Biographies d'écrivains de tous temps et de tous pays.

Émile Zola : Biographie


Émile Zola, écrivain du XXIe siècle

 

Dans sa synthèse sur Émile Zola, Marc Bernard conclut : « Nous disposons aujourd’hui du recul suffisant pour pouvoir juger l’œuvre de Zola, la dégager des modes de son époque, des réactions éphémères qu’elle suscite et qui pouvaient en fausser le sens (1) ».

Je voudrais répondre à cette invitation, dans la tentative de voir si l’auteur de Germinal et de La bête humaine pourrait être défini comme un écrivain du XXIe siècle, c’est-à-dire s’il est encore vraiment actuel, et dans quels domaines. 

 

Plus que de son écriture, à laquelle le roman du siècle dernier doit énormément, je voudrais constater le rôle actuel de Zola du côté de ses idées, sur la science et la machine, le travail et le capitalisme, la question sociale, la politique, le socialisme et l’utopie. Tâche impossible, si ce n’est gigantesque, mais nous verrons que ça vaut la peine. Nous retrouverons un écrivain de notre époque, très lisible, dans lequel le peuple pourra encore facilement se reconnaître. D’ores et déjà, je pense que l’invitation lancée par Jean Cocteau est très juste : « On devrait le relire (2). »

 

Le « lyrisme prophétique (3) » de Zola est d’une grande actualité. Il sait encore libérer notre imaginaire. Il a cette force inouïe qui traîne le peuple. Écrivain « rouge sang (4) », emporté par l’énergie de la parole, de la narration et des idées qui la soutiennent, il crée des mythes qui resteront, en créant une mythographie qui attire tout naturellement, par la force de la création et du contexte qu’il sait inventer, constamment à partir de la réalité.

 

Je dirais même que, tout juste pour ses idées, Émile Zola se révèle comme un écrivain très humain, parlant à l’homme, parmi la foule, même si nous avons l’impression qu’il préfère la tribune. Ce qui nous frappe aujourd’hui, c’est son sens du combat, son amour pour la liberté au sens le plus moderne de ce mot. Il est passé à l’histoire pour l’Affaire Dreyfus, mais cette affaire n’est que la soupape qui fait exploser le Zola combattant depuis plusieurs décennies, toujours dans la mêlée. « J’accuse », le 13 janvier 1898, dans L’Aurore, est le coup de tonnerre final d’une marche contre la trahison, l’hypocrisie, le faux sens de la raison d’État, la pusillanimité de ceux qui se cachent. Si l’on constate que même Jean Jaurès et Léon Blum se révèlent comme des naïfs, dans l’Affaire Dreyfus, l’on comprendra le rôle immense de Zola, à son époque et pour l’avenir.

 

Naturellement, pour essayer de retrouver l’actualité de Zola, il ne s’agira pas de se servir de telle ou telle méthode critique, mais de voir son œuvre dans une perspective globale, dans une optique comparatiste, en insérant les parcours localisés dans un système, l’immense système d’Émile Zola, dans l’œuvre et dans la vie, comme le suggère Alain Pagès(5), à plusieurs reprises.

 

Un écrivain du XIXe siècle et de l’avenir

 

Quand on parle de modernité, on pense immédiatement à Charles Baudelaire, ou à l’Avant-garde historique du début du XXe siècle, autour de Guillaume Apollinaire. Il est rarissime que l’on cite le nom d’Émile Zola. Toutefois, Zola est un des plus grands mentors de la modernité. Dès les années 1860, il considère son époque comme « si belle, si sainte (6) » (2 juin 1860).

 

L’activité énergique de son temps fascine Zola. Il adore les sciences, le commerce, les arts, les chemins de fer, l’électricité, la télégraphie, la vapeur, l’aérostat et tous les avancements de son époque fiévreuse. Le 2 juin 1860, il écrit à Jean-Baptiste Baille(7) : « Activité dans les sciences, activité dans le commerce, dans les arts, partout : les chemins de fer, l’électricité appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, l’aérostat s’élançant dans les airs. Dans le domaine politique, c’est bien pis : les peuples se soulèvent, les empires tendent à l’unité. Dans la religion, tout est ébranlé ; […] le monde se précipite donc dans un sentier de l’avenir, courant et pressé de voir qu’il attend au bout de sa course. »

 

Le 7 février 1896, Zola écrira dans Le Figaro (8) : « [Je suis] un home qui aime les halles, les gares, les grandes villes modernes, les foules qui peuplent, la vie qui s’y décuple, dans l’évolution des sociétés actuelles. […] Je trouve nos démocraties d’un intérêt poignant, travaillées par le terrible problème de la loi du travail, si débordantes de souffrance et de courage, de pitié et de charité humaines, qu’un grand artiste ne saurait, à les peindre, épuiser son cerveau ni son cœur. Oui, le petit peuple de la rue, le peuple de l’usine et de la ferme, le bourgeois qui lutte pour garder le pouvoir, le salarié qui exige un partage plus équitable des bénéfices, toute l’humanité contemporaine en transformation, c’est le champ qui suffit à mon effort. Jamais temps n’a été plus grand, plus passionnant, plus gros de futurs prodiges, et qui ne voit pas cela est aveugle, et qui vit par mépris dans le passé et dans le rêve n’est qu’un enfantin joueur de flûte. »

 

On le voit, la ville moderne, la foule, l’urbanisme, l’usine, attirent Zola. Il voit le monde autour de lui comme l’annonce de « futurs prodiges ». Son époque est en marche vers un futurisme de qualité, malgré les difficultés qu’il narre dans la plupart de ses romans, sans jamais cacher la vérité.

 

Ce qui fait peur à Charles Baudelaire, cette modernité triomphante et arrogante, est le mythe de l’œuvre d’Émile Zola. Les sciences, les nouvelles technologies de son époque, les gigantesques travaux urbains à Paris et dans toute grande ville, l’ouverture des lignes de chemins de fer qui vont effacer toute distance en Europe et en Amérique, la création des premières lignes maritimes à vapeur qui traversent l’Atlantique, la découverte et exploitation de terres inconnues, donnent à Zola la certitude que désormais tout est possible.

 

Le mythe de l’écriture ne pourra être que celui de la modernité et de l’avenir. Quelques exemples nous le prouvent de toute évidence.

 

Premier exemple : la publicité. Zola est un fana de la publicité. Chef de publicité chez l’éditeur Hachette de 1862 à 1866, il fait de ce sujet un des thèmes de son œuvre en en décrivant les avantages (vois Au bonheur des Dames,1883, et L’Argent, 1891) et les limites (voir les nouvelles Les repoussoirs, dans les Esquisses parisiennes, 1866, et Une victime de la réclame, dans L’Illustration du 1er novembre 1866), aux points de vue moral, économique, de l’efficacité et de l’inventivité. Même son écriture en subit une grande influence, par des formules qui feront école. Nous pourrions affirmer que les idées de Zola sur la publicité sont d’une étonnante actualité, aussi pour la globalisation, avec ses avantages et ses menaces.

