ne la porte pas plus en son cœur que son géniteur, et d’ajouter : Elle est morte effacée, comme elle l’avait toujours été.
Celui qui se définit comme peintre, et fou parfois a eu l’impression de commencer sa vie  enfermé dans un bocal  et condamné à se taper la tête contre les murs sans rien comprendre. Cancre et mal dans sa peau, Garouste ne savait que dessiner. Et très tôt il est victime d’hallucinations :  Le jour de mon bac, j’ai entendu une voix qui me disait : "Tu n’écriras pas." Je l’ai évidemment raté. Je l’ai vécu comme un terrible échec.  Très vite l’artiste se sent incapable d’affronter le monde des adultes et à partir de son adolescence il  traverse  de longues  périodes maniaco-dépressives.  La maladie conduit certains à développer des tendances suicidaires mais chez lui cela dériva en délires. Le délire est une fuite. On préfère se croire mort, ou juste un enfant, c’est une manière de se jeter dans le vide quand, justement, on a peur du vide, constate Garouste.
Il a subi diverses thérapies en vogue au fil du temps. Principalement la camisole chimique des cocktails neuroleptiques. Comme Artaud l’artiste connu Villejuif. Mais l’hôpital Sainte-Anne l’a le plus marqué. Écoutons l’artiste en parler : Sainte-Anne est beaucoup plus moderne mais il manque les vieilles cours et les platanes. J’y ai croisé des malades guéris qui refusaient qu’on les remette en liberté, à tel point qu’ils faisaient le mur à l’envers. Garouste lui-même s’est  souvent senti plus en sécurité dans les hôpitaux psychiatriques ou en pension que dans la vie dite libre : Pour moi, la sortie des hôpitaux psychiatriques n’était pas une libération mais une punition. Elle durerait encore sans l’amour et certains livres.
Sa première crise grave remonte à l’époque de la naissance de son fils aîné. La dernière à celle de son cadet… La  période où les enfants naissent, je suis très heureux ; mais deux jours après, je plonge dans la dépression. D’après mon analyste, ce n’est pas la naissance qui me perturbe, mais la conception dit l’artiste. Néanmoins il reste circonspect quant aux explications analytiques. Pour certains psychiatres consultés par le créateur, sa foliedélirante tient au fait que son propre père était un psychopathe, d’autres estiment à l’inverse que sa maladie n’a rien à voir avec une telle cause : selon eux Garouste se nourrirait de cette faiblesse afin de créer.
L’éducation  reste cependant capitale dans la psychologie de l’artiste. Il la résume ainsi :  Picasso disait toujours que les peintres ne sortent pas du néant, qu’ils ont toujours un père et une mère. Moi, je viens du néant. »Peu ou prou Garouste en est tout de même sorti.  Il a,  dit-il en substance, trouvé beaucoup de réponses dans le Talmud car il s’agit d’un livre de questions.
Mais l’arrivée de sa future femme dans sa vie représente sans doute sa véritable survie : Nous avions 17 ans quand nous nous sommes connus. Elle est la colonne vertébrale de ma vie. Si je tiens debout, c’est grâce à elle précise l’artiste. Constamment fragile et en sursis l’artiste a  pu grâce à elle pactiser avec ses peurs et ses angoisses. J’apprends à être zen  écrit-il. C’est peut-être exagéré… Toujours est-il que le peintre dans sa soixantaine a enfin pris contact avec la vie en trouvant une certaine distance par rapport à lui-même. Certes ses émotions restent souvent violentes, presque incontrôlées. Mais Garouste  a appris à pactiser tant que faire se peut avec elles. Je dois être très prudent, et c’est seulement comme ça que je pourrai m’en sortir dit-il. La mort de son père l’a sans doute soulagé.
Reconnu pour ses grandes peintures sur toile  Garouste reste avant tout très fidèle à ses œuvres préparatoires  sur papier. Ses carnets demeurent essentiels. Tout ce que je fais est dedans. C'est très spontané, c'est là que sont mes associations d'idées, écrit-il. De tels supports  lui permettent de ne jamais être à court d'idées. Faisant sienne la phrase de Goethe : Ce que je n'ai pas dessiné, je ne l'ai pas vu, l’artiste trouve par le medium du papier une manière de voir la réalité du quotidien le plus évident. Dès que quelque chose me plaît, il me faut une trace. Perdre mes carnets serait comme perdre des morceaux de moi-même dit-il. Le dessin garde pour lui une puissance que la simple photo ne pourrait lui donner.
À partir de là, le corps entier de l’artiste peut alors exprimer et atteindre sa poésie faite de  rubans violents qui s'enroulent  parfois autour du corps ses personnages. Comme l’artiste lui-même ils semblent  à fleur d'émotion jusqu'à leur vibration sur la toile. Elle refuse de s’éteindre. Surgit dans l’œuvre le souffle imperceptible d’un ruissellement de mains au fluide violent. Il irrigue la toile à l'orée de l'excès. Par le vide des pleins et l'enchaînement des déliés, l'ouverture dans l'escarpe d’un corps surgit par exemple ce qui ressemble à un filet de lave en fusion et peut entraîner la fracture irréductible.  L’artiste ne calfeutre rien, accepte que les incendies de la vie trouvent des correspondances picturales. La vie est là, affûtée, brûlée. Parfois l'homme rayonne de féminin et la femme s'embrase de masculin. Un devient deux dans l'âtre de la peinture en hommage à celle qui l’a sauvée et continue de le préserver de la chute. Afin qu’elle aille encore plus loin, plus proche ; au plus aigu, au plus profond ; au plus sauvage et au plus suave. Bref au-delà de la jouissance à s’en rendre fou. Mais de la folie du sage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gérard Garouste (avec Judith Perignon), L’intranquille, L’Iconoclaste, 2023, 198 p.-, 7,50 €

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