Biographies d'écrivains de tous temps et de tous pays.

Sade : Biographie


Sade ou l’individualisme forcené

 

Avant de réfléchir sur la portée de l’œuvre de Sade, commençons par quelques réflexions lexicales. Peu d’écrivains ont laissé leur nom dans la langue française courante. Certes, avec le patronyme de chaque auteur on peut toujours former un adjectif, mais ce dernier n’est généralement utilisé que pour qualifier une œuvre déterminée. Ainsi, on parlera des poèmes hugoliens, de la prose balzacienne, du style célinien, etc. Avec l’adjectif « sadique », Donatien-Alphonse pénètre de plain-pied dans le langage usuel, mais on ne sait s’il doit se réjouir de ce privilège puisque sadique possède une connotation franchement négative. À côté de lui, la langue a également retenu les adjectifs « machiavélique » et « dantesque ». Curieusement, il s’agit chaque fois de termes qui désignent une réalité particulièrement sombre, comme si les locuteurs aimaient à se complaire dans le malheur ou comme si ces trois auteurs avaient frappé l’inconscient collectif à un point tel qu’un mot spécifique leur a été consacré. En bon philologue, ouvrons notre dictionnaire et relisons quelques définitions.

 

Dantesque (adjectif) : « qui a le caractère sombre et sublime de l’œuvre de Dante. Exemple : vision dantesque (= effroyable).

 

Machiavélique (adjectif) : rusé et perfide. Exemple : un sourire machiavélique. Notons que l’adjectif qui se rapporte à l’œuvre de Machiavel est « machiavélien ». Pour Sade, on a l’adjectif « sadien ».

 

Machiavel (nom masculin) : homme d’État sans scrupule

 

Machiavélisme (nom masculin) : art de gouverner sans préoccupation morale quant aux moyens. Attitude de celui qui emploie la ruse pour parvenir à ses fins.

 

Sadique (adjectif) :

- qui prend plaisir à faire souffrir, à voir souffrir autrui ;

- psychiatrie : qui manifeste du sadisme.

 

Sadiquement (adverbe) : avec sadisme

 

Sadisme (nom commun):

- goût pervers de faire souffrir, délectation dans la souffrance d’autrui.

- psychiatrie : perversion sexuelle par laquelle une personne ne peut atteindre l’orgasme qu’en faisant souffrir (physiquement ou moralement).

 

Nous voyons donc que pour « sadisme » et « sadique », c’est la notion de la souffrance infligée à autrui qui prédomine. Le Robert historique de la langue française va plus loin en nous donnant quelques éclaircissements. Il précise que la société a assimilé la violence contenue dans les romans de Sade à sa vie, d’ailleurs inquiétante. Le romancier a donc été voué à l’anathème et on l’a considéré comme un pervers sexuel. C’est le médecin allemand Kraafft-Ebing qui a donné à la fin du XIXe siècle un statut scientifique au mot sadisme comme antonyme de masochisme. Par la suite, Freud a élargi l’emploi du mot pour désigner la seule violence, en dehors de tout contexte sexuel. Sadisme est alors un synonyme d’agressivité. Cette acception, bien que considérée  par Freud lui-même comme manquant de rigueur, a pris une large extension en psychanalyse, notamment dans les écrits de Mélanie Klein. Sadisme a donc fini par signifier « plaisir mauvais, méchanceté. »

 

Notons en passant, histoire de montrer que la langue française ne manque pas de curiosités, qu’il existe aussi un adjectif sade, qui n’a rien à voir avec le divin marquis mais qui a comme étymon le latin impérial « sapidus » (qui a du goût), d’après le latin classique « sapere » (lequel a donné aussi savoir). On trouve le terme chez Chrétien de Troyes déjà et il survit jusqu’au XVIIe siècle. Outre le sens de savoureux, qui a du goût (pour une chose) (1), « sade » a pris aussi le sens de charmant agréable, comme antonyme de maussade (pour une personne). Notons enfin que « sapere », dans son sens figuré de « vertueux» a abouti, par une forme populaire, à sage. Sade et sage ont donc des racines communes mais n’ont absolument rien à voir avec sadique.

 

De la suprématie de l’individu et de sa liberté sur le corps social

 

De tout ceci, il est intéressant de noter, avec le Robert historique, que la société a assimilé la vie de Sade à ses romans. Le problème, même si celui-ci a eu une vie dissipée, c’est qu’on ne sait plus trop s’il a été enfermé pour sa vie dissolue et ses outrages aux bonnes mœurs ou si au contraire il s’est mis à écrire en prison les romans cruels que l’on sait par réaction à sa longe détention. Car trente ans derrière les barreaux ce n’est tout de même pas rien et il y a de quoi fantasmer. Rien d’étonnant à ce que le thème sexuel ait pris chez Donatien le devant de la scène après toutes ces années d’abstinence. Rien d’étonnant non plus à ce que cette sexualité se soit petit à petit transformée en perversité, dans une sorte de tentative de vengeance envers la gent féminine, suite à l’injustice que la société lui avait faite (à ses propres yeux s’entend) en l’enfermant. Emprisonné à cause de ses relations très particulières avec les femmes, il ne pouvait, dans le délire de son isolement, que retourner contre elles son agressivité. Et quand parfois les portes de la prison s’ouvrent, ce qui arrive à de rares occasions, rien d’étonnant non plus à ce qu’il finisse par mettre quelque peu en pratique ce qu’il n’avait fait qu’imaginer dans ses livres. Bref, entre la biographie et la production littéraire, il s’ensuit une sorte de va-et-vient permanent qui décontenancerait les meilleurs biographes.

