Interview. Edmond Tourriol, traducteur

Peux-tu présenter rapidement ton parcours scolaire et professionnel, tout spécialement dans en tant que traducteur ?

 

Eh bien, j’ai eu un Bac C, après quoi j’ai fait un DEUG A, puis une licence de chimie. Là, je me suis rendu compte que je m’étais fourvoyé dans mon plan de carrière, alors je me suis réorienté vers une licence d’information et communication. C’est pendant ma maîtrise de communication sociale que j’ai posé les fondations de ce qui deviendrait le studio MAKMA. Je n’ai jamais spécifiquement étudié pour devenir traducteur. C’est ma passion pour les super-héros et les comics qui m’a ouvert la porte de ce métier. En vérité, des gens qui parlent anglais, il y en a beaucoup. Mais des gens qui parlent le super-héros, il y en a moins.

 

Est-ce qu’il y a des différences entre la traduction d'un roman et la traduction d'un comic-book ?

 

J’imagine que oui, mais je n’ai pas traduit de roman. Je pense que la différence la plus importante, c’est qu’un roman est plus long. J’aime bien pouvoir passer à autre chose après quelques épisodes d’une même série.

 

Qu’est-ce qui différencie selon toi une bonne traduction d’une mauvaise ?

 

Il y a beaucoup de critères qui comptent. Déjà, est-ce que le traducteur a traduit ? Trop souvent, certains éditeurs se contentent d’une bouillie infâme rédigée dans un franglais approximatif, avec des anglicismes partout et une pauvreté consternante de la langue. Ensuite, s’agit-il d’une adaptation ou d’une vulgaire traduction avec le dico sur les genoux ? Les dialogues les plus savoureux sont souvent issus d’une adaptation. C’est l’esprit, qui compte. Pas la lettre. Et puis, le traducteur doit bien connaître la culture du pays où se déroule l’histoire, ne serait-ce que pour capter les références du scénariste.

 

Un traducteur peut ruiner un titre, mais un bon traducteur peut-il sublimer le comics d'origine ?

 

Bien sûr. Rien de pire qu’une traduction plate, plus ou moins correcte, mais sans intérêt. C’est comme baisser le contraste sur son écran de télé. Au contraire, un bon traducteur s’approprie les textes de l’auteur d’origine. Il donne une voix propre à chaque personnage. Il décide du vouvoiement ou du tutoiement. Il donne du caractère.

 

Comment ça se passe quand il y a une œuvre à traduire ? Quel est le processus ? Est-ce qu’il y a une différence de fonctionnement entre les différents éditeurs ?

 

Eh bien, on me propose un titre. J’accepte (ou pas, selon la date de rendu ou mon intérêt pour le titre). Je lis le comic book (si ce n’est déjà fait auparavant), puis j’attaque la traduction, page par page, bulle par bulle. Quand je tombe sur une difficulté que je ne sais résoudre rapidement, je surligne le passage en rouge dans mon fichier, pour y revenir plus tard. Quand j’ai tout traduit, je relis, puis je règle chaque difficulté une à une. Enfin, j’envoie à l’éditeur. Globalement, c’est pareil chez tous les éditeurs. Notons tout de même que chez Urban Comics, j’ai le grand avantage d’être lettré par Stephan Boschat, mon associé au sein du studio MAKMA. Comme ça, si je change d’avis après avoir remis mon texte, je peux encore voir directement avec lui pour une éventuelle modif.

 

Ton travail est-il systématiquement relu par un correcteur ?

 

Oui. Plusieurs, même. Chez Delcourt et Urban, des changements sont décidés au niveau éditorial, que je ne découvre qu’après publication. Chez Glénat, EP ou Panini, on me consulte. Toutes ces structures emploient de nombreux relecteurs, certains spécialisés dans l’orthographe, d’autre dans la culture comics.

 

Quels sont les délais qui vous sont impartis ?

 

Ça dépend de l’éditeur, ça dépend du bouquin. Il n’y a pas de règles. Ça va de six mois à « pour hier ».

 

Travailles-tu en collaboration avec certains des auteurs ?

 

Non. De manière générale, je n’en ai pas besoin. Il m’est arrivé d’avoir des questions précises à poser à Paul Jenkins, sur Fairy Quest. Il m’a répondu via Facebook. Très sympa.

 

Le fait de travailler pour plusieurs éditeurs en concurrence sur un marché finalement assez restreint pose-t-il problème ?

