Biographies d'écrivains de tous temps et de tous pays. 

Paul Ricœur : Biographie


Le Philosophe de la mémoire


« Un des thèmes dominant de l’Histoire, en tous cas le sujet de l’Histoire, c’est la guerre, c’est la violence et spécialement dans ce siècle. Toute ma réflexion sur le mal est lié à ça, je veux dire le mal que l’homme fait à l’homme », dit Paul Ricœur dans un entretien de 55mn, enregistré en 1997 et diffusé par ARTE en 2005.

 

Figure dominante de la Philosophie du XXe siècle, Ricœur est né en février 1913 et mort en mai 2005. Il a ainsi traversé le XXe siècle dont il fut l’un des témoins, un acteur engagé et un penseur privilégié, faisant carrière en France et aux USA, où il fut un passeur de la Philosophie française et allemande (en particulier Heidegger).

 

« La première guerre mondiale est le premier évènement du siècle », déclare Ricoeur. Et pour cause, elle le marque cruellement : son père meurt lors de la bataille de la Marne en septembre 1915. Ricœur ajoute à ce sujet : « Verdun, c’est un grand scandale, que les alliés n’aient pas arrêtés les frais quand il y a plus d’un million de mort des deux côtés. »

 

Le philosophe avait déjà perdu sa mère juste après sa naissance, il est orphelin désormais. La littérature et la Philosophie lui tiendront lieu de parents. Jusqu’à la déclaration de la seconde guerre mondiale, il participe à « l’esprit des années 30 » nourri de contestation philosophique, il devient enseignant et apprend l’allemand pour traduire Heidegger.

 

Ricœur se souvient de sa mobilisation en 1939. Il est fait prisonnier et envoyé en Poméranie orientale dans les camps de Gross-Born, puis d’Arnswalde, pour toute la durée de la guerre. Il fonde un cercle philosophique dans ce dernier camp. En même temps, il traduit Husserl, auteur juif mis à l’index par les Nazis, en se cachant de ses geôliers.

 

Sa réflexion centrale commence : pourquoi le mal ? Selon Ricœur, il existe un « mal radical, un mal de scandale » que nous subissons violemment, et un mal dont nous sommes directement responsable, sur lequel nous pouvons agir : « Pour résister au mal, il faut avoir renoncé à l’expliquer. » De plus, il existe une faillibilité humaine, la possibilité d’être coupable, de faire le mal que l’on ne voulait pas. Pour autant, Paul Ricœur défend toujours le maintien d’une espérance face au mal.

 

Le philosophe s’interroge toute sa vie sur le devoir de mémoire que de telles tragédies demandent. Il s’oppose à une forme impérative du « devoir de mémoire : Tu te souviendras, tu n’oublieras pas, ce sont des ordres, alors que la mémoire nous dit de faire une meilleure Histoire comme citoyen, comme membre de la cité ».

 

Dans les années de l’immédiat après-guerre qui voient le triomphe du marxisme, de l’existentialisme sartrien, puis du structuralisme, Ricœur se tourne vers l’Allemagne pour nourrir sa pensée, en particulier vers Karl Jaspers et Kierkegaard. Il commence à développer une philosophie de la volonté : il ne met pas l’accent sur la liberté comme Sartre, mais sur l’engagement de chaque être, sa vie comme une mise en acte, avec les autres : comment faire de ma vie un destin tout en m’inscrivant avec respect dans la collectivité ? A cela s’ajoute un éblouissement devant la vie, le splendide sentiment d’exister.

 

L’année 1956 marque un durcissement de la guerre froide : c’est l’époque des révélations du fameux Rapport Khrouchtchev, du coup de Budapest, et de l’intervention franco-anglo-israélienne contre Nasser. Ricœur invite les intellectuels à ne pas déserter le champ du politique, qui reste essentiel pour bien vivre ensemble.

 

Il prend position contre la guerre d’Algérie. En 1961, la police embarque Ricœur au poste pour 24H d’interrogatoire. A partir de 1956, il est professeur à la Sorbonne, puis en 1964, il participe à la création de Paris X-Nanterre. En 1965, il interroge les théories de Freud et de Lacan, ce qui lui vaudra les foudres de Lacan, à une époque où ce dernier règne en maître sur la psychanalyse. En 1968, aux cours des manifestations, il défend Cohn-Bendit, menacé de renvoi à l’université. Il déclare publiquement que ces évènements sont « l’avènement d’une révolution culturelle propre aux sociétés industrielles avancées en proie à une perte de sens ».