 

Son œuvre est énorme. Encore ne faut-il pas perdre de vue qu’une partie a été perdue ou plus exactement détruite par la police du Consulat et de l’Empire. Quoi de plus terrible, pour un auteur, que la disparition de ses manuscrits. Au ressentiment causé par la prison vient donc s’ajouter cette perte irrémédiable causée par une société qui le rejette autant qu’il la repousse. Car, évidemment, la sanction sociale est cohérente, même si elle nous émeut quand elle concerne un écrivain. Sade, par ses propos, ses romans, et son comportement, a toujours fait passer le même message : celui de la suprématie de l’individu et de sa liberté sur le corps social dans lequel il vit. À l’Âge classique, chacun restait soumis aux décisions du groupe auquel il appartenait. Nous avions affaire à un monde pyramidal où tout était hiérarchisé. À la tête se trouvait le roi, c’est-à-dire le représentant de Dieu sur terre. Autorité incontestable et donc incontestée. Par contre, au dix-huitième siècle, ce monde a commencé à vaciller, d’abord timidement puis de plus en plus vite. Ainsi Voltaire, même s’il reste déiste, s’en prend ouvertement à l’Église, ce pilier sacré des institutions. Rapidement tout va suivre. L’idée même de Dieu est contestée. L’homme devient le centre du monde, l’homme qui, avec ses connaissances, est capable, par la science, de vaincre la nature  et de créer un monde meilleur. Du coup l’individu sort des lieux obscurs où il avait été relégué depuis le début du Moyen Age. C’est le Siècle des Lumières et les philosophes clament haut et fort leur opinion personnelle, s’attaquant au pouvoir, qu’ils osent maintenant contester. Pour la première fois, un écrivain du nom de Jean-Jacques Rousseau se met à parler de lui, de ses états d’âme, de ses amours, et ses Confessions font aussitôt sensation. Ce n’est pas étonnant puisqu’il vient d’écrire la première vraie biographie en langue française. Dans le domaine des mœurs, on assiste évidemment à la même évolution.  L’individu recherche son plaisir d’une manière d’autant plus revendicative qu’il a été brimé pendant des décennies. Port Royal et l’austérité du Jansénisme sont loin. C’est maintenant Choderlos de Laclos qui écrit ses Liaisons dangereuses. Point encore de sadisme physique dans cette œuvre, mais une perversion calculée, qui amène un couple à corrompre une innocente jeune fille. Torture morale donc, bientôt suivie chez Sade de torture physique.  On retrouvera le personnage de la jeune fille, bien entendu. C’est que plus l’être que l’on veut soumettre est jeune, naïf et innocent, plus grand est le plaisir de l’assouvir à ses propres turpitudes.

 

Donc, que nous dit Sade, derrière ce discours de liberté sexuelle ? Il nous dit que seul compte l’individu. Au diable la société, le roi et Dieu. La vie est courte et il faut en profiter. Comment ? En se mettant au-dessus des lois, tant humaines que divines. La nature n’a créé les hommes que pour qu’ils s’amusent sur la terre. Et tant pis s’il y a des victimes, il en faut, c’est inévitable. La nature a ses lois, que vient restreindre la vertu. Par compensation, il est donc normal que certains s’adonnent au vice ou au crime, afin de rétablir l’équilibre. La richesse permet souvent l’impunité, il faut donc en profiter. Voilà résumée la « morale » de Sade, qui revendique par ailleurs son athéisme. Disons qu’au moment où les piliers de la société classique s’effondraient, il a repris le discours ambiant en l’amplifiant et en le poussant à ses extrémités jusqu’à l’absurde.

 

Libérer la dociété

 

Prenons le cas des Philosophes. Tous ne sont pas athées (Voltaire, on l’a dit, est plutôt déiste), mais beaucoup le sont. Or, que vont-ils tenter de démontrer dans leurs écrits ? Que la société n’a pas besoin de la religion pour continuer à exister et que la morale des citoyens peut très bien remplacer l’absence de Dieu. Rousseau explique tout cela très bien dans son Contrat social. Les hommes vivent ensemble parce qu’ils y trouvent intérêt. Le contrat tacite qu’ils ont passé entre eux suffit donc amplement à organiser la société et il n’est pas besoin de craindre l’enfer pour respecter autrui. Pierre Bayle n’affirme pas autre chose :  

 

« Il faut donc dire que les peuples qui ont vécu sans aucune forme de gouvernement et divisez en familles indépendantes, ne troubloient point le repos de leurs voisins. Si quelques-uns ont été enfin contraints de former un corps de société pour vivre plus sûrement, voilà une cause suffisante de leur réunion. S’ils croyoient des Dieux, ils continuoient à les servir ; s’ils n’en croyoient  pas, ils continuoient à n’en servir point, et ainsi la religion n’a été ni le motif, ni la bâse de leurs confédérations. Or le même intérêt qui les a formées au commencement, a continué de les maintenir. Il n’est donc pas d’une absolue nécessité pour le maintien des corps politiques qu’ils ayent une religion. » (2)

 

Le raisonnement des Philosophes est assez logique. Dans le combat qu’ils mènent contre l’Église, ils ont à prouver que la société peut reposer sur d’autres bases que la croyance en un Dieu révélé. L’originalité de Sade, c’est qu’il renverse le raisonnement en disant qu’il n’y a plus besoin ni de Dieu ni même de morale et que chacun peut faire ce qu’il veut au détriment d’autrui. On comprend ce qu’une telle pensée a de dangereux. Ce n’est pas seulement au nom d’un certain puritanisme et d’un certain respect des convenances sexuelles qu’on l’a condamné (pour cela aussi, certes) mais pour le discours finalement politique qu’il tient et qui consiste à dire qu’il ne faut plus de société et que l’individu a tous les droits. Les tenants de l’Ancien Régime, catholiques convaincus, ne pouvaient que crier au scandale. Quant aux partisans des Lumières, ils se devaient de leur emboîter le pas et de condamner un auteur, par ailleurs de naissance noble, qui refuse l’idée même de société et qui vient dangereusement compromettre leur théorie sur l’existence possible de sociétés athées. C’est pourquoi, à peine sorti de prison au moment de la Révolution, Sade y retournera bientôt. Il finira même ses jours à l’hospice de Charenton où on enfermait les fous. Non pas qu’il fût malade de l’esprit mais aucune société humaine n’était prête à accepter son discours sur l’individualisme outrancier. L’interner en cet endroit plutôt qu’en prison, c’était une manière de se défendre contre sa théorie individualiste en le considérant comme trop différent de ses semblables pour pouvoir être accepté par eux. Celui qui méprise les règles de la société ne peut que subir en retour l’ostracisme de cette même société.