 

Deuxième exemple : les expositions universelles. Tandis que Gustave Flaubert les voit comme un « sujet de délire du XIXe siècle (9) », comme le prouve si brillamment Philippe Hamon dans Expositions. Littérature et architecture au XIXe siècle (10), Émile Zola fait de cette parade du progrès humain un des mythes de la modernité et de l’avenir. Après la première exposition universelle de Londres, en 1851, au Crystal Palace, Paris devient la capitale mondiale des expositions universelles. Il en organise cinq, en 1855, 1867, 1878, 1889 et 1900. Ce sont toutes des expositions mémorables. En particulier, pour celle de 1867, on construit la célèbre Galerie des Machines sur des plans de Gustave Eiffel, pour celle de 1878 le Palais du Trocadéro, pour celle de 1889 la Tour Eiffel, et pour celle de 1900, les Grand et le Petit Palais et le pont Alexandre III. Émile Zola y voit l’immense pouvoir de l’homme, le triomphe de la France, impériale ou républicaine, la matière essentielle pour ses romans (par exemple, la toile de fond de Nana, 1880, est l’exposition de 1867). En 1878, dans Le Messager de l’Europe, il fait l’éloge du phonographe d’Edison, en s’écriant : « Voilà ce que nous avons créé, voilà toutes nos civilisations. » En 1889, la Galerie des Machine l’éblouit, bien sûr avec la Tour Eiffel et ses magnifiques restaurants. L’Exposition de 1900 a comme clef centrale l’électricité, et Zola de lui donner immédiatement un rôle fondamental dans Travail (1901). Pour Zola, une exposition universelle est le triomphe du progrès, du pouvoir inventif de l’homme, de sa capacité de maîtriser l’univers. Les pages de Zola sur la publicité sont dignes d’un grand analyste de ce début du XXIe siècle.

 

Troisième exemple : l’architecture nouvelle. Émile Zola a le culte des créations des architectes de la modernité. Il n’aime pas les édifices obscurs du Moyen-âge, ni le néoclassicisme, ni surtout le style éclectique du Second Empire. Pour lui, l’architecture novatrice doit suivre la beauté et la fonctionnalité des Halles, des gares, des grands magasins de Paris et de la Tour Eiffel. Il se déclare admiratif des matériaux nouveaux, le fer et le verre, qui donnent de l’espace, de l’air et de la légèreté aux édifices. D’après Zola, c’est la révolution de la lumière, de la couleur, de l’infini, de la couleur et de la gaieté. Il parle souvent d’une ville idéale, centrée sur la joie, avec des jardins, des musées, des palais de loisirs, des bibliothèques, des théâtres, des établissements de bains gratuits, de jeux et de divertissements. L’air, le soleil, l’eau et la végétation, et donc l’hygiène, le travail et la vie, seraient au centre de ce nouveau lieu modèle pour bien vivre. N’est-ce pas une leçon pour l’architecture de la fin du XXe siècle et de ce début du XXIe ?

 

Lire Émile Zola aujourd’hui, c’est souvent se plonger dans une atmosphère d’invention, d’allégresse de la création et de la passion de l’homme.



 

Science et machine

 

Les progrès immenses de la science pendant la seconde moitié du XIXe siècle constituent le cœur de l’œuvre de Zola, avec toutes ses applications possibles. Rêveur et concret, notre romancier assiste de tout son cœur à la révolution industrielle triomphante. Dans Le Figaro du 15 mai 1867, il écrit à propos de l’exposition universelle de cette année-là : 

« Paris me fait, en ce moment, l’effet d’une énorme et puissante machine, fonctionnant à toute vapeur avec une furie diabolique. Les pistons plongent et s’élèvent violemment, le volant tourne, pareil à la roue d’un char gigantesque ; les engrenages se mordent de leurs dents de fer. Tout le mécanisme est secoué par un labeur de géant. L’acier grince et luit, souffle et se plaint. Les membres trapus de la machine se tordent, s’allongent, se raccourcissent, vont et viennent ; et, par instants, dans le grondement sourd de toutes ces pièces qui se heurtent et s’écrasent, la vapeur en s’échappant jette un cri aigu, d’une sécheresse déchirante. La politique et l’industrie lancent, à chaque seconde, des pelletées de charbon sous les chaudières. Nous avons invité le monde entier à venir visiter le colosse en travail, et les nations se promènent fiévreusement entre les roues. »

 

La science devient le feu de la littérature et de la vie. Et dans La locomotive (1883), Germinal (1885), La bête humaine (1890) et Travail (1901), Émile Zola narre le triomphe des nouvelles technologies, du passage du charbon à l’électricité, en annonçant de loin ce qui se passera jusqu’à nos jours. Les êtres de métal prennent une beauté superbe, avec leur précision de diamant. Même le corps humain est une machine, non plus mystérieuse, mais ouverte à la science, à ses règles, à ses pouvoirs illimités, dans un équilibre parfait, avec ses rouages, ses mouvements, ses règlements et ses autorégulations. J’y vois là l’origine de l’amour de Zola pour Michel de Montaigne, admirateur du fonctionnement anatomique du corps humain (11).

 

Tout se fait logique, progressif, fantastique. Même si parfois on perçoit la peur et le sens d’étouffement de l’écrivain, c’est toujours la machine qui triomphe, dans le bien et dans le mal. Rêves et angoisses se croisent, en un fascinant mélange de jouissance, de pouvoir, d’essai de maîtriser le monde et d’offrir de nouveaux idéaux à l’homme. Par exemple, la machine à vapeur devient le symbole de l’énergie, des risques, de la mort et de l’envol. Dès 1975, Michel Serres constate un parallélisme étonnant entre les principes de la thermodynamique et l’allure des romans zoliens (12).

 

Émile Zola programme justement une trilogie concernant les dernières découvertes de la physique, de la physiologie, de la géologie et de la paléontologie. Dès le 18 juillet 1861, il écrit à Jean-Baptiste Baille : « Les sciences exactes sont l’échelle de toutes les autres connaissances. » Trois ans après, le 16 avril 1864, dans Le journal populaire de Lille, il consacre un grand article au Progrès dans les sciences et dans la poésie. Il y affirme que le temps de la mythologie est fini à jamais et que c’est désormais l’époque des nouveaux horizons fondés sur les cieux de Pierre-Simon de Laplace, mathématicien astronome et physicien.

