Un clitoris en forme de Fuji-Yama : l'intégrale "Fraise et chocolat"

Il est délicat de parler des BD écrites et dessinées par Aurélia Aurita, parce que ce sont des sortes de chroniques – des romans érotiques et autobiographiques en bande dessinée. Or, comme elle parle beaucoup d'elle-même, de sa relation amoureuse (sulfureuse, pétillante, exquise) avec Frédéric Boilot, auteur de BD autrefois plus célèbre qu'elle, de sa vie au Japon, de ses orgasmes – elle en écrit la comptabilité et trouve un code afin de les « archiver de manière détaillée mais rapide » (page 126) –, et comme elle se donne à voir en tant que femme coquine, délurée, généreuse, l'on craint de lui manquer de respect en parlant de son livre, puisqu'elle se confie à nous avec une impudeur qui confine à l'impudence.

  Existe-t-il d'autres auteures qui ont ainsi dessiné leur clitoris ? Décrit aussi précisément leurs jeux sexuels ? Parlé de leur amant avec autant de liberté ? Non sans doute, et c'est ce qu'il y a de rafraîchissant dans l'œuvre d'Aurélia Aurita : elle écrit et dessine comme elle respire. Le fait qu'elle soit française d'origine sino-khmère l'a-t-il rendue plus insouciante, plus libre, apte à se moquer des conventions ? C'est possible. Elle inclut dans sa BD des documents, une facture d'hôtel par exemple, comme pour prouver qu'elle est bien allée là où elle a dit, comme pour affirmer : j'écris et je dessine une fiction, mais cette fiction est extrêmement proche de la réalité.

  Même pour les personnes qui ont déjà lu les deux tomes de Fraise et chocolat, cette « intégrale » est passionnante, d'abord parce que ce gros volume est agréable à tenir en mains, mais aussi parce que l'épilogue livre encore un peu de vie, encore quelques confessions impudiques. Aurélia Aurita révèle comment a pris fin sa relation amoureuse avec Frédéric Boilot, et on se prend à penser à ce que font deux créateurs lorsqu'ils décident de vivre ensemble, à ce que devient l'amour entre deux artistes dont les univers se complètent.

  Nous laisserons d'ailleurs le lecteur et surtout la lectrice découvrir ce que signifient « fraise » et « chocolat » dans ce livre : c'est suffisamment obscène pour que l'éditeur se soit donné la peine d'en donner une fausse explication sur la jaquette de cet ouvrage...

  Bien sûr, nous ne pouvons qu'encourager lectrices et lecteurs érotomanes à se repaître de ce beau livre : le fait de sculpter un « plug » anal dans un concombre ou dans un navet est rarement exposé dans la littérature contemporaine. Mais aussi, nous inviterons les amateurs de BD à s'attarder sur ces confessions – joli mot qui en contient d'autres, ce que nous n'ignorons plus depuis Jean-Jacques Rousseau. Le style d'Aurélia Aurita est simple, délié, presque enfantin, et l'on apprécie que pour une fois la sincérité et la sexualité aient osé se montrer sous un jour inattendu : celui de l'innocence.


Aurelia Aurita, Fraise et chocolat, l'intégrale, 2 tomes (330 pages) + un épilogue de 36 pages + une préface en BD de Johan Sfar, éd. Les Impressions nouvelles, 22 €.

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1 commentaire

Ah oui, laissez-vous tenter par cette intégrale érotique... 

Je les ai tous, offerts par des copains de bon goût. C'est excellent, le graphisme tout comme le texte, oui.  Pour ma part, je me fiche complètement que cela révèle la sexualité de l'auteur ou que ce soit purement fiction. C'est juste très bon. [sinon, cher Bertrand du Chambon..je peux vous assurer qu'il y a déjà de décrits dans la littérature contemporaine érotique des godemichés très bio, et des pots au feu diablement érotiques, simplement vous ne les avez jamais eus sous les yeux, si j'ose dire...)