 

Sade historien ou sexologue ?

 

On pourrait d’ailleurs se demander si Sade, que nous voyons comme un romancier, n’était pas d’abord un historien. Certes il a inventé dans ses écrits des scènes incroyables, d’un érotisme particulièrement débridé et son imagination, manifestement, était foisonnante (3), mais ne se serait-il pas inspiré, pour ces descriptions, du comportement de la haute société de son époque ? Car il est indéniable que des orgies particulièrement choquantes existaient dans certains milieux aisés, orgies sur lesquelles les autorités fermaient habituellement les yeux pour autant que les intéressés fussent bien nés et de bonne famille. Sade, moins protégé que certains, aurait  payé pour n’avoir finalement fait que décrire des scènes auxquelles il avait assisté dans les luxueuses maisons closes qu’il fréquentait. Double faute donc. Aux yeux du peuple d’abord (non seulement les couches populaires, mais aussi et surtout la bourgeoisie qui allait déclencher la Révolution de 1789), qui ne pouvait que réclamer une sanction envers cette noblesse dépravée arrivée en fin de règne ; aux yeux de cette noblesse elle-même ensuite, qui voyait d’un mauvais œil l’un des siens étaler ses frasques sexuelles sur la voie publique. Dans cette hypothèse, en amplifiant par l’imagination des scènes vécues et observées, Sade n’aurait fait que critiquer la perversité ambiante et il faudrait alors le lire au second degré. D’ailleurs le lecteur se demande parfois, en parcourant certains passages outranciers, si Sade croit lui-même à ce qu’il raconte et si derrière ces exagérations dans l’horreur ne se cache pas une ironie distanciatrice. (4)  Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est qu’il a payé cher (trente années d’enfermement) son goût pour la littérature et pour l’érotisme. Devenu une sorte de bouc émissaire, il a focalisé contre lui tant la noblesse que les classes laborieuses, tant l’Ancien Régime finissant que la Révolution ou l’Empire, tant les croyants que les incroyants, tant les hommes que les femmes, tant les puritains austères que les libertins modérés.

 

S’il n’est pas historien, Sade peut en tout cas être considéré comme le premier sexologue. La minutie avec laquelle il décrit les organes sexuels tient du cours d’anatomie et rien ne lui échappe des zones érogènes du corps. Avant Freud et la découverte de l’inconscient, il a su mettre en évidence nos fantasmes les plus secrets et les plus inavoués. À ce propos, on peut observer une gradation dans son œuvre. Ainsi, en 1787 il donne une première version de Justine, sous le titre Les Infortunes de la vertu. Cette version est assez sobre, tant par le nombre de pages que par les scènes décrites. En 1791, il publie Justine ou les malheurs de la vertu, (2 volumes in-8°), qui est un développement du livre précédent. Enfin, en 1797 paraît La nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu suivie de l’Histoire de Juliette, sa sœur. Ce dernier livre comporte 10 volumes 10-12°. Il n’y a pas que l’histoire elle-même qui s’est enrichie au fur et à mesure de nombreuses digressions et d’épisodes de plus en plus scabreux, il y a aussi la manière de la raconter. Ainsi, dans la version de 1791, c’est Justine elle-même, enfant candide, qui raconte ses malheurs à la première personne. Elle a beau nous décrire des scènes de la plus grande perversité, son jeune âge et son air candide font d’elle une victime par excellence et elle apparaît finalement comme une martyre chrétienne torturée par le diable en personne. Dans l’édition de 1797, par contre, ce n’est plus Justine qui parle. Les faits sont rapportés de manière froide et objective et le vocabulaire devient franchement obscène. De plus, l’histoire des sévices, humiliations et tortures qu’a connue la malheureuse Justine durant toute sa vie se poursuit par le récit des aventures de sa sœur Juliette, laquelle avait renoncé très tôt à la vertu pour s’adonner à toutes les horreurs possibles. Dans un récit qui est de nouveau à la première personne, elle nous raconte comment la vie lui a souri en récompense des tourments qu’elle a infligés à autrui. La morale du livre est claire : il n’y a que dans le vice et le plaisir que l’être humain peut trouver son bonheur. D’ailleurs la pauvre Justine, de son côté, sera frappée par la foudre, (symbole de l’aveuglement non pas de Dieu mais de la destinée) et mourra prématurément. Pour Sade, il est donc clair que suivre ses penchants personnels au détriment d’autrui (ce qu’il appelle sa liberté personnelle) est conforme à la nature de l’être humain. Cela signifie en clair qu’il n’y a pas de culture possible. L’homme n’est donc qu’un animal comme un autre et la Nature guide ses pas. (5)

 