 

Naturellement le roman devra être scientifique, suivre les lois de la découverte et de la physiologie, étudier des cas tel un médecin, un ingénieur, un naturaliste, un physiologiste. Émile Zola veut être surtout un savant. Les théories du fondateur de la doctrine évolutionniste Charles Robert Darwin seront son fil conducteur, pour l’hérédité naturelle, le milieu, la méthode expérimentale, les fantasmes du corps et de la société.

 

Face à la voix pessimiste des jeunes symbolistes, Émile Zola multiplie ses appels en faveur de la science. Le 19 mai 1893, il déclare devant les étudiants (13) :

 

« Entre les vérités acquises par la science, qui dès lors sont inébranlables, et les vérités qu’elle arrachera demain à l’inconnu, pour les fixer à leur tour, il y a justement une marge indécise, le terrain de doute et de l’enquête qui me paraît appartenir autant à la littérature qu’à la science. C’est là que nous pouvons aller en pionniers, faisant notre besogne de précurseurs, interprétant selon notre génie, l’action des forces ignorées. […] À mesure que la science avance, il est certain que l’idéal recule, et il me semble que l’unique sens de la vie, l’unique joie qu’on doit mettre à la vivre, est dans cette conquête lente, même si l’on a la mélancolique certitude qu’on ne saura jamais tout. »

 

La faillite de la science est impossible. C’est la faillite de l’homme qui est possible. La science réglera même la démocratie. Zola écrit dans Une campagne (1882), « La démocratie (14) » : « Oui, la science est là, qui règlera la démocratie elle-même. Cette démocratie n’est encore qu’un mot, un monstre terrifiant pour les uns, une vache à lait pour les autres. Je ne cherche pas moi-même à la définir, […] car il me suffit qu’elle arrive par la science et que la science un jour doive la déterminer. La science enterrera les folies humanitaires, les conceptions délirantes des affamés et des ambitieux, pour établir un nouvel ordre social sur les vérités naturelles. »

 

Oui, Émile Zola est parfaitement ancré dans son époque de science, de progrès et de triomphe de la machine, mais les problèmes qu’il pose sont encore valables. Ne discutons-nous pas sur la force de la science de la même façon, avec le même enthousiasme et les mêmes doutes ? N’avons-nous créé, nous aussi, une religion de la science et du progrès social ? N’avons-nous inventé, nous aussi, une religion nouvelle ? L’on dira que chez Émile Zola, plus que d’une théorie, au fond il s’agit d’« un vague panthéisme », d’« une divinisation de la nature » et d’« une exaltation des forces de la vie(15) ». Mais qu’importe ? Ce qui intéresse, pour nous, lecteurs du XXIe siècle, c’est cette marche inexorable à la science, avec son immense univers, ses chances infinies et son champ de peur et d’angoisse.

 

Émile Zola est le combattant du mythe du progrès infini, de l’ingénieur du monde, de la technique, et des pouvoirs de l’être humain. Le 5 septembre 1881, il proclame dans Le Figaro : « Je crois à la science, parce qu’elle est l’outil du siècle, parce qu’elle apporte la seule formule solide de la politique et de la littérature de demain. C’est elle qui a ouvert la révolution et c’est elle qui la fermera. Il n’y a plus pour l’humanité de salut qu’en elle. Elle agrandira notre domaine, sans rien en retrancher, en précisant nos facultés et en établissant la logique de nos rapports. »

 

Travail et capitalisme

 

Dans son discours au banquet de l’Association générale des étudiants, le 18 mai 1893, Émile Zola affirme de toute évidence : « Je n’ai qu’une foi, qu’une force, le travail. » Sur sa cheminée à Médan, il a fait peindre cette célèbre devise latine : Nulla dies sine linea, « pas de jour sans une ligne ».

 

Ces affirmations solennelles ne concernent uniquement pas le rapport de Zola avec l’écriture et avec la machine de son œuvre, pour la réalisation de vastes fresques de son époque. Elles nous expliquent et nous confirment la valeur qu’il donne à l’idéologie du travail. Dans la conférence que je viens de citer, il ajoute que le travail est « l’unique loi du monde, le régulateur qui mène la matière organisée à sa fin inconnue ». C’est grâce au sens profond du travail qu’il est possible de résoudre « la question du plus de bonheur possible sur cette terre ».

 

Il s’ensuit que la cité idéale dont rêve Émile Zola est fondée sur le culte du travail, « grande loi de la société de l’avenir, le remède, la condition de tout progrès (16) ». Dans Travail (1901), il affirme en toutes lettres (17) : « Il n’est pas d’autre force. Quand on a mis sa foi dans le travail, on est invincible. Et cela est si aisé de créer un monde : il suffit, chaque matin, de se mettre à la besogne, d’ajouter une pierre aux pierres du monument déjà posées, de le monter aussi haut que la vie le permet, sans hâte, par l’emploi méthodique des énergies physiques et intellectuelles dont on dispose. Pourquoi douterions-nous de demain, puisque c’est nous qui le faisons, grâce à notre travail d’aujourd’hui ? Tout ce que notre travail ensemence, c’est demain qui nous le donne… Ah ! travail sacré, travail créateur et sauveur, qui est ma vie, mon unique raison de vivre ! »

 

Le travail zolien est une sorte de mécanisme qui entraîne la société, un moteur complexe et fiable qui est le centre de l’équilibre de la société et de l’homme. Et même si Zola s’appuie sur des formules trop idéalistes, c’est son plan général qui nous intéresse, où nous repérons l’association du capital et de l’intelligence, des aspirations de l’homme et du développement de la société, et la lutte contre les forces réactionnaires, pour le triomphe de l’harmonie et de la fraternité. Dans le Dictionnaire d’Émile Zola, nous lisons(18) : « Prônant la disparition du salariat, Zola exalte le travail nécessaire et noble, fondement de rapports humains régénérés qui eux-mêmes engendrent, sans révolution ni dictature, une société juste et fraternelle, égalitaire mais non uniformisée. »

Zola fait un grand apostolat du travail. Ce n’est pas une arcadie du communisme qu’il nous donne, mais plutôt un poème de l’altruisme. Fouriériste et idéaliste, Zola place le travail au centre de sa cité idéale. C’est par le sens et le rôle du travail, qu’il accomplit sa mission d’interprète de la société (19).

 

Lié à l’application du darwinisme, comme le prouve Robert J. Niess (20), la théorie zolienne du travail se marie avec le capitalisme. Zola montre tous les dommages du capitalisme, lié aux contrastes entre les races, les nations et les hommes.

 

Même si la situation sociale de l’époque de Zola est totalement différente de celle de nos jours, nous pouvons encore une fois affirmer qu’il annonce différents moments des conséquences d’un capitalisme acharné qui ne tienne pas compte des valeurs humaines. C’est au fond le sens de l’utopie de la « réconciliation du capital et du travail » que nous pouvons lire dans le roman Travail (21).