 

À moi ? Non. Je bosse sur mes séries préférées : Walking Dead, Invincible, Green Lantern… des vieux Marvel de quand j’étais gosse. Pour moi, c’est le paradis. Après, concernant les éditeurs, je suppose qu’ils y trouvent leur compte aussi…

 

Comment se déroule la journée de travail ordinaire d'un traducteur de comics ?

 

Un traducteur en général ? Aucune idée. Perso, je me lève à 6h00, tous les jours. Je fais des pompes et des abdos, tout en préparant le petit-déjeuner de toute la famille. Je mange en lisant mes e-mails, puis je m’occupe des enfants (Talia, 11 ans, en sixième, et Tristan, 9 ans, CM1). Une fois que j’ai déposé mon fils à l’école, je rentre et je cours. J’essaie de faire du jogging cinq fois par semaine. Je varie entre 3 et 15 km, selon mon état de forme et mon emploi du temps. Ensuite, étirements, douche, et hop, ma journée de boulot commence entre 9h30 et 10h00. Je ne bosse pas forcément tout de suite sur de la trad. Je dois aussi suivre plusieurs projets en développement chez MAKMA, et je suis également scénariste de BD. En gros, je travaille jusqu’à midi, heure à laquelle je me fais à manger. J’engloutis mon déjeuner devant mon ordi, puis je fais une sieste de 20 minutes. Vers 13h30, je reprends le boulot (trad ou autre). À 16h00, je vais chercher mon fils à l’école. Là, après, ça change selon les jours, surtout si mon fils à entraînement de foot. On dîne vers 19h00. Sauf le vendredi, où je joue au foot en salle à cette heure-là. Vers 21h00, quand les enfants sont au lit, je reprends le boulot jusqu’à minuit. Bon, si je suis crevé, je regarde un film ou une série (True Detective, par exemple). Ou un match de foot, bien sûr. Je bosse aussi le week-end, entre deux activités (sortie en famille, tondeuse, pétanque…). Grosso modo, je dois encore effectuer une cinquantaine d’heures de boulot par semaine. Et comme j’emmène mes devoirs avec moi quand je pars en vacances, ça veut encore dire que je travaille trop. J’essaie d’en faire moins, mais c’est dur.

 

Quelle est ta position sur le fait de conserver des références à la culture américaine ou des termes américains ?

 

Il faut conserver les références, ou bien les adapter, mais surtout pas les franciser (ça, c’est n’importe quoi). Quant à garder les termes américains, c’est un truc de paresseux (que j’ai dû commettre quand j’étais jeune). Il y a toujours un équivalent français. Et quand il n’y en a pas, on en invente un.

 

A ton avis, le traducteur doit-il coller au texte d'origine au maximum et s'effacer derrière les auteurs, ou bien doit-il apporter sa propre touche ?

 

Le créateur qui colle au texte, c’est un châtré. Profites-en pour insérer une photo de William Atherton pour illustrer ma réponse (NdA : c'est chose faite).

 


Est-ce que tu relis tes propres traductions ?

 

Avant de les rendre, oui. Mais je sais qu’il y a toujours au moins deux ou trois types qui vont repasser derrière, de toute façon.

 

De quelle(s) traduction(s) es-tu le plus fier ?

 

Avant, je t’aurais parlé du crossover Avengers / Justice League, parce que c’était un peu un rêve devenu réalité, que de traduire ce truc, tout en respectant la voix de chaque personnage. Aujourd’hui, je te dirai que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir traduit tous les épisodes de Walking Dead depuis le début de la série. Chaque perso parle français avec la voix que je lui ai donnée, et ça, c’est énorme.

 

Est-ce qu’il reste des choses qui te posent des difficultés à traduire ?

 

Certains termes anglo-saxons qui n’ont pas d’équivalent français évidents. J’essaie toujours de trouver une solution quand même.

 

Quand tu lis un comic-book en français, est-ce que tu arrives à ne pas penser à la traduction ?

 

Bien sûr que non. D’ailleurs, ça ne m’arrive que très peu, sauf quand je relis des vieux bouquins de ma collection, pour vérifier telle ou telle référence. Si je lis de la VF, c’est uniquement pour le boulot. Je n’achète que des comics en V.O. Et d’ailleurs, même quand je lis en anglais pour mon plaisir, je me demande toujours comment traduire une difficulté que je rencontre.

 

Les lecteurs de comic-book critiquent régulièrement les traducteurs, on parle toujours des ratés. Les traducteurs manquent-ils de reconnaissance aujourd'hui ?