Puisque nous parlons de Nature, il serait intéressant de nous attarder quelques instants sur ce concept. On sait que pour la culture classique (l’Ancien Régime), c’est Dieu qui a créé l’homme, lequel se trouve au centre de l’univers, sur la terre. Autour de cette planète, gravitent tous les astres, y compris le soleil. D’où le scandale quand Giordano Bruno et Galilée après lui, vont déclarer le contraire. Car si l’homme, subitement, n’est plus le centre du monde, si l’immense l’univers n’a pas été créé pour lui, cela signifie que son existence perd tout son sens. Petit être vivant porté par une planète qui tourne sans fin dans l’infini, son existence devient arbitraire. Il n’est plus voulu par Dieu et à son image et rien ne le distingue, finalement, d’un quelconque animal. Il faut donc réinventer une raison d’exister et réaffirmer la suprématie de l’homme sur cet animal. Il faut absolument que quelque chose distingue l’être humain des autres bêtes de la création et ce quelque chose, ce sera la Culture. Par Culture, il faut entendre l’ensemble des règles et des comportements que l’homme s’est donnés pour vivre en société. Ainsi, le premier principe, celui qui doit assurer l’exogamie et la continuité de l’espèce, c’est l’interdit de l’inceste. (6) La pensée moderne que nous connaissons aujourd’hui, basée sur l’idée que l’homme est maître de son destin et que par son savoir il va dominer la Nature, est née à ce moment. Nous sommes donc les dignes héritiers du Siècle des Lumières. Mais ces nouveaux concepts ne sont pas apparus sans heurts et sans qu’une multitude de débats n’agitent la société. (7) De nombreux penseurs et philosophes ont discuté de ces sujets pendant des décennies, avant que n’émerge cette conception de l’homme et de sa place dans le monde qui est encore en gros la nôtre. (8) Évidemment, à partir du moment où l’être humain trouve en lui l’énergie nécessaire pour s’assumer et conduire son destin, l’idée même de la divinité ne devenait plus nécessaire et la morale suffisait amplement. L’homme, par le concept de la Culture, retrouvait sa place première dans l’Univers, celle qu’il avait failli perdre un instant.

 

Sade philosophe ?

 

On comprend mieux, dès lors, le pavé dans la marre qu’a dû constituer la thèse rousseauiste sur le bon sauvage. Au moment même où ses contemporains tentent d’asseoir les bases de la société, il vient, lui, proclamer que rien ne vaut l’état de nature. C’est un retour à l’Eden biblique mythique qu’il recherche, un retour à l’enfance de l’humanité, voire même à l’enfance tout court. Mais au moins le sauvage est-il heureux dans son monde primitif, et en parfaite harmonie avec la mère Nature. Chez Sade, le scandale est encore plus grand puisqu’il réintroduit l’animalité dans la Culture. L’homme n’est finalement qu’une bête qui, poussée par la nature, doit assouvir ses instincts, même si c’est au détriment de ses semblables. Ou, pour le dire autrement : la nature de l’homme est de privilégier l’individu au détriment de l’espèce et de la société. Toutes les règles imaginées pour que nous vivions en harmonie ne sont qu’un leurre. Tout est permis et à commencer par l’inceste. Rien n’empêche un père d’avoir des relations sexuelles avec sa fille, comme rien ne l’empêche de la tuer s’il en a le désir. Dieu est mort et l’homme est un monstre. La société est donc impossible. On est loin des thèses de l’Encyclopédie ou des Scientistes qui voulaient faire le bonheur de l’espèce humaine par la domination de la nature, comme on est loin des idées révolutionnaires d’égalité et de fraternité. (9) Sans doute n’a-t-il retenu de ces dernières que l’idée de liberté, pour se l’approprier et en faire son apanage propre, au mépris des victimes potentielles. Il est piquant toutefois de remarquer que cet individu qui revendique pour lui-même une liberté totale, écrit la plupart de ses textes en prison. Est-ce donc l’incarcération qui le pousse à rechercher ce qui lui fait défaut ou bien est-ce cette liberté qu’il s’est au préalable octroyée qui l’a conduit en prison ? Éternelle question.

 

On le voit, Sade était donc autre chose qu’un simple pornographe. Derrière les scènes obscènes qu’il nous dépeint complaisamment, se cache un message philosophique qui est à l’opposé, finalement, de celui des Lumières. Peu d’auteurs sont allés aussi loin dans la mise sur pied d’un système qui vise à anéantir la société. Nietzsche, peut-être, plus tard, avec son sur-homme et la mort de Dieu prônera la nécessité, pour l’individu, d’aller au bout de lui-même et de s’accomplir pleinement. Notons qu’il mourra fou, mais dans sa maison, entre les bras de sa sœur, tandis que c’est en pleine possession de ses facultés mentales que Sade sera interné dans un asile d’aliénés. Il faut dire que les longues litanies de supplices à quoi peuvent finalement se résumer ses livres avaient de quoi inquiéter. Pourtant, il ne faut pas y voir la marque d’un esprit détraqué, mais bien plutôt la preuve d’une logique romanesque. Faute de pouvoir aller plus loin dans la description de l’horreur, Sade ne pouvait que multiplier à l’infini les scènes de tortures et de soumission. C’est finalement le  même acte sordide qui se répète à l’infini dans les dix volumes de Justine. Seule manière pour l’auteur d’accroître encore la violence, le principe de la répétition parvient à bouleverser le lecteur, lequel est finalement pris en otage dans ce délire verbal qui ne s’arrête plus. Il a beau être saturé de scènes de violence, Sade continue à lui en proposer encore et encore. Il arrive un moment où ce pauvre lecteur s’écrie que c’est assez, qu’il n’en peut plus, qu’il faut qu’on le laisse tranquille. Mais l’auteur, impitoyable, poursuit sa longue énumération, avec un sadisme qui n’a d’égal que celui des scènes racontées. C’est à ce moment que le lecteur se rend compte qu’il est pris au piège, comme Justine, et que comme elle il lui faudra aller jusqu’au bout et boire jusqu’à la lie ce calice rempli de sang. Devenu esclave lui-même, simple objet entre les mains du romancier, la passivité avec laquelle il continue d’ingurgiter ces centaines de pages le rapproche dangereusement du destin de l’héroïne. À la fin, anéanti par tant de cruauté, la tête lui tourne et il croit entendre dans les lointains de l’Histoire le rire sardonique de Sade qui, comparable à Satan, lui fait comprendre qu’il y aura toujours des maîtres et des esclaves.  



