Frédéric Chef, le Voyage à Rheims : "De ces profondeurs pétillantes que plus rien existe"

"Repayser" sa ville. Voilà le pari fou de deux artistes rémois : le dessinateur Nicolas André, dont les albums  ne ressemblent à aucun autre (Duel et Beyond the surface, parus respectivement aux éditions Le Mégot et Nobrow en 2014) ; et l’écrivain, poète et critique littéraire Frédéric Chef, amateur de balades littéraires et auteur, en collaboration avec le dessinateur Daniel Casanave, d'une Champagne impertinente (Bernard Gilson éd., 2009) et d'un Raoul Villain, l'homme qui tua Jaurès (Altercomics, 2011) à l'humour carbonique.


C’est en excursionnistes gonflés, l’œil repucelé, le cœur écarquillé, que nos deux compères ont arpenté et ré-arpenté des rues qu’ils croyaient connaître sur le bout des ongles de pied. Prêts à se laisser surprendre. Décidés par-dessus tout à ramener dans leur musette les tons et les thèmes du carnet de voyage qu’ils avaient dans l’idée de composer.


Le résultat : un très beau livre illustré qui promène son lecteur par tous les temps, toutes les teintes, dans une ville rendue non par le menu — ce qui aurait été trop simple — mais par le détail, le secret. Secret qu’approfondit, de page en page, la musique improvisée des textes de Frédéric Chef : nouvelles, impromptus en vers, variations en prose, épigrammes, jeux de reflet parmi les canards.


La ville se raconte comme elle veut. Parfois goguenarde, parfois amère, toujours inspirée. La ville s’écrit. Au piquant d’une plume que Jean-Claude Pirotte qualifiait de "blondinienne". D’une plume alerte et rieuse. Moquant à coup de formules une vieille cité bourgeoise où « limonade » et « ors de la république » font  bon champagne. D’une plume n’hésitant pas à braver le mot rare pour répandre dans la platitude marnaise des « mers hauturières » et des « navires arraisonnés » — mais peut-être le colporteur, comme le poète son double, est-il autorisé à voir « ce que l’homme a cru voir ».


Reims à la faveur d'un pinceau de talent : des ocres proliférant, comme grattés à la mousse vivante des trottoirs ; des bleus chaleureux, des rouges pas province, pas Nord-Est du tout. Etonnante suite urbaine dont la solitude forme le fil d’or. Mais une solitude jamais assommante, jamais mélancolique : une solitude d’ethnologue joyeux. Qui voit la beauté surgir d’un ordinaire que le cadre n’attend pas : coupoles steampunk d’une basilique où l’on n’a jamais sacré personne, bicoques émiettant leurs planches au canal, béton majeur d’un coin de rue sans gloire. On est loin de l’image touristisco-hautaine de la ville-cathédrale ; bien loin de ces "profondeurs pétillantes" où s'éteignait la petite musique célinienne, dans les toutes dernières lignes de Rigodon


Rheims sans Reims auraient pu titrer les auteurs. Tant la grise et froide capitale des Sacres, de tout temps écrasée entre guerre et plaine, semble dépossédée d’elle-même : c’est un décor irréellement dilaté, lascif et luxuriant qu’on parcourt ici. Délocalisée sous un soleil plus jeune qu’elle, "repaysée" — le mot est de Ramuz — entre Orient et Occident, l’austère bourgade retrouve par instants ses couleurs attiques, son lustre latin : quelque part entre nostalgie faussement maurrassienne et Champagne vraiment impertinente. Un beau périple assurément.


Fanny Sczteryk


Fréderic Chef & Nicolas André, Le Voyage à Rheims, Le Pythagore, 2014, 136 pages, 39 €


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