 

Encore une fois, Émile Zola est un écrivain du XXIe siècle.



 

Question sociale

 

Émile Zola passe sa vie à s’occuper de la question sociale, de plus en plus urgente. Si au tout début de son engagement d’écrivain, il est pour l’idéal, pour la félicité, dès les années 1860, nous le voyons se débattre entre la réalité et le rêve, progressivement penchant du côté de la vie et de ses mille problèmes.

 

Ainsi l’idéal devient-il de plus en plus l’opposé négatif du réel, le masque de la tragédie du monde. La machine humaine le prend au fur et à mesure, en lui dévoilant les signes des rouages de la société. L’idéal se fait dangereux, dans l’écriture et dans l’apprentissage du monde, pour les filles, les enfants et les ouvriers eux-mêmes. Le 27 février 1866, Zola écrit dans L’Événement : « Les héros de nos jours sont les hommes d’action, ceux qui luttent pour le vrai et le juste. Quant aux pleurards, quant à ceux qui cherchent l’idéal et se cassent le cou dans tous les fossés, ce sont là des marionnettes d’un autre âge qu’il faut laisser paisiblement dormir dans la poussière. »

 

Mais Émile Zola ne quittera jamais son parcours d’analyse du mal pour suggérer les voies du bien. Les plaies qu’il narre sont le chemin pour aller au-delà de la situation, et pour suggérer à la politique la façon pour résoudre les problèmes.

 

La société juste est toujours le but à atteindre, mais pour y parvenir, il faut passer par la description de l’agonie qui est sous nos yeux, par les souffrances et les bouleversements de l’histoire.

 

Au-dessus de tout problème, il y a celui de l’amélioration de la condition ouvrière. En novembre 1878, Zola écrit dans Le Messager de l’Europe (22) : « Si l’on veut que les ouvrières soient honnêtes, il faudrait faire vivre dans leur milieu des familles honnêtes de travailleurs. J’insiste sur le point que ce résultat ne saurait être atteint sans instruction ni sans l’accroissement du bien-être. L’école seule ne suffit pas, il faut aussi améliorer les salaires. »

 

Émile Zola consacre aussi d’importantes pages à la femme, à sa condition, à sa libération. La femme sera épouse idéale, sœur, amante et source de vie. Il partage la position de George Sand et de Jules Michelet, dans leurs ouvrages respectifs Lélia, Jacques, L’amour et La femme, et se déclare contre les mœurs polygamiques, et pour le mariage en tant qu’union stable et solide.

 

Zola fait l’hymne de la femme dans la famille et dans la société. Contre toute forme de ségrégation, il demande que filles et garçons soient élevés ensemble. Il est pour une femme au centre de la famille. Le 27 septembre 1868, dans La Tribune, il fixe la mission de la femme : « Être la collaboratrice de l’homme, dans l’œuvre commune, la compagne fidèle, l’appui certain, l’égale conciliante et dévouée. Il faut donc, avant tout, libérer la femme, libérer son intelligence. […] Que la femme au foyer ne soit pas seulement une ménagère et une machine à reproduction, qu’elle soit une âme qui comprenne l’âme de son époux, une pensée qui communie avec la pensée de l’homme choisi et aimé. »

 

Même si la position de Zola sur ce sujet est parfois contradictoire, nous devons mettre l’accent sur le fait qu’il pose avec clarté la question sociale de la femme, l’exploitation d’elle, son bas salaire, les problèmes du divorce. Si pour Zola la femme reste une énigme, malgré ses femmes fatales et sa contrariété à une libération excessive, nous devons affirmer, comme il en résulte surtout dans les Évangiles, que dans son monde la femme fait d’immenses progrès. Il la voit égale à l’homme, mais plutôt dans le contexte de la famille. Le 2 août 1896, il déclare dans le Gil Blas :

 

« Je ne suis certes pas hostile au mouvement féministe, à l’émancipation de la femme, mais n’exagérons rien. On a trop longtemps traité la femme en esclave et on n’a que trop tardé à lui reconnaître certains droits, mais de là à la considérer comme l’égale de l’homme, à la traiter comme telle, il y a loin. Ni moralement ni physiquement, elle ne peut prétendre à cette égalité et l’émancipation ne doit se faire que dans la mesure de nos mœurs, de nos usages, je dirai même des préjugés de notre édifice social. »

 

La femme est une cellule fondatrice de la société. Sans lui donner un rôle juste, affirme Zola, on ne résoudra aucune question sociale. Par conséquent, l’éducation des filles est un point central de sa bataille sociale. Il faut soustraire la femme à l’influence du clergé et pleinement l’insérer dans la société, en la faisant sortir de l’ignorance. La lecture et l’école auront un rôle décisif. Faut-il sourire devant certaines positions d’Émile Zola ? Surtout pas. Je pense qu’encore une fois il pose des questions qui de nos jours n’ont pas encore trouvé de solutions acceptables. Le peuple-femme de Zola est encore au centre de notre société.

 

Autres questions sociales que posent Zola encore valables de notre temps : le divorce, la bataille contre la peine de mort, la question de l’enseignement, enfin le problème démographique.

 

Pour le divorce, il demande que l’Assemblée nationale vote le projet de loi d’Alfred Naquet, en 1881. En 1900, il répond à Paul Margueritte : « Je suis pour le couple dont l’amour rend l’union indissoluble. Je suis pour que l’homme et la femme, qui se sont aimés et qui ont enfanté, s’aiment toujours, jusqu’à la mort. C’est la vérité, la beauté, et c’est le bonheur. Mais je suis pour la liberté absolue dans l’amour, et si le divorce est nécessaire, il le faut sans entraves, par le consentement mutuel et même par la volonté d’un seul. »

 

Zola se déclare constamment contre la peine de mort. Dès 1860, début septembre, il écrit à Jean-Baptiste Baille, après avoir lu Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo : « La justice humaine étant faillible, elle ne saurait infliger un châtiment sur lequel elle ne peut revenir. Mettez l’homme en prison parce que, son innocence reconnue, vous pouvez en tirer les verrous ; mais ne le mettez pas dans un tombeau dont la porte est close à jamais. Il n’y a que Dieu qui puisse punir éternellement, parce que Dieu ne saurait se tromper. […] D’autre part, vous enlevez au criminel le remords, c’est-à-dire la rédemption. Ne venez donc plus me dire que tous ont peur de la mort, c’est qui est une naïveté ; que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n’est pas vrai ; qu’enfin vous vous servez de la guillotine parce que vous n’avez pas d’autre châtiment aussi terrible et aussi aisé, ce qui est à la fois un aveu d’impuissance, de cruauté et de paresse. À l’œuvre donc, législateurs ; refaites le Code pénal, si le Code pénal est mal fait, mais ne souffrez pas qu’il soit dit que la justice humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-je ? immorale, sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même. »

 

Émile Zola a horreur de l’exécution capitale. Dans Paris (1898), il est très clair, à ce propos. Quelques-unes de ses pages nous rappellent le débat de notre époque à l’ONU !