 

Oui, mais les lecteurs n’y sont pour rien. Ils pointent du doigt des ratés, j’imagine qu’ils ont raison. Le manque de reconnaissance, il vient des éditeurs. Quand tu prends un roman, le nom du traducteur est sur la quatrième de couve. Quand tu prends un comic book VF, le traducteur, quand il est cité, il faut souvent le chercher dans l’ours ou en avant-dernière page, en petits caractères. Pourtant, quand tu lis les critiques dans les magazines ou sur les forums, les gens soulignent la qualité des dialogues de tel ou tel scénariste… mais si le traducteur, il rend une copie toute plate, les répliques des personnages aussi, seront toutes plates ! De même, quand tu lis qu’un scénariste a des soucis pour faire discuter ses héros de manière crédible, c’est peut-être aussi parce que le traducteur s’est contenté d’empiler des trads mot-à-mot qui ont enlevé toute saveur au texte d’origine. Dans les festivals, les comics gagnent des prix, mais jamais leurs traducteurs. C’est dommage.

 

Quelles belles traductions admires-tu le plus chez tes collègues ? Est-ce que tu as déjà lu une traduction où tu t'es dit que le traducteur s'en était vraiment bien tiré ?

 

J’aime beaucoup les traductions de Jérôme Wicky. Pour les super-héros, c’est le meilleur. J’avais adoré sa prestation (injustement décriée) sur le premier tome de la Ligue de Justice, chez Urban. J’ai beaucoup d’admiration pour la trad de Jean-Patrick Manchette sur Watchmen. Et aussi pour celle de Jacques Collin sur le premier Lobo. Benjamin Rivière fait un super travail sur Deadpool.

 

Sous quel statut travailles-tu ?

 

Auteur.

 

Comment et combien est-on rémunéré ? On peut vivre de la traduction de comics ?

 

Oui. En gros, on touche une avance, qui n’est pas la même selon les éditeurs et selon les traducteurs. Et quand la BD se vend bien, on retouche une part sur les ventes, une fois l’avance remboursée. Plus tu bosses sur des succès, mieux tu gagnes ta vie.

 

Existe-t-il dans cette profession un regroupement de professionnel ou un syndicat pour informer et protéger les professionnels ?

 

Dédié aux traducteurs de comics ? On est quinze à faire ce boulot. Non, il n’y a personne. En tout cas, pas à ma connaissance.

 

Quel est ton avis sur le scantrad ?

 

Je n’ai pas d’avis. Pourquoi j’en aurais un ? Je parle anglais, je n’ai pas besoin de ça. Je n’en ai jamais vu un de toute ma vie. S’il est du même niveau en comics que ce qui se pratique dans le sous-titrage de dessins animés japonais, je crains le pire.

 

Sur quels titres travailles-tu en ce moment ?

 

Walking Dead. Invincible. Green Lantern. Justice League. Aquaman. Et d’autres trucs.

 

Comment vois-tu ton avenir ? Tu te vois continuer longtemps ? Penses-tu continuer à traduire des comics ? Tu n’es pas tenté par la traduction de romans ?

 

Mon avenir ? Radieux ! À moins traduire les histoires des autres pour mieux écrire les miennes. Néanmoins, je me vois mal arrêter la trad. Surtout Walking Dead et Invincible. Et j’aime bien l’idée de garder une ou deux séries de super-héros. Surtout si c’est Geoff Johns qui l’écrit. Traduire un roman ? Pourquoi pas… mais j’ai surtout envie d’en écrire un !

 

En tant qu’homme de lettres, peux-tu citer le nom d’un révolutionnaire ? (private joke inside)

 

Danton. Pour la lettre, je te laisse la choisir et la placer à l’endroit qui te convient.


Edmond Tourriol s'est lancé dans le projet L'Équipe Z, une campagne pour financer la publication d'un manga français dédié au football :

L'équipe Z est un projet de manga dont l'histoire se déroule dans le milieu du foot. Eh oui, comme Olive et Tom ! Dans notre histoire, Hugo, adolescent doué mais timide, fait la connaissance du flamboyant Majid, footballeur maudit. Ensemble, contre toute attente, ils vont révolutionner les habitudes du club de football local, et transformer une équipe de bras cassés en une véritable famille. En point de mire : l’Euro 2016 qui se déroulera en France, et qui va relancer la foot-mania comme au temps de la Coupe du Monde 1998 !

Le lien : http://www.facebook.com/l.equipe.z


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