À côté de ces nombreuses et longues descriptions de malheurs en série, une autre technique romanesque employée par Sade consiste à amoindrir la victime au maximum. Celle-ci est souvent une jeune fille d’extraction modeste, ce qui permet à son futur tortionnaire, dès la première rencontre, d’avoir déjà un ascendant sur elle. (10) Cette infériorité sociale est encore accentuée par son appartenance au sexe féminin. Sous l’Ancien Régime, en effet, c’est habituellement le mari qui gère la fortune de son épouse, laquelle est ainsi maintenue artificiellement sous tutelle sa vie durant. On peut même dire que son statut se rapproche de celui des enfants. Chez notre divin marquis, cette jeune fille pauvre est également naïve et inexpérimentée en amour, ce qui fait d’elle une proie facile. Elle cumule donc tous les inconvénients, étant inférieure socialement, pécuniairement et sexuellement. Comme de plus elle est souvent seule au monde et sans parents, le pervers qui s’en prend à elle aura toutes les facilités pour parvenir à ces fins. Par ce contexte, Sade veut apitoyer le lecteur à l’égard de son héroïne (laquelle, en plus, est fondamentalement honnête et vertueuse). Plus celle-ci sera sympathique et fragile, plus les traitements qu’on lui fera subir paraîtront révoltants et odieux.    

 

Remarquons cependant une nouvelle fois que derrière toutes ces intrigues se cache un penseur. Sade, finalement, est moins romancier que philosophe et il se sert du genre romanesque pour faire passer ses idées. Sa pensée maîtresse est bien entendu cette notion de liberté et le pouvoir qu’a l’individu de se réaliser pleinement, même si cela doit être au détriment d’autrui. Évidemment, ce discours, il ne l’énonce pas clairement, comme on le ferait dans un essai philosophique, mais il le dilue dans l’intrigue, ce qui fait qu’on a parfois l’impression que sa pensée ne progresse pas d’un point A vers un point B, mais qu’elle fait plutôt des cercles concentriques ou qu’elle avance en spirale.

 

Au-delà du bien et du mal

 

Si on compare son œuvre avec celle de ses contemporains, on sera frappé par une différence essentielle. Prenons l’exemple de Diderot, par exemple. Lui aussi est philosophe et lui aussi sait employer à ses heures l’intrigue romanesque pour véhiculer sa pensée. Pour se faire, il met souvent en scène deux protagonistes, qui confrontent leurs points de vue dans une discussion. Le cas le plus éclairant est évidemment Jacques le fataliste, où le maître dialogue avec son valet dans un échange fructueux. Chez Sade, on n’en reste plus au stade de la parole, mais on passe aux actes. On ne discute pas avec Justine, on la viole et on la soumet. Le lecteur qui ne verrait dans ces scènes choquantes qu’une pornographie débridée passerait à côté de l’essentiel. Et cet essentiel, quel est-il ? Essentiellement, comme nous l’avons déjà dit, qu’il n’y a plus de Dieu et que l’homme n’a donc plus à s’incliner devant personne. Sûr de sa force, l’individu peut donc aller au-delà du bien et du mal. Car si la morale favorisait le maintien de la société, elle endormait l’individu, lequel n’osait plus rien entreprendre. Libéré de cette morale, il pourra recouvrer sa vraie dignité et penser sans contraintes. C’est donc un discours fondamentalement anarchique que nous propose Sade. Avec lui, l’homme devient même supérieur à la Nature. Car si celle-ci peut se montrer néfaste (par exemple en apportant la mort), elle le fait en aveugle. L’homme, au contraire, s’il fait le mal, c’est par volonté délibérée. Toute la différence est là.

 

Hubert Juin, dans l’introduction qu’il a rédigée pour les Crimes de l’Amour (11) sous le titre « Une raison déraisonnable » a cru bon de préciser que le pire ennemi de Sade est finalement son lecteur, lequel continue à le lire en cachette et à lui faire une réputation sulfureuse de pornographe et de détraqué sexuel. Parler ainsi, c’est passer à côté du véritable rôle de cet écrivain tout en se soumettant au verdict des critiques antérieurs. Par contre, en faire une autre lecture, centrée sur les idées véhiculées par l’écrivain, permettrait d’accéder à cette liberté qu’il n’a fait que prôner le long des milliers de pages qu’il a écrites. 

 

Mais puisque nous parlons des Crimes de l’Amour, penchons-nous sur la véritable introduction de ce recueil de nouvelles, écrite par Sade lui-même sous le titre de « Idée sur les romans ». Tout ce qu’il dit dans ce texte est du plus haut intérêt. D’abord, il raisonne en historien de la littérature, dressant un tableau des origines et de l’évolution du genre romanesque à travers les âges. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on a affaire à quelqu’un de cultivé, qui a beaucoup lu et qui maîtrise son sujet. Je signale ce fait pour faire comprendre encore une fois que Sade n’est pas un simple auteur érotique mais qu’il est bien autre chose. Dans cette introduction, il a des passages étonnants, que l’on ne s’attendrait pas à trouver sous sa plume, comme cet éloge de la Princesse de Clèves, qu’il admire en tant qu’auteur et en tant que femme :

 

