Comix Book – Quand Marvel publiait des comics underground !

Il faut saluer l'audace des éditions Stara de publier cet album qui permet aux lecteurs français de découvrir une période méconnue de Marvel.


Avant d'aller plus loin, rappelons que les comic books underground (souvent appelés comix) sont des bande-dessinées alternatives, souvent à faible tirage, mais à la très grande liberté de ton : drogue, violence et sexe y sont abordés très librement, sous des formes artistiques hétéroclites. L'âge d'or des comix aux USA se situe entre 1968 et 1975. L'un des artistes underground les plus connus en France est Robert Crumb.


Flash-back : en 1973, Marvel veut compléter et diversifier sa ligne éditoriale. Stan Lee est séduit par l'énergie artistique des comix. Il entre en contact avec Denis Kitchen, auteur et éditeur pour Kitchen Sink, petit maison d'édition underground. Les deux hommes tombent d'accord sur une publication d'un nouveau genre, qui profiterait de l'audace, de la folie et de la réputation de l'underground et qui bénéficierait en même temps de la machinerie Marvel, et notamment la distribution. Évidemment, les négociations sont âpres : impossible pour les auteurs par exemple d'avoir autant de liberté que dans les comix habituels. Les auteurs doivent accepter certaines restrictions, notamment en terme de sexualité ou de vulgarité. Mais Marvel sort le chéquier et paie très bien des artistes habitués à des tarifs plus modestes. L'un des principaux points de négociation reste pendant quelques temps la question des droits d'auteur : Marvel veut garder les droits sur toutes les créations. Denis Kitchen finira au bout d'un moment par obtenir la restitution des planches à leurs auteurs, tout comme les droits. De toute manière, le projet tourne court, et l'aventure Comix Book ne dure que deux ans et cinq numéros.


Quarante ans après le dernier numéro, cette anthologie des meilleures histoires de la revue nous permet de découvrir cette période. La première chose qui m'a frappé, c'est effectivement l'effervescence artistique qui se dégage de l'ensemble. La liberté semble être la règle, il n'existe pas de format type que ce soit en terme de pagination, de sujet, de style graphique. On ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre, on est en permanence surpris.


Évidemment, comme dans toute compilation, certains titres ressortent plus que d'autres. Il y a des évidences comme la première (courte) version du Maus d'Art Spiegelman avant qu'il ne le développe en graphic novel. Je pense aussi à 39/74, une incroyable histoire d'amour à travers la guerre signée Guyla et Alex Toth. Ou encore Wonder Woman se fait mettre enceinte et la mini-série Panthea, par l'artiste féministe Trina Robbins, deux histoires qui à elles seules méritent la lecture de cet album. Les deux histoires de Leslie Cabarga, L'Enlèvement de Dot Darling et Les Pionniers du dessin animé, sont elles-aussi de petites merveilles, avec un travail sur les ombres me rappelant celui de Charles Burns (dans un tout autre ton cependant).


On l'a vu, les artistes étaient quelque peu bridés dans leur liberté de parole. Reste que ce qu'on y découvre ici va en surprendre plus d'un, surtout pour un titre Marvel, éditeur traditionnellement très grand public. Vulgarité (ce qui nous change des *@#!&), nudité, zoophilie, gore, cynisme, drogue, satire sociale, je suis resté frappé : la plupart de ces bandes auraient beaucoup de difficultés à être publiées de nos jours par un grand éditeur.


Cet album permet de parcourir toute la diversité et la richesse de cette expérience éditoriale inédite qu'a été Comix Book. C'est ce qui fait toute la beauté de cet ouvrage absolument hors-normes. Et mine de rien c'est un petit pan de l'histoire de la bande-dessinée US qui s'y dévoile.



Stéphane Le Troëdec




Collectif

Comix Book – Quand Marvel publiait des comics underground !

Publié aux éditions Stara (11 juin 2015)

184 pages noir et blanc, papier mat, couverture souple

19,00 euros

ISBN : 9782952816465

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