 

Émile Zola demande la libéralisation de l’enseignement. Il est convaincu que sans la réforme de ce secteur essentiel pour le progrès de la société, il est impossible de marcher vers l’avenir. Ainsi demande-t-il l’enseignement des langues vivantes, de l’histoire et de la littérature contemporaine, et de la géographie actuelle, avec une réduction du rôle de l’antiquité. Le 18 août 1890 il écrit au jeune Louis de Robert, en se déclarant pour une situation raisonnable, qui met l’accent surtout sur l’importance de la formation : « Apprenez le grec, apprenez le latin, étudiez n’importe quoi, mais étudiez. Vous avez cinq ou six ans devant vous à vous faire des idées et un style. Je ne suis pas du tout opposé à l’étude classique, je la crois nécessaire à un écrivain, de nos jours. »

 

Nous pourrions résumer la position d’Émile Zola par rapport à l’enseignement de la façon suivante : rôle de l’expérience, actualité, sens de la méthode, abandon du livresque et du dogmatique, exercices physiques, apprentissage manuel, éducation artistique, notion de fraternité, exercices du corps. C’est du Jean-Jacques Rousseau modernisé, que nous retrouverons dans tout débat sur l’enseignement au cours di siècle dernier, qui est encore à la une des discussions actuelles.

 

Émile Zola s’occupe enfin de la limitation volontaire des naissances, de la dépopulation qui frappe la France, des problèmes de la maternité et donc de la dénatalité, de l’abandon des enfants, de l’infanticide, de l’ovariectomie. De ce côté-là, il peut apparaître comme un homme de droite – de fait les socialistes et Charles Péguy auront des réserves à propos de son roman Fécondité (1899) –, mais personne ne pourra dire que les questions qu’il traite ne soient pas fondamentales. Elles sont encore sur notre bureau, dans l’attente d’une solution raisonnable.

 

L’édifice social d’Émile Zola se révèle donc comme un bâtiment en ruines qui nécessite des réformes importantes. La société-machine doit marcher en suivant des règles qui sont plus du côté du sociologue français Émile Durkheim que de Karl Marx. C’est une « conception organiciste », qui se rattache du philosophe socialiste Charles Fourier et de son phalanstère pyramidal(23). Toute réserve faite, Émile Zola est encore une fois un écrivain du XXIe siècle.


 

Politique

 

Émile Zola est un républicain convaincu. Journaliste engagé, théoricien d’un état humaniste et naturaliste, il se révèle comme le chroniqueur du Second Empire et de la Troisième République. Dans la presse de gauche et dans celle du centre, le voilà se présenter comme le tribun de la République. Il attaque le régime impérial, se lie aux opposants de sa génération, partage les idées des penseurs libéraux, commente la situation politique dans toutes ses facettes.

 

En se méfiant de toute forme d’extrémisme, il attaque la politique extérieure de l’Empire, même s’il en avait épousé la pleine adhésion à la cause italienne, et il suit les travaux de l’Assemblée nationale avec une rigueur et une participation étonnantes.

 

Dans ses chroniques parlementaires, Émile Zola s’indigne de la médiocrité des hommes politiques et de leurs ambitions. La politique se révèle comme le règne de la médiocratie. Il voudrait qu’elle soit celui du talent, contre toute boutique de parti. Le 20 septembre 1880, il écrit dans Le Figaro (Un homme très fort) : « Nous mourons de politique, de cette politique tumultueuse et encombrante que la bande des médiocres, affamés de bruit et de places, ont intérêt à entretenir, pour y pêcher en eau trouble. Je ne vois qu’un salut : supprimer les médiocres, afin de supprimer leur tapage. Sans doute, c’est un peu révolutionnaire ; mais, après nos désastres de 1870, j’ai bien entendu M. Ranc et ses amis dire que, pour vaincre, il aurait fallu, comme en 93, dix mille têtes d’aristocrates. À mon tour, pour faire une République intelligente et grande, je demande dix mille têtes de médiocres. »

 

La politique est le lieu de l’ambition des médiocres. Une terrible bande en tient les fils. Elle ruinera l’État. Le 28 mars 1881, dans Le Figaro, Émile Zola lance les principes d’une République expérimentale « La politique expérimentale est […] celle qui, s’appuyant sur les faits, tenant compte de la race, du milieu et des circonstances, assure à une nation le développement normal du progrès. En d’autres termes, elle observe et elle expérimente ; elle ne part pas de principe posés comme des dogmes, mais de lois prouvées par l’expérience ; elle aide simplement l’évolution naturelle des sociétés, sans vouloir les plier violemment à un idéal quelconque ; elle a pour but la plus grande somme de vie possible, obtenue par la culture méthodique des rapport sociaux, au point de vue de la richesse, de la force, de la liberté, de tout ce qui constitue l’existence et l’expansion d’un peuple. En résumé, on y trouve la science et la philosophie évolutionnistes qui caractérisent le siècle. C’est toujours un retour à la nature, le retour aux sources mêmes, à la connaissance de l’homme et du milieu dans lequel il baigne. »

 

À la différence d’un Gustave Flaubert ou des frères Edmond et Jules de Goncourt, Émile Zola est un homme engagé, engagement qui l’amènera à l’Affaire Dreyfus et à ses batailles pour les Juifs.

 

Ainsi le seul gouvernement possible sera-t-il la république, issue de la révolution de 1789. Les opposants de cette forme de gouvernement sont des grotesques ou des crapules. Paysans, ouvriers, travailleurs, intellectuels, doivent défendre la république de toute forme d’attaque. Ce sera une république fondée sur le progrès social, la fraternité, la liberté et la vérité : une république pour le peuple. Il 27 septembre 1888, Zola s’écrie dans Le Figaro : « Je voudrais une République des supériorités ; moins de gâchis, moins de petits hommes et des appétits moins gros. Je voudrais encore que l’ambition de certains personnages nous laissât enfin respirer, après dix ans de secousses ; je voudrais jouir de notre République actuelle, sans être bousculé tous les trois mois, pour de simples questions de personnes, et lorsque la France n’a rien à y gagner. »

 

Les trois plaies de la république sont le militarisme, le capitalisme et le cléricalisme. En chroniqueur incisif, capable de faire d’importantes propositions, Zola décrit les travaux de l’Assemblée nationale en romancier visionnaire. Ainsi peut-il écrire du député Victor Hugo(24) : « C’est un Isaïe qui maudit et c’est un Jésus qui promet la rédemption. Il est fort beau à la tribune. Il a commencé à parler d’une voix très basse, à peine distincte, puis la voix a grandi et a empli toute la salle. C’est d’un effet très particulier. Le poète est, d’ailleurs, un orateur d’un grand art. Il a le sens du tragique. Ses gestes, son accent mettent en grande vigueur ses phrases sonores, cadencées, vivantes. »

