Marie-Antoinette, images et visages d'une reine


Historienne, spécialiste de l’iconographie de l’Ancien régime et de la Révolution française, professeure des Universités (Cergy-Pontoise), Annie Duprat vient de publier, dans la collection « Vies parallèles » chez Autrement, un ouvrage érudit et passionnant sur Marie-Antoinette.

 

C’est sous l’angle des « images » qu’Annie Duprat revisite cette figure célèbre de l’histoire de France qu’elle avait déjà abordée dans un livre paru en 2006, chez Perrin, sous le titre Marie-Antoinette. Une reine brisée.

 


 

« La tragédie de la mort est en ceci qu’elle transforme la vie en destin » (André Malraux)

 

Fille de Marie-Thérèse, impératrice d’Autriche, Maria-Antonia a été mariée en 1770 à l’âge de quatorze ans (comme Anne d’Autriche en 1615 avec Louis XIII) au dauphin de France, Louis de Bourbon, duc de Berry, à savoir le futur Louis XVI. Cette union devait sceller une alliance entre les deux monarchies les plus influentes du continent européen. Devenue reine à dix-huit ans et mère à vingt-trois, elle est victime des fureurs de la Révolution. Événement mondialement connu de nos jours, elle est guillotinée à Paris sur l’actuelle place de la Concorde, tout comme son époux quelques mois auparavant, après un simulacre de procès le 16 octobre 1793. Pour l’historienne, c’est sa mort brutale (qui n’est pas rare dans les circonstances turbulentes de la Terreur) qui a fait de sa vie un destin exceptionnel.




Il y a peu de femmes qui ont déclenché autant de passions contradictoires dans l’histoire de France. Elle est à l’image de Jeanne d’Arc ou Catherine de Médicis, un personnage hors du commun, une icône aux multiples visages. Victime d’une forme de « traite des princesses » dans une Europe où les alliances matrimoniales sont, pour les monarchies, la norme, elle a été « offerte » à la France dans un contexte antiautrichien très fort. En renversant la diplomatie traditionnelle, celle établie par Richelieu, les traités de Versailles de 1756 et 1757 étaient bien trop défavorables, pour l’opinion, aux intérêts français. L’alliance franco-autrichienne devait permettre à Marie-Thérèse de récupérer la Silésie à la Prusse (perdue après la guerre de Succession d’Autriche entre 1740 et 1748) avec l’aide militaire et financière de la France en échange d’une garantie mutuelle des possessions et quelques compensations territoriales sur la côte flamande. Or, Marie-Antoinette n’est jamais parvenue à faire oublier les travers diplomatiques de ces traités jugés humiliants pour la France. Les premiers pamphlets critiques contre la dauphine d’origine étrangère n’ont pas de mots assez durs contre les prétentions des Habsbourg d’Autriche. Tout est d’abord affaire de politique (voir par exemple le libelle de Jean-Louis Favier connu dès 1757 bien que publié en 1778 sous le titre Doutes et questions sur le Traité de Versailles du 1er mai 1756 entre le roi et l’impératrice-reine de Hongrie).

 

 

« Dauphine puis reine, elle brille comme une jeune étoile au sein de la vieille monarchie française. » (Annie Duprat)

 

L’animosité entretenue à la Cour contre « l’Autrichienne » se complique ensuite avec le caractère d’une femme certes jolie et joyeuse mais bien trop imprudente et dépensière. Elle aime les jeux de cartes, la mode, l’équitation ou les sorties au théâtre. Deuxième personne la plus « surveillée » de France après le roi, elle ne se méfie pas des regards inquisiteurs et même hostiles des courtisans à Versailles. Femme de son temps, elle veut vivre librement. Elle s’expose rapidement au poison de la rumeur, malgré les conseils de prudence de sa mère mise au courant par l’ambassadeur d’Autriche à Paris, Florimond de Mercy-Argenteau. Son comportement est peu compatible avec l’attitude attendue de celle qui doit perpétuer la dynastie régnante. On lui prête toutes sortes d’aventures extra-conjugales avec le duc de Coigny, le comte de Vaudreuil, le général La Fayette, le comte Axel de Fersen… y compris et surtout avec le propre frère de Louis XVI, le comte d’Artois, futur Charles X ! Et les calomnies ne cessent pas à l’arrivée de la royale progéniture, certains libelles outranciers n’hésitant pas à affirmer la bâtardise des enfants de la… « Messaline du XVIIIe siècle ».