« Après […] tout ce fatras inintelligible aujourd’hui, parut Mme de La Fayette, qui, quoique séduite par le langoureux ton qu’elle trouva établi dans ceux qui la précédaient, abrégea néanmoins beaucoup ; et en devenant plus concise, elle se rendit plus intéressante. On a dit, parce qu’elle était femme (comme si ce sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour écrire le roman, ne pouvait, en ce genre, prétendre à bien plus de lauriers que nous), on a prétendu, dis-je, qu’infiniment aidée, La Fayette n’avait fait ses romans qu’avec le secours de La Rochefoucauld pour les pensées et de Segrais pour le style ; quoi qu’il en soit, rien d’intéressant comme "Zaydé", ni d’écrit agréablement comme "La Princesse de Clèves". Aimable et charmante femme, si les grâces tenaient ton pinceau, n’était-il donc pas permis à l’amour de le diriger quelquefois ? » (Sade, Les Crimes de l’Amour, Les Éditions de la Renaissance, 1967, page 28)  

 

Ensuite, il explique comment le roman a dû évoluer pour répondre aux goûts du public :

 

« Les écrivains qui parurent ensuite sentirent que les fadeurs n’amuseraient plus un siècle perverti par le Régent, un siècle revenu des folies chevaleresques, des extravagances religieuses et de l’adoration des femmes… » (Op. cit., page 30)

 

Mais aussitôt il déplore que quelqu’un comme Crébillon n’ait fait que mépriser la vertu et flatter le vice. A cette représentation de la débauche, il préfère de loin Marivaux, qui peint des caractères, ou encore Voltaire, qui a su introduire la philosophie dans ses récits. On devine donc déjà par de tels propos que Sade ne veut pas se cantonner dans des romans de seconde zone mais qu’il a plutôt un message à faire passer. Il faut dire cependant que ce livre, Les Crimes de l’Amour, a été écrit en 1787 (même s’il n’a été édité qu’en 1800) et qu’il est donc antérieur aux différentes versions de Justine. Autrement dit, il date d’une époque où son auteur n’a pas encore plongé dans le délire de cruauté qui le caractérisera par la suite (12). Il ne faut pas perdre de vue non plus qu’on a affaire ici à une introduction et que naturellement Sade va chercher à s’y présenter sous son plus beau jour.

 

Aller au-delà de la réalité

 

Il veut aussi que l’œuvre de fiction ne se contente pas de décrire la réalité, mais qu’elle aille au-delà :

 

« C’est Richardson, c’est Fielding qui nous ont appris que l’étude profonde du cœur de l’homme, véritable dédale de la nature, peut seule inspirer le romancier, dont l’ouvrage doit nous faire voir l’homme, non pas seulement ce qu’il est, ou ce qu’il se montre, c’est le devoir de l’historien, mais tel qu’il peut être, tel que doivent le rendre les modifications du vice, et toutes les secousses des passions ; il faut donc les connaître toutes, il faut donc les employer toutes, si l’on veut travailler ce genre ». (Op. cit., page 32)

 

Passage intéressant s’il en est puisqu’on y voit Sade se démarquer de ses contemporains qui eux visent essentiellement à imiter la nature. On sait en effet que par réaction aux règles des trois unités du théâtre classique ou à l’invraisemblance des romans de bergerie du XVIIe siècle, les romanciers comme les dramaturges veulent se rapprocher de la vie réelle, telle qu’elle existe. Cela donnera par exemple chez Diderot ce qu’on a appelé le drame bourgeois, lequel cherche à peindre les gens dans leur vie quotidienne. Les héros ne sont plus des êtres d’exception, comme l’était le Cid chez Corneille, mais d’honnêtes citoyens, dont on veut représenter les petits soucis, les amours déçues ou la réussite matérielle. Sade, au contraire, inverse cette tendance à la description systématique du quotidien et du futile. Lui, il estime que le roman n’a pas à représenter des faits réels, qui se seraient effectivement produits, mais il veut brosser un tableau de l’homme tel qu’il pourrait être. Certes Diderot aussi disait que le réel n’était pas le plus important, mais c’était pour se rabattre aussitôt sur le vraisemblable. (13) Il fallait décrire non pas des faits qui se seraient vraiment produits mais des faits qui auraient pu se produire. Sade va plus loin puisqu’il veut s’attaquer, lui, aux passions humaines poussées dans leur dernier retranchement. Que pourrait faire un individu placé dans des situations extrêmes ? Sa réponse est que les forts deviendront tortionnaires tandis que les faibles et les vertueux se complairont dans la soumission. Peindre la vertu n’a d’ailleurs aucun intérêt puisque cela endort le lecteur, tandis que cette même vertu terrassée par le vice va susciter son intérêt et l’émouvoir au plus haut point. Décrire l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus trouble et de plus sombre, voilà finalement son but. Et même si les exemples ne courent pas les rues, Sade nous assure que l’être humain est à ce point mauvais qu’il peut arriver à tous les excès, il suffit que l’occasion se présente. Dépassant ce que l’on voit (le réel), il met en scène ce qui pourrait être, autrement dit il sonde la vraie nature qui est en nous et il dissèque ce cœur qui n’est finalement qu’un nœud de vipères.

 

Il craint cependant qu’on le confonde avec des romanciers peu recommandables, comme Restif de la Bretonne :

 

« Un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes, toujours puisées dans la plus mauvaise compagnie ; nul autre mérite enfin, que celui d’une prolixité… dont les seuls marchands de poivres le remercieront. » (Op. cit., page 34)  

 

Pourtant, en fait d’aventures dégoûtantes et de prolixité le divin marquis n’est pas en reste. Mais lui se veut un aristocrate du genre. Derrière ce qu’il dépeint, il y a toujours cette idée de liberté et de puissance. À ses yeux, il ne fait ni de l’érotisme ni de la pornographie, mais il décrit des scènes scabreuses pour montrer que l’homme n’est qu’une bête immonde, sans âme et sans Dieu. Rien n’existe et tout vaut tout. Dès lors seuls les caractères bien trompés oseront s’affirmer et ce sera, évidemment, au détriment de leurs contemporains, ces victimes inévitables.