 

Et du député Louis Blanc (25) : « C’est le tribun à la parole exacte et élégante. Il n’a point les yeux au ciel, mais plus bas, à quelques mètres de terre. L’image chez lui n’arrive que rarement, et c’est la voix, c’est l’intonation qui rendent la phrase vivante. De loin, on dirait un adolescent. La voix est pénétrante, elle a des sonorités de cristal, des sons de cuivre adoucis. La main, blanche et soignée, accompagne le discours d’un léger mouvement de va-et-vient. »

 

L’Assemblée nationale est paralysée par ses contradictions. Émile Zola voudrait donner la souveraineté au peuple seul. Il nous apparaît comme un radical, avec un certain antiparlementarisme. Les travaux de l’Assemblée sont une comédie, un rite, un gâchis.

 

Zola écrivain de droite ou de gauche, alors ? Henri Mitterand dirait plutôt de droite (26). Je dirais plutôt de gauche, mais d’une gauche des rêves et des désirs, rationnelle et irrationnelle, présocialiste, de la passion et de la volonté du changement, dans la certitude que l’avenir nous donne l’illusion de l’espérance, comme le prouve Daniel Delas(27).

 

L’image qu’Émile Zola donne de la politique n’est pas lointaine de celle que nous lisons dans la presse actuelle. Malgré d’immenses progrès, le régime parlementaire n’a pas encore résolu les contradictions que Zola présente avec une étonnante clarté.

 

Une preuve ? La position de Zola à l’égard de la guerre, maudite et nécessaire, horrible bain de sang et moyen de libération, exactement comme il arrive de nos jours au Moyen-Orient, en Iraq, en Afrique, et n’importe où.

 

Une autre preuve de l’actualité de Zola ? Dans ses Évangiles, il prône la naissance des « États-Unis de l’Europe », « alliance de toutes les nations », pour la paix et le désarmement général. La seule bataille à conduire avec la plus grande détermination est celle du travail : « Pour moi, poursuit-il, la vraie lutte humaine n’est plus sur les champs de bataille, elle est, j’oserai le dire, sur les champs de travail, dans l’industrie, dans l’agriculture, enfin dans tout l’effort humain pour la production et pour le bonheur. La grande bataille qui se livre de nos jours, c’est la bataille du salariat contre le capital. »

 

Est-ce Émile Zola qui parle, ou un syndicaliste gauchiste de nos jours ?



La vérité

 

La bataille pour le triomphe de la vérité est une constante fondamentale de l’œuvre et de la vie d’Émile Zola. Dans J’accuse, il affirme qu’il a une seule « passion », « celle de la lumière ». Zola lutte contre les faux-semblants, les masques, l’hypocrisie. Pour lui, la vérité est ou elle n’est pas, contre toute forme de dessous, de n’importe quel côté.

 

Dès ses premiers pas, il en fait le drapeau de sa vie et de son œuvre. Associée à son sens de la modernité, elle purifie, et devient la seule morale possible de la conduite humaine.

 

Le roman, la politique, les rapports humains, la famille, l’amour, doivent suivre un seul chemin : celui de la vérité. Et il est étonnant de constater qu’à gauche, on l’attaque pour sa bataille en faveur de la vérité des conditions réelles du peuple, et qu’à droite on le voit tel un populiste dangereux. Dans une conférence, le 23 novembre 1879, Charles Floquet attaque : « Ce calomniateur public par son œuvre malsaine et ordurière, cet auteur d’un pamphlet ridicule dirigé contre les travailleurs et forgeant ainsi des armes pour la réaction. »

 

Victor Hugo non plus n’aime pas l’étalage qu’Émile Zola fait de la vérité du peuple misérable. Les audaces de la vérité zolienne favorisent des prises de positions nettes. Pour Zola, la vérité est toujours en marche et rien ne peut l’arrêter. Sans son amour pour la vérité, il n’aurait jamais pris son engagement total en faveur du capitaine Alfred Dreyfus. C’est qu’il marie vérité et justice.

Convaincu de l’innocence du condamné, il mène une bataille pour la vérité qui est un modèle pour notre époque et pour tous les temps. Le 13 janvier 1898, dans son célèbre J’accuse, il proclame : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. […] Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion que le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. »

 

Le roman Vérité, troisième des Quatre évangiles (1899-1903), est la traduction de cette bataille frontale pour la vérité, contre les falsifications, l’ignorance et le discrédit. L’évangile des nouveaux temps est celui de la vérité.

 

Émile Zola s’engage dans l’Affaire Dreyfus uniquement pour une bataille de vérité. Au fond, il a tout à perdre dans cette bataille, mais devant le triomphe de la vérité il met de côté tous les privilèges qu’il a acquis jusqu’à ce moment-là, en subissant l’exil, la condamnation, des procès, la réduction des ventes de ses livres, l’hostilité de l’Église et de l’État. Pour Zola la vérité est toujours en marche, titre du recueil des ses articles sur l’Affaire (La vérité en marche, 1901).

 

Le 25 novembre 1897, il écrit à sa femme, qui est à Rome : « Je trouvais lâche de me taire. Tant pis pour les conséquences, je suis assez fort, je brave tout. » Par son engagement, il défend la vérité et la République, contre la veulerie des hommes politiques, l’antisémitisme, le nationalisme, pour le triomphe de la justice.

 

Dans les bureaux du Siècle, le 12 janvier 1900, un comité lui offre une médaille sur laquelle le sculpteur Alexandre Charpentier a tracé cette phrase célèbre de Zola : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. » À cette occasion, il répond de la façon suivante au discours du directeur du Siècle Yves Guyot : « Telle est ma tristesse, c’est pourquoi je ne chante pas d’avoir été vainqueur. Dreyfus est libre, mais notre France reste malade, puisqu’elle ne se croit pas assez forte pour supporter la splendeur de la Vérité et de la Justice. »

 

Jules Guesde a bien raison : J’accuse, « c’est l’acte le plus révolutionnaire du siècle ». Le militantisme littéraire d’Émile Zola n’est pas une simple affaire de littérature, mais un des moments les plus hauts de la lutte pour la vérité(28).

