Bernard Noël et le four de l'alchimiste François Lunven

Il existe dans l’œuvre de François Lunven et ses gravures complexes et à la perfection absolue (1943-1974) une double postulation : l'horreur et l'extase, l'interdit et la transgression.
Des artistes comme Ramon Alejandro lui doivent beaucoup et ce dernier à mis à nu la qualité d'excellence d'un tel travail. Témoignant de son amitié avec lui il écrivit : L'Orgueil de la Vie était l'une des définitions du diable dans le livre des Etudes carmélitaines que nous étudiions assidûment en nous esclaffant de rire devant l'autorité bafouée de notre sainte Mère défunte.

Lunven cultiva toujours un mélange du sacré et du démonique dans un esprit de plus en plus échauffé par ses découvertes. Elle se résume dans ce que Bernard Noël nomme une scathéologie qui pourrait se représenter sous les espèces d’un étron ailé par la transcendance.
Contre le déferlement de l'abstraction, avec Alejandro et Noël il pensait utile de fonder une société secrète pour perpétuer la transmission - qui aurait été le fruit d'un Judas non suicidé et une Marie Madeleine devenue sa partenaire (mais tantrique) – d'un enseignement mystique qui aurait eu pour commencement une danse cosmique exécutée par le Christ au sommet du mont Calvaire". Existait dans une telle posture un jeu fait pour casser les idées reçues et sur les sentiers toujours plus vertigineux.

Bernard Noël a mis en évidences dans ses textes l'essentiel de l’œuvre et de ses audaces. L’œuvre de François fait ressurgir une perception éprouvée pour la première fois devant des dessins de Fred Deux, écrit-il non sans raison. Existent aussi des rapprochements avec les rêves des nuits blanches et noires de Nerval, les tentatives d’Artaud pour forcer le corps à changer son organisation et celles de Christian Guez-Ricord pour transformer ses amis en archanges. Et Noël d'ajouter qu'en gravant l'artiste construisait l’équivalent d’un fourneau alchimique. Et ce pour atteindre bien plus que "l’or du temps" cher à Breton.

Dans l’œuvre se combine sans cesse l’organe et l’objet. L’homme y devient une machine dont les éléments organiques se greffent sur des mécaniques pour créer un hybride constituer de métal et de chair. La tension est toujours là, prête à une explosion dans ce qui tient d'un dedans et d'un dehors, d'un macro et d'une microcosme. Tout est spasme. Cependant, la violence demeure froide, tout comme les couleurs qui préfèrent l’acidité à l’épaisseur. Elles élaborent une apothéose du périssable ,écrit Bernard Noël qui sait combien la mort plane dans cette extase particulière de la vie.

Tel Satan Trismégiste François Lunven paya le pris de son combat avec le cuivre pour faire surgir de l'indicible avec le visible. L'ange noir a fini par se brûler les ailes. et Noël ramène à l'essentiel. Il permet de revenir à la question essentiel eu égard à l’œuvre désormais bien tue et perdue : ce qui a été oublié et ce qui sera oublié seront-elles choses semblables dans l’oubli ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Bernard Noël, François Lunven, Fata Morgana, novembre 2019, 88 p.-, 19 €

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