 

Remarquons qu’il y a toujours quelque chose d’ambigu chez Sade. En effet, on l’a vu, il met en scène la plus innocente des jeunes filles pour bien nous faire craquer et nous apitoyer au maximum. Mais d’un autre côté, au moment où le lecteur, bouleversé par une telle barbarie, ne peut que condamner le tortionnaire qui se livre à de tels actes, voilà que Sade nous dit  que le plus intelligent est évidemment ce tortionnaire. Du coup le lecteur est renvoyé, lui aussi, du côté des victimes. S’il continue à défendre ces dernières, il sait qu’il n’est qu’un faible. Si au contraire il prend le parti du violeur, il devient un monstre. À ce moment Sade lui rappelle qu’il ne fait que décrire les vices que tout être humain pourrait un jour commettre s’il en avait l’occasion. Avouons qu’il y a de quoi frémir. Et quand les autorités décident de l’enfermer, il peut à son tour jouer le rôle de la victime éplorée et dire qu’il n’a rien fait d’autre que de vouloir dépeindre l’âme humaine. Du coup, le coupable n’est plus lui, mais bien les gens qui l’ont arrêté.

 

Comprendre la nature humaine

 

Raisonnement imparable s’il en est. Il pourrait d’ailleurs ajouter que s’il s’est complu dans l’écriture de romans malsains, ce n’est pas par vice, mais parce que c’est dans le malheur qu’on comprend le mieux la nature humaine. Plus Juliette aura souffert et plus le lecteur comprendra ce qu’est vraiment l’homme :

 

« La connaissance la plus essentielle […] est bien certainement celle du cœur de l’homme. Or, cette connaissance importante, tous les bons esprits nous approuveront sans doute en affirmant qu’on ne l’acquiert que par des malheurs et par des voyages ; il faut avoir vu des hommes de toutes les nations pour les bien connaître, et il faut avoir été leur victime pour savoir les apprécier ; la main de l’infortune, en exaltant le caractère de celui qu’elle écrase, le met à la juste distance où il faut qu’il soit pour étudier les hommes ». (Op. cit., page 36)

 

Ce ne serait donc pas par perversité qu’il fait maltraiter Juliette dans ses romans, mais pour permettre au lecteur de mieux comprendre les raisons qui animent son bourreau. Or le comprendre, c’est l’apprécier, comme il dit. L’apprécier en tant que surhomme, bien entendu, qui ne craint pas sa nature malfaisante et qui ne s’embarrasse pas d’une morale dépassée (Dieu est mort, après tout) pour s’affirmer tel qu’il est. Mais alors que la divinité créait le monde, le héros sadien le détruit et affirme que la vie en société n’a pas de raison d’être. Discours politique, on l’a vu, qui propose une autre manière de régir les relations entre les hommes, lesquelles ne seront plus fondées sur le respect mutuel mais bien sur l’anéantissement des plus faibles (en commençant par les femmes, évidemment). Finalement les humiliations sexuelles auxquelles Sade se complait ne seraient qu’une étape. Justine n’est qu’un exemple. Avec elle et derrière elle, c’est toute la société qui devrait disparaître, car l’homme n’est en fin de compte qu’un animal et ce n’est pas la culture qui va le sauver.

 

Mais Sade, à la fin de sa longue introduction aux Crimes de l’Amour, veut occulter ce message terrible, message qui a fait que ses livres ont été interdits et qui l’a fait enfermer lui-même dans un asile. Il feint subitement de n’avoir décrit le vice que pour mieux pousser les hommes à s’en écarter et il va jusqu’à renier ses œuvres :

 

« Je ne veux pas faire aimer le vice ; je n’ai pas, comme Crébillon et Dorat, le dangereux projet de faire aimer aux femmes les personnages qui les trompent ; je veux, au contraire, qu’elles les détestent ; c’est le seul moyen qui puisse les empêcher d’en être dupes ; […] en cela, j’ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croient permis d’embellir (les vices). […] Qu’on ne m’attribue donc plus, d’après ces systèmes, le roman de Justine ; jamais je n’ai fait de tels ouvrages, et je n’en ferai sûrement jamais. » (Op. cit., page 43).

 

Que faut-il voir dans de tels propos ? La ruse d’un romancier qui veut se démarquer de l’étiquette de pornographe pour accéder à la vraie reconnaissance littéraire ? La tentative désespérée d’un homme emprisonné qui voudrait faire changer sa condition ? L’hypocrisie perfide d’un détraqué sexuel qui se joue de son public ? La conscience d’un philosophe qui se rend compte qu’on n‘a pas vraiment compris son message et qu’on l’a cantonné injustement dans la littérature érotique ? Ou la perfidie d’un homme amoral qui s’amuse à jeter le doute auprès de son public, afin de mieux en faire sa victime ? Au lecteur de cet article de choisir en son âme et conscience, s’il en possède encore une après la lecture de l’œuvre de Sade.


 

(1) De nos jours on emploiera plutôt l’adjectif « sapide » de même étymon et de même sens (le contraire d’insipide)

(2) Pierre Bayle, Continuation des Pensées diverses, écrites à un Docteur de Sorbonne à l’occasion de la Comète qui parut au mois de décembre 1680 ou Réponse à plusieurs difficultés que M*** a proposées à l’auteur, nouvelle édition, Rotterdam, Héritiers de R. Leers, 1721, t. IV, (cité dans PP Gossiaux,  Une Anthologie de la Culture classique, Liège, 1978).

(3) Ses contemporains ont fini par assimiler sa vie, passablement dissipée par ailleurs, avec le contenu de ses écrits. Ainsi, Sade n’a jamais commis le moindre meurtre, à la différence de ses personnages. Il n’en a pas moins passé trente années en prison.