Cesare Lombroso lui écrit de Turin, le 15 janvier 1898(29) : « Monsieur,

Permettez à un homme honnête, qui a travaillé pour apporter sa pierre au triomphe de la vérité, de vous dire que jamais il ne s’est réjoui d’être quelque chose dans le monde qu’en ce moment, pour pouvoir avec quelque autorité vous envoyer l’expression de son enthousiasme pour votre courage d’autant plus grand que vos adversaires sont plus puissants et plus ignobles. »

 

Six jours après, le 21, Amilcare Cipriani lui écrit de Rimini(30) : « Cher Monsieur Zola,

L’acte que vous venez d’accomplir est grand. Tous les amis de la justice et de la vérité l’admirent.

D’un bout à l’autre du globe votre nom vénéré passe de bouche en bouche ; il est dans tous les cœurs.

Désormais vous n’appartenez pas à la France, mais à l’humanité. Permettez que j’unisse ma voix à celles des millions d’autres, et vous crie : Bravo ! »

 

Cela nous confirme la renommée internationale de la bataille de Zola pour la vérité dans l’Affaire Dreyfus. La bataille qu’il conduit est digne des plus grandes batailles pour la vérité de notre époque. Elle obtiendrait l’adhésion la plus convaincue des jeunes et des défenseurs de la vérité.

 

Socialisme et utopie

 

Nous pourrions affirmer qu’Émile Zola est le romancier du socialisme, ce vaste mouvement européen qui le fascine. Malgré des prises de positions pas toujours favorables à son égard de la part des socialistes, dans ses romans Zola incarne toutes les tendances du socialisme de son époque, des rêveurs, aux anarchistes, aux réformistes. Son choix est clair, pour ces derniers, mais il veut se présenter comme l’écrivain capable de présenter un panorama complet du mouvement socialiste. Dans L’argent, il présente un personnage tout à fait marxiste, Sigismond Bush, qui vit loin de la réalité.

 

Dans une interview qu’il donne à La Lanterne, le 8 janvier 1887(31), Émile Zola précise qu’il n’a pas de doctrine socialiste, en continuant : « J’avoue même qu’elles ne m’intéressent guère.  […] Et pourtant, je suis profondément socialiste, car je crois que ce siècle ne finira pas ou, tout du moins, que le siècle suivant ne commencera pas sans un bouleversement profond de la société. Ce sont les faits, les aspirations de la foule vers un idéal de justice qui m’intéressent. Je m’occupe peu d’hier, et ce que sera demain me passionne.  […] Mon prochain roman La Terre […] ne sera pas un livre socialiste. Pourtant le socialisme, puisque nous employons ce mot, y tient une place. […] Je l’incarne […] dans un de ces ouvriers rouleurs qui viennent des villes, et s’en vont par les chemins, au hasard de la grande route, faisant peur aux fermiers. »

 

Au fond, Zola essaie de présenter un socialisme total, qui va du théoricien Joseph Proudhon, à l’auteur du Capital Karl Marx, au philosophe Charles Fourier, aux réformistes les plus lucides et avancés. Ce qui l’intéresse c’est la construction d’une « Cité future ». Le Dictionnaire d’Émile Zola conclut précisément, à l’entrée Socialisme(32) « Son socialisme est un socialisme de cœur, qui se satisfait, depuis son adolescence, de grands mots porteurs, tels : liberté, justice, fraternité, paix. De plus en plus effrayé par les tensions qui agitent la société de son temps, il se réfugie dans l’utopie d’une réforme sociale effectuée en douceur, par le progrès et l’intelligence, qu’il incarne dans les héros des Évangiles. »

 

« Socialisme de cœur », c’est bien l’expression juste. Émile Zola semble recueillir le vaste mouvement libertaire de son époque, en luttant pour une société « juste et fraternelle, égalitaire mais non uniformisée(33) ». Dans une lettre à Georges Montorgueil, le 8 mars 1885, il souligne que le véritable socialiste est celui « qui dit la misère, les déchéances fatales du milieu, qui montre le bagne de la faim dans son horreur ».

 

Pour Zola, être socialiste c’est premièrement conter les conditions réelles du peuple, « qui a faim de justice et de pain » (La Tribune, 18 octobre 1868), des artisans, des faubourgs, des mines. En novembre 1878, il écrit dans Le Messager de l’Europe : « L’ouvrier vit dans de trop mauvaises conditions et mange trop mal. Ces grandes maisons désordonnées qui abritent le peuple sont de véritables cuves où fermentent tous les vices. Nettoyez les faubourgs pour qu’ils ne contaminent plus les villes. Faites surtout pénétrer de l’air dans ces logements étroits. Quand la vie devient facile et agréable, il n’est pas difficile d’être honnête. »

 

C’est un socialisme de « l’idéologie du travail(34) », fondé sur la solidarité, et peut-être trop sur Charles Fourier, ce qui embarrasse Jean Jaurès, comme celui-ci le laisse clairement transparaître dans les deux articles qu’il consacre à Travail, le deuxième volume des Quatre évangiles, les 23 et 25 avril 1901, dans La Petite République.

 

Jaurès remarque un communisme excessif dans le dernier Zola, avec une attention trop évidente pour le rôle de la science dans la libération de la misère. Les socialistes reprochent à Zola de trop centrer son socialisme sur le trinôme justice, vérité et amour, et de le présenter comme une série d’images d’Epinal. Dans Travail, Henri Mitterand y verra même une sorte de dérive vers le pétainisme, qui est fondé sur le sigle « Travail, Famille, Patrie(35) ».

Est-ce vrai ? Émile Zola est-il vraiment fouriériste ? Je ne le pense pas. Nous ne devons jamais oublier que d’un côté Zola est un romancier, et qu’il insère donc son socialisme toujours au-dedans d’un système de narration romanesque, et que l’autre côté il faut le voir sur un plan global, en tenant compte de son immense œuvre tout entière. Ainsi le socialisme « paternaliste(36) » assume-t-il les justes connotations de son « ton messianique(37) ».

 

Si nous désirons bien comprendre le socialisme d’Émile Zola, nous devons le placer du côté de l’utopie, d’un monde où devraient triompher la justice et la paix. C’est l’utopie qui trace le cours de toute l’œuvre de Zola, et qui en résout les contradictions, à la porte de la Cité idéale de la justice et de la fraternité. Probablement, les disciples de Charles Fourier le comprennent plus que les socialistes attitrés, si à la parution de Travail, en mai 1901, ils organisent un banquet pour fêter les idées contenues dans ce livre(38), en en captant les grandes valeurs réformistes.

 

Ainsi comprenons-nous aussi le rapport entre Émile Zola et la révolution. D’après lui, la véritable révolution est celle du travail et de la justice, et pas celle des grèves, de la violence, des la destruction et du refus tout court. Parmi ses personnages révolutionnaires, Zola préfère toujours ceux qui luttent avec générosité et avec enthousiasme pour un monde nouveau. Il n’aime ni les rêveurs naïfs ni les casseurs.

