Fight Club 2 ou la paternité contrariée selon Chuck Palahniuk

« Sébastien » est schyzophrène : son alter ego, Tyler Durden, est un dangereux anarchiste qui projette d’anéantir notre société consumériste. Dans Fight Club, Tyler Durden avait manqué de peu d’atteindre son objectif. Dix après ces événements, le problème psychologique de Sébastien semble désormais réglé : une camisole chimique empêche Tyler Durden de « revenir ». Sébastien s’est marié à Marla Singer. Le couple a eu un enfant, et vit une vie ordinaire dans une banlieue ordinaire. Seulement, pour Marla, leur vie sexuelle est bien trop calme : Tyler Durden savait pimenter leurs ébats amoureux, contrairement à Sebastien. Marla s’ennuit dans la vie et décide de remplacer discrètement les calmants de Sébastien par du sucre… Évidemment, sans ses soins, Tyler, l’autre personnalité de Sébastien, réapparaît comme par le passé, c’est-à-dire lorsque Sebastien s’endort. Très vite, ce dernier comprend que le « projet Chaos » n’a pas disparu et que ses membres obéissent toujours à Tyler Durden ! Et les choses se compliquent encore lorsque le fils de Sébastien et Marla disparaît…

 

Projet risqué que ce Fight Club 2 : écrire la suite à d’un roman culte doublé d’une adaptation cinématographique devenue elle-même culte ! Une entreprise d’autant plus surprenante et donc compliquée que Chuck Palahniuk choisit de ne pas écrire cette suite sous la forme d’un roman. Fight Club 2 prend la forme d’un comic-book en douze épisodes mensuels, compilés dans un album pour cette version française.

 

Si Palahniuk change de média, on n’en retrouve pas moins sa patte et son style de narration particulièrement alambiquée. Une confusion savamment orchestrée, comme d’habitude chez l’auteur. Il facilite rarement la compréhension de l’histoire, en changeant de scènes sans transitions par exemple. C’est une première source de satisfaction si on aime le style Palahniuk : son écriture n’a rien perdu en se transposant à la bande-dessinée !

 

Restait donc à régler un problème : Fight Club, le roman comme le film, se suffit à lui-même et n’appelle pas à une suite. Il n’a jamais été conçu comme le premier segment d’une histoire. Palahniuk semble dans un premier temps, se contenter de répéter des schémas et des situations. Fight Club 2 réutilise même certaines lignes de dialogues, beaucoup de dialogues, à tel point qu’au bout d’un moment on peut craindre que Palahniuk ne soit tombé dans le piège de la suite facile, la copie-conforme pour satisfaire son public.

 

Fort heureusement, Palahniuk récupère vite sa verve dans la seconde partie de l’histoire. Car autant être prévenu : Fight Club 2 n’est pas la suite du film de David Fincher, mais bien la suite du roman. Les éditions Super 8 ont eu l’excellente idée de glisser en fin d’album l’épisode 0 qui résume, toujours en bande-dessinée, la fin du roman. Je vous invite d’ailleurs à commencer par là si vous n’avez pas lu le livre, le film proposant une toute autre fin. Fight Club 2 possède son lot de scènes barrées et absurdes, comme par exemple un commando parachutistes de mômes atteints de progéria (sic !). Mais Chuck Palahniuk prend surtout soin de ne pas refaire le même roman, de ne pas écrire la même histoire, ce qui ne l’empêche pas d’en reprendre des situations, pour marquer la filiation. Il prend le risque de déplaire à ses lecteurs, comme pour mieux couper le cordon avec Tyler Durden. Et, Palahniuk d’intégrer le film de Fincher dans une mise en abîme aussi incroyable que mégalo : un des personnages avoue même connaître le film, mais ignorer l’existence du roman. Fight Club 2 peut être vu comme l’évocation du poids du succès, un peu à la manière de ce Stephen King faisait avec le roman La Part des Ténèbres. La dernière page ne laisse d’ailleurs aucun doute quant au devenir de Tyler Durden…

 

Dernièrement, on a vu Cameron Stewart sur la série Batgirl après le remaniement girly qu’elle a subit. Pas forcément l’artiste auquel on pense pour adapter et dessinerdu Chuck Palahniuk. Stewart choisit de ne pas faire ressembler les personnages aux acteurs du film. C’est surtout vrai pour Tyler Durden, par exemple. Si bien que si vous êtes un fondu du chef d’œuvre de Fincher, vous pourriez être un peu désemparé. Pourtant, le travail de Stewart fonctionne bien. Il se dégage de ses planches une belle énergie, qui colle bien à l’image qu’on a du roman et du film. Autre choix visuel : Cameron Stewart disperse régulièrement sur ses planches différents éléments comme des pilules, par exemple, quitte à masquer astucieusement certains visages ou cacher certaines bulles de texte. Un procédé qui rappelle certaines expérimentations du film de Fincher. À noter enfin que Super 8 gâte les fans : toutes les couvertures des 12 fascicules américains sont reprises sur papier glacé en fin d’album.

 

Fight Club 2 n’est pas aussi réussi que Fight Club : c’est dit. Mais ce n’était clairement pas la volonté de Chuck Palahniuk qui, sous prétexte d’écrire une banale suite, réalise une immense métaphore sur les rapports entre l’artiste et le succès. De quoi surprendre et donc, parfois, décevoir les fans. Si vous pensez lire un prolongement de Fight Club, passez votre chemin, Fight Club 2 n’apporte rien de nouveau. Mais si vous êtes partant pour une réflexion sur l’art et ses conséquences, et si vous aimez le style Palahniuk, plongez-vous dans cette vraie fausse suite. Surprenante, originale et barrée. En un mot, un vrai OVNI.

 

 

Stéphane Le Troëdec

 

 

 

Chuck Palahniuk (scénario), Cameron Stewart (dessin)

Fight Club 2

Édité en France par Super 8 Éditions (avril 2016)

264 pages couleurs, papier mat, couverture souple

25,00 euros

ISBN : 978-2-37056-044-5

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