 

 

« Calomniez, il en restera toujours quelque chose. » (Beaumarchais)

 

On peut s’étonner de l’ingénuité de la dauphine devenue reine en 1774 de ne pas se montrer plus vigilante en public comme en privé. C’est oublier, comme l’écrit Annie Duprat, le contexte nouveau de la diffusion des pamphlets et journaux qui jouent, toutes proportions gardées, le rôle actuel de la presse people alors que la situation économique et sociale s’est fortement dégradée. Bien qu’innocente, la célèbre Affaire du collier commencée en 1785 renforcera encore l’image désastreuse de « Madame Déficit » auprès des Français. Les estampes, un des supports de la caricature politique, transforment régulièrement la reine en monstre ou en animal de basse-cour, signes de la dégénérescence de la monarchie.




La mécanique de la calomnie est enclenchée et se poursuivra jusqu’à la mort de la veuve Capet et même après.

 

« En 1793, un pamphlet anonyme fait parler une guillotine s’adressant à la ci-devant reine en ces termes : « une jolie tête comme la tienne peut faire l’ornement de ma méchanique. D’ailleurs, je sais que tu désires depuis longtemps qu’elle retourne dans ton pays ! Eh bien, pour qu’elle y soit plus tôt parvenue, on peut la mettre de distance en distance dans une pièce de canon, et alors elle sera en peu de temps rendue à Vienne. L’on n’aura rien à nous reprocher, puisqu’elle partira de la France avec autant de bruit qu’elle y a fait son entrée ; et je suis certain que sur la route, il n’y aura pas un district qui s’y refuse. De quel plaisir vont jouir tes Autrichiens à son aspect ! »

 

Durant le procès de Marie-Antoinette, Hébert dans son célèbre journal Le Père Duchesne accusera la mère d’inceste sur son fils Louis Capet. Encore aujourd’hui, nombreux sont ceux qui continuent de prêter à la reine cette célèbre phrase tirée des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, en 1782 : « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Comme l’écrit justement l’universitaire, « exécutée par jugement du Tribunal révolutionnaire, Marie-Antoinette avait été assassinée auparavant par la rumeur ».

 

On a beaucoup apprécié l’excellent décryptage, par Annie Duprat, des nombreuses images publiées. On reconnaît là les qualités de l’historienne qui a longtemps partagé à l’Institut universitaire de formation des maîtres de l’Académie de Versailles sa passion pour la Révolution française1 et l’iconographie de cette période². Les multiples représentations de la reine de la fin du XVIIIe siècle à nos jours oscillent entre la haine et la dévotion. Si les libelles et chansons révolutionnaires n’ont eu de cesse de stigmatiser, dans une violence inouïe, la « catin » ou la « garce autrichienne », d’autres visages de la reine ont été rapidement opposés par les contre-révolutionnaires. Et le XXe siècle n’a pas été en reste. La littérature, le cinéma et même le manga japonais avec la dessinatrice Riyoko Ikeda (La Rose de Versailles, 1972, repris par Jacques Demy dans Lady Oscar en 1979) ont investi cette icône devenue une star mondiale. Rien de commun entre les « sucreries hollywoodiennes » qui ont figé la reine dans un « rôle stéréotypé : une reine en rose, jeune, jolie et primesautière » (Dyke, Coppola) et la figure plus digne d’une reine incarnée par Michèle Morgan en 1956 (Jean Delannoy).



On pourra trouver amusant l’allusion à Nostradamus au sujet de Varennes ou regretter les indices des mauvais augures distillés en début d’ouvrage par Annie Duprat qui ont attaché la biographie à un destin inéluctable, marquée du sceau de la guillotine. L’histoire n’était pas écrite par avance. Si la fuite de la famille royale le 20 juin 1791 avait réussie, que l’arrestation à Varennes n’avait pas eu lieu le lendemain, le cours de la Révolution et donc de la famille royale en aurait été probablement et radicalement changé.

 

On ne pourra que fortement recommander un livre bien documenté et agréable à la lecture, pour tous ceux et celles qui désirent mieux connaître l’histoire et la postérité de la « petite rousse », l’archiduchesse d’Autriche, reine de France et de Navarre, devenue « la Lady Di du XVIIIe siècle ».

 

 

Mourad Haddak

 

Annie Duprat, Marie-Antoinette, 1755-1793. Images et visages d’une reine, éditions Autrement, novembre 2013,

270 pages, 21 €

 

 

1. Révolutions et Mythes identitaires, Nouveau Monde éditions, 2009.

2. Images et histoire : outils et méthodes d’analyse des documents, Belin, 2007.




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