 

Le socialisme d’Émile Zola se situe toujours entre les droits de l’individu et ceux de la société. Les solutions brutales n’appartiennent pas à son monde. D’après lui, l’avenir du peuple est dans la science et dans la formation de qualité.

Chez Zola, c’est l’utopie qui triomphe. Comme je viens de le dire, il voudrait concilier le capital et le travail(39), Charles Fourier et Jean Jaurès, c’est-à-dire les deux âmes classiques du socialisme et de la gauche. Il a peur des mouvements de masse. Avec quelques pirouettes, il réussit à trouver un « passe-passe utopique(40) », pour répondre aux immenses questions de la classe ouvrière. La cité idéale nécessite une pacification générale. Le messianisme d’Émile Zola passe par sa vision libertaire, et par son utopie d’une justice générale. C’est pourquoi il rejoint souvent les doctrines anarchistes(41). Son utopie se révèle comme « une tentative de conciliation, de protection ou de réconfort(42) ».

 

Si de nos jours l’influence d’Émile Zola est « incontestable(43) », la raison n’est pas uniquement d’ordre littéraire. Sa sympathie pour le peuple le place dans la certitude que son gigantisme n’opprime pas la valeur de ses idées. « Il n’a pas fini de passionner(44) », même en ce qui concerne sa philosophie. Le débat Zola n’est pas fini parce qu’il annonce quantité de problèmes de notre temps.

 

Nous pouvons sans aucun doute affirmer qu’il est un écrivain de notre siècle, le XXIe. Ce n’est pas par hasard que Gustave Flaubert, après avoir lu La fortune des Rougon, le premier roman des Rougon-Macquart, lui écrit : « Je viens de finir votre atroce et beau livre ! J’en suis encore étourdi. C’est fort ! Très fort(45). » « Atroce » ! C’est le même qualificatif que Charles Baudelaire attribue à ses Fleurs du mal. Nous pourrions totalement être d’accord avec Flaubert pour l’œuvre tout entière d’Émile Zola, écrivain de son temps et du nôtre, et certainement du prochain.

 

Giovanni Dotoli

 

(Communication présentée au colloque international « Émile Zola : aux racines des valeurs européennes », université de Roma Tre, 7 mai 2008)

 

 

(1) Marc Bernard, Zola, Paris, Éditions du Seuil, « Points », 1988, p. 145.

(2) Jean Cocteau, in Présence de Zola, Paris, Fasquelle, 1953, p. 241.

(3) Jacques Noiray, Un lyrisme prophétique, in Zola. L’autre visage, « Magazine littéraire » n° 413, octobre 2002, numéro consacré à Émile Zola, p. 39.

(4) Claude Duchet, Zola rouge sang, ibid., p. 45.

(5) Voir la synthèse qu’Alain a réalisée en collaboration Owen Morgan, Guide Émile Zola, Paris, Ellipses, 2002.

(6) Cit. in Colette Becker-Gina Gourdin-Servenière-Véronique Lavielle, Dictionnaire d’Émile Zola, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1993, p. 266.

(7) Émile Zola, Correspondance, éditée sous la direction de Bard H. Bakker, éditeur associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal-Paris, Presses de l’Université de Montréal-Éditions du CNRS, 1978.

(8) Émile Zola, À la jeunesse, Le Figaro, 7 février 1896, Nouvelle campagne.

(9) Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, entrée Exposition.

(10) Paris, José Corti, 1989.

(11) Voir mon livre La voix de Montaigne. Langue, corps et parole dans les « Essais », Paris, Lanore, 2007.

(12) Mihel Serres, Signaux et feux de brume. Zola, Paris, José Corti, 1981.

(13) Cit. in Dictionnaire d’Émile Zola, cit., p. 390.

(14) Cit in Ibid.

(15) Jacques Pelletier, Zola évangéliste, « Les Cahiers naturalistes », n° 48, 1974, p. 209.

(16) Dictionnaire d’Émile Zola, cit., p. 430.

(17) Zola, Travail, Éditions Bouquins, II, 3.

(18) Dictionnaire d’Émile Zola, cit., p. 432.

(19) Voir Jacques Pelletier, Le testament de Zola. « Les Évangiles » et la religion de l’humanité au tournant du XXe siècle, Montréal, Éditions Nota bene, 2001, p. 83 et suiv.

(20) Robert J. Niess, Zola et le capitalisme : le darwinisme social, « Les Cahiers naturalistes », n° 54, 1980, p. 57-67.

(21) Julie Moens, Zola l’imposteur. Zola et la Commune de Paris, Bruxelles, Éditions Aden, 2004.

(22) Lettre de Paris. Types de femmes en France.

(23) Jacques Pelletier, Le testament de Zola […], cit., p. 108-109.

(24) Émile Zola, Chroniques parlementaires, 5 mars 1871. Dict 358

(25) Chroniques parlementaires, ibid.

(26) Henri Mitterand, Zola journaliste. De l’affaire Manet à l’affaire Dreyfus, Paris, A. Colin, 1962, p. 225.

(27) Daniel Delas, Zola et la démocratie parlementaire (1871-1881), « Europe », XLVI, n. 468-469, avril-mai 1968, p. 36.

(28) Alain Pagès-Owen Morgan, Guide Émile Zola, cit., p. 100-106.

(29) René Ternois, Zola et ses amis italiens. Documents inédits, Paris, Société les Belles Lettres, 1967, p. 125.

(30) Ibid., p. 128.

(31) Le titre de cette interveiw est : Zola socialiste.

(32) Dictionnaire d’Émile Zola, cit., p. 394.

(33) Ibid., p. 432.

(34) Jacques Pelletier, Le testament de Zola […], cit., p. 79.

(35) Henri Mitterrand, Le discours du roman, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p. 160 ; voir Jacques Pelletier, Le testament de Zola […], cit., p. 79-83.

(36) Jacques Pelletier, Ibid., p. 99.

(37) Pierre Cogny, Zola évangéliste, « Europe », XLVI, n° 468-469, avril-mai 1968, p. 150.

(38) Voir « L’association ouvrière », 15 juin 1901.

(39) Julie Moens, Zola l’imposteur. Zola et la Commune de Paris, cit., p. 141 et suiv.

(40) Ibid., p. 145.

(41) Voir Émile Zola au pays de l’Anarchie, textes réunis et présentés par Vittorio Frigerio.


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1 commentaire

Emile Zola est la parfaite incarnation de l’écrivain engagé. Dans Germinal, Zola a utilisé sa plume pour défendre des mineurs qui travaillent dans des conditions inhumaines et exécrables. Puis dans J’accuse, il défend un officier accusé à tout de haute trahison pour la simple raison qu’il est juif. Ces récits témoignent sans conteste de la grandeur d’âme et l’humanisme de cet éminent romancier: chef de fil du naturalisme. Paix à son âme.