(4) Certes, par ses descriptions complaisantes de scènes perverses, il ridiculise la morale conventionnelle, mais ne se moque-t-il pas aussi de son propre système de débauche, dont les excès prouvent à suffisance qu’il est impossible à réaliser concrètement. De même que si son athéisme ne fait pas de doute, on pourrait tout de même se poser la question de savoir si ce besoin systématique de nuire à autrui et cette recherche outrancière d’imposer la douleur et les humiliations sexuelles ne s’apparente pas à un culte satanique. Ne croyant plus en Dieu, Sade aurait retourné le contenu positif de la religion pour se tourner vers une divinité inversée, régnant sur l’empire du mal.

(5) Si le mal est dans la Nature et si l’homme doit suivre ses penchants, cela signifie aussi qu’il n’y a plus de libre-arbitre. L’homme ne peut plus rien décider par lui-même car il est soumis à ses instincts. D’ailleurs quand il tente malgré tout d’organiser la vie en société, en instituant la morale et le respect de la vertu, il est aussitôt cruellement puni (voir la vie de Justine). Une telle conception de la destinée humaine ne devait pas avoir beaucoup d’adeptes, on le comprendra aisément. Les partisans de la religion reprochèrent à Sade son absence totale de morale, quant à ceux des Lumières, ils ne pouvaient accepter que l’homme ne puisse pas, par lui-même, s’assumer et bâtir un avenir meilleur. 

(6) Sur toutes ces questions du rapport entre la Nature et la Culture, voir les quatre tomes des Mythologiques de Claude Lévi-Strauss : Le cru et le cuit, Plon, 1964, 402 pages ; Du miel aux cendres, Plon, 1967, 450 pages ; L’origine des manières de table, Plon, 1968, 478 pages ; L’homme nu, Plon, 1971, 688 pages.

(7) Sur toutes ces questions, voir l’admirable livre de Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne (1680-1715), Gallimard, Collection Idées, tome 1, 318 pages ; tome 2, 312 pages.

(8) Ce qui ne veut pas dire que cette conception soit la seule possible. Elle nous semble à nous aller de soi, mais il ne faut pas perdre de vue que de nombreuses cultures ont des points de vue sensiblement différents des nôtres. Qu’on pense aux sociétés tribales primitives, à l’approche chinoise de la médecine ou à la vision indoue ou bouddhiste du rôle de l’homme sur cette terre.

(9) Est-ce parce qu’il est d’origine noble que Sade se croit tout permis ? Peut-être. Mais il a pourtant épousé à un certain moment les thèses de la Révolution, même si c’était un peu par opportunisme. Rien, pourtant, dans ses écrits ne le rapproche du principe républicain selon lequel des lois identiques doivent s’appliquer à l’ensemble des citoyens.

(10) Généralement, les scènes se passent dans des lieux clos, comme un boudoir, une chambre, une école, etc. On est donc ici dans la bonne société et ces endroits privilégiés donnent eux aussi un sentiment de supériorité au futur tortionnaire. Il est chez lui, dans ses meubles, au milieu de tout le luxe dont il a su s’entourer. Cela nous fait souvenir que Sade appartenait à la noblesse et qu’inconsciemment l’ascendant que ses héros veulent prendre sur leurs victimes est peut-être le reflet du désir qu’a la noblesse de retrouver un rôle dans la société. On sait que celle-ci est en perte de vitesse. Si son existence était justifiée autrefois (voir les seigneurs du Moyen Age qui assuraient réellement la sécurité, en chefs de guerre qu’ils étaient), elle l’est devenue beaucoup moins. Cantonnée dans un rôle protocolaire à Versailles, elle sera de plus en plus décriée et va finir par focaliser sur elle toutes les rancunes d’un peuple écrasé d’impôts et qui détient en fait le pouvoir économique (montée en puissance de la bourgeoisie). On a pu dire que chez le comte Jean Potocki, par exemple, son roman Le manuscrit trouvé à Saragosse constituait une fuite dans l’imaginaire pour oublier qu’en tant que noble il n’avait plus aucune fonction d’avenir dans la société. Comme Don Quichotte qui voulait voir des géants à combattre là où il n’y avait que des moulins à vent, Potocki aurait comblé le vide social dans lequel il n’allait pas tarder à tomber par l’écriture d’œuvres de fictions, œuvres dans lesquelles il imagine que des descendants de rois anciens sont cachés dans des grottes du Sud de l’Espagne et qu’ils ne vont pas tarder à reprendre les rênes du pouvoir. Chez Sade, l’ascendant franchement immoral que prend le héros sur ses victimes n’est-il pas un moyen de retrouver un pouvoir par ailleurs perdu (la famille de Sade n’est plus assez puissante pour lui éviter les ennuis, il est condamné, incarcéré. Sa tentative de pactiser avec la Révolution échoue puisqu’il se retrouve une nouvelle fois en prison, etc.) Persécuté lui-même, il aurait pu, dans ses romans, retourner la situation à son avantage et devenir le tortionnaire, celui qui conquiert  tous les pouvoirs et qui replace la noblesse dans son rôle de domination.

(11) Sade, Les crimes de l’Amour, les Éditions de la Renaissance, 1967, 446 pages, préface d’Hubert Juin.

(12) D’un autre côté, entre la première version et la version publiée, il a enlevé de son texte des scènes d’inceste, manière peut-être destinée à se rendre plus respectable. Sade veut sans doute apparaître comme un vrai écrivain et non comme un simple immoraliste.

(13) Sade aussi, prône cette vraisemblance, histoire de ne pas effrayer son lecteur : «… en te conseillant d’embellir, je te défends de t’écarter de la vraisemblance : le lecteur a le droit de se fâcher quand il s’aperçoit que l’on veut trop exiger de lui. » (Op. Cit., page 37)


Jean-François Foulon


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