"Les délices de Turquie" de Jan Wolkers : Une histoire d’amour avec un grand A

Les éditions Belfond inaugurent leur nouvelle collection « vintage » par la réédition d’un livre paru aux Pays-Bas en 1969 et traduit en français en 1976, Les délices de Turquie. Ce roman avait fait sensation à sa sortie, et avait été adapté au cinéma en 1973(i) par un réalisateur alors inconnu, un certain Paul Verhoeven, avec dans les rôles principaux d’autres débutants prometteurs, Rutger Hauer (futur interprète sublime de l’androïde poursuivi par Harrison Ford dans Blade Runner) et Monique van de Ven. Ce livre nous raconte la relation amoureuse entre un artiste sans le sou - le narrateur -, et Olga, une jeune femme de bonne famille. Condamné par l’establishment puis porté au pinacle tant son succès fut grand, la réédition de ce classique permet de porter un regard neuf, détaché du jugement sévère dont le livre fut l’objet pour son langage crû et ses descriptions sexuelles, considérés comme sulfureux à l’époque.

Le narrateur a perdu Olga. Enfin, Olga l’a largué pour un nul, et il ne s’en remet pas. Il passe des semaines dans son lit à se masturber en regardant des photos d’elle, en relisant ses lettres et ne se voit aucun avenir sans elle. Il ne sort de son appartement que pour séduire de nouvelles conquêtes et les emmener dans son antre pour, il n’y a pas d’autre mot, les sauter. A travers chacune d’elles, il cherche Olga, à laquelle il les compare toutes : un regard ici, une poitrine là, des jambes, des fesses... Bien vite, il se rend compte que l’addition de ces bouts de femmes n’est là que pour lui rappeler LA femme qu’il a perdue. Il abandonne peu à peu cette quête sexuelle et, au long d’un récit riche et dense, remonte le temps, passe d’un souvenir à un autre, et nous raconte sa relation, éminemment sexuelle, avec son épouse perdue, et l’influence que cette dernière a eu et a encore sur sa vie.

Ce roman, d’une puissance peu commune, constitue plus que la simple apologie d’une passion, qui rendrait le récit ennuyeux ; il est aussi plus qu’une histoire érotique folle et débridée qui n’aurait pas d’autre propos que l’apologie du sexe. Jan Wolkers nous livre ses tripes, met ses sentiments sur la table. Ce récit de la perte et du manque gagne encore en profondeur quand le narrateur dévoile le cancer d’Olga. Leur relation change de nature, son intensité se renforce plus encore, jusqu’au bout. Le narrateur pensait avoir perdu Olga, il va découvrir qu’il en était encore loin.

L’écriture de Wolkers, dont l’admirable traduction de Lode Roeland permettra au lecteur français de prendre pleinement la mesure, cette écriture, donc, ne supporte aucune barrière ni limite. Dans un effort de libération des pesanteurs du langage, l’auteur abolit la temporalité et la logique ; en bannissant les paragraphes, il crée des chapitres d’un seul bloc : la concision de son écriture lui permet d’aller à l’essentiel ; elle touche au cœur et au corps. Pour faire face au conformisme d’une société figée que Wolkers rejette par tous les pores de sa peau (il refusera d’ailleurs tous les honneurs jusqu’à la fin de sa vie). Libéré de la forme et de la contrainte, il nous livre une œuvre pleine d’énergie, rouge comme la chevelure d’Olga.

Aux Pays-Bas, on a célébré ce livre, et à travers lui son auteur, comme une victoire de la contre-culture sur la société traditionnelle : crû, sensuel, érotique, sexuel. Tout cela est vrai, Les délices de Turquie s’inscrit dans le mouvement contestataire qui traverse les sociétés occidentales dans le courant des années 60. Mais au-delà de la libération sexuelle dont il deviendra l’un des symboles, ce livre est avant tout une histoire d’amour, un amour profond et total qui ne cherche pas à s’affranchir des conventions, puisqu’il les fait voler en éclat dès le début, mais qui se veut à l’image de son auteur, intense, puissant, sans compromis.

Jan Wolkers ne s’adresse pas au lecteur, mais à tout être qui a un jour ressenti cet amour presque adolescent, qui grandit malgré soi, et peut parfois changer notre vision de la vie. Il ne juge pas, ne propose aucune solution ni chemin ; il expose un amour nu et parvient, par la force de son désespoir né de la perte, à nous émouvoir profondément. L’érotisme n’est finalement qu’un outil, il sert le propos de l’auteur. On ne sort pas indemne de la lecture des délices de Turquie tant Jan Wolkers parvient à imprimer en nous une autre définition de l’amour et de l’écriture.


Glen Carrig

Jan Wolkers, Les délices de Turquie, Editions Belfond, collection vintage, traduit du néerlandais par Lode Roeland, janvier 2013,  245 pages, 17€



i) A noter que la cinémathèque de Paris propose le visionnage de Turlish delight, l’adaptation de Paul Verhoeven du roman du Jan Wolkers, le 26 janvier à 14h30. Si le film est moins puissant que le livre, il n’en donne pas moins une bonne idée, et permet de juger le travail de Verhoeven à ses débuts, dans lequel on devine déjà les qualités et les défauts d’un grand cinéaste à l’époque encore en devenir, et qui s’ouvrira les portes d’Hollywood (citons Robocop, Basic instincts, Starship Troopers ou encore Black Book) grâce à son autre collaboration avec Rutger Hauer, Soldaat van Oranje, sur l’organisation de la résistance dans les Pays-Bas occupés durant la seconde guerre mondiale, qu’une fois encore le critique ne peut que conseiller.

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1 commentaire

J'en profite pour signaler qu'aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Rutger Hauer, l'interprète de turkish delights, l'adaptation de ce roman. Happy bithday