 

En 1969, Ricœur accepte d’être le doyen de l’université de Nanterre : mais il sera agressé par des étudiants radicaux, faisant la une des journaux télévisés cette année-là. Il ne pourra empêcher que la police envahisse le campus lors d’une violente guérilla avec les étudiants postés sur les toits de la Fac (187 blessés). Ricœur démissionne.



A partir de 1970, Ricœur est appelé à enseigner aux USA, à l’université de Chicago jusqu’en 1992. Ses travaux remportent un grand succès sur le sol américain. Dès 1988, en France, sa pensée est redécouverte par une jeune génération d’intellectuels, pour lesquels il représente un maître à penser, toujours interpellé par les évènements de l’actualité, et ses questionnements éthiques.

 

Quand Michel Rocard est nommé Premier ministre, Ricœur devient une référence de l’éthique politique, et inspire la manière dont seront réglées les turbulences en Nouvelle-Calédonie.

 

Puis Ricœur se positionne comme médiateur dans le conflit des sans-papiers face à la répression policière, ou dans les affaires liées au port du foulard musulman. Il défend le PACS.

 

Jusqu’à sa mort en 2005, à 92 ans, ses derniers travaux interrogent l’histoire du XXe siècle : « Je reste troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués. » Ricœur a un souci constant du juste, et il s’oppose à la « tyrannie du devoir de mémoire » comme un ressassement qui risque d’engendrer des replis identitaires, excluant les étrangers.

 

Pour éviter la démesure, de manière kantienne, Ricœur s’est attaché à réfléchir aux liens entre histoire, mémoire et oubli qui constituent une question obsessionnelle au tournant du XXIe siècle, moment du bilan des désastres tragiques du XXe siècle. Son dernier ouvrage, Parcours de la reconnaissance, paru en 2004, nous engage à cultiver des relations de réciprocités, impliquant la gratitude et les sentiments mutuels.

 

D’un côté, Ricœur aura toujours valorisé une affirmation de soi, en répondant à la question : « qui suis-je, qui dites-vous que je suis ? » et de l’autre côté, il aura valorisé l’importance de s’effacer devant les autres, dans un tranquille « insouci de soi ».


 


Quelques positionnements….


Sur la justice

 « La judiciarisation excessive à quoi nous assistons tient d’abord au déclin du politique, et peut-être aussi à un excès de la victimisation. Tout le monde se pose en victime de quelqu’un d’autre plus qu’en responsable. » « Pour des raisons profondes et infiniment respectables, le malheur ne se partage pas. Les mémoires blessées ne sont pas capables de dire : mon malheur est un malheur parmi d’autres. Il y a à chaque fois une singularité du malheur. » Mais c’est un danger car « les mémoires blessées plaident infiniment leur malheur contre le malheur des autres, l’ignorance ou le mépris des autres ». En effet, « il faut aussi consentir à de l’irréparable, perdu pour toujours ».

 

Sur la laïcité et la religion

Les archives montrent combien Ricœur maintient le dialogue entre philosophie et religion, car ce domaine a été écarté du champ des philosophes depuis le XIXe siècle, alors même que la religion reste un fait de société majeur. Ricœur intervient en particulier sur l’exégèse des textes bibliques, lui-même étant de confession protestante. Il défend une laïcité républicaine ouverte, le propre même d’une troisième voie entre les replis confessionnels d’un côté et les positions d’exclusion de l’autre.

« Les religions ne peuvent prétendre à tout couvrir. Elles ne sont qu’un des discours proposés. J’aime beaucoup la formule de Simone Veil qui parle des quatre négations : "Ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas humilier les malheureux." Ce sont des négations structurantes, à partir desquelles il nous reste à inventer le positif. » 

Permettre d’agir, de penser et d’espérer en dépit du mal, c’est la grande affaire de la religion : « Il y a un fond mauvais dans l’homme. Cette dimension, c’est pour moi le religieux qui, en dehors de sa fragmentation en de multiples confessions, consiste à libérer le fond de la bonté de l’homme, enfoui sous l’épaisse couche de méchanceté. ». Selon Ricoeur, « aussi radical que soit le mal, il n’est pas aussi profond que la bonté. Il y a en tout homme une parcelle de bonté à délivrer. La religion n’est pas là pour condamner, c’est une parole qui dit "Tu vaux mieux que tes actes". »

 

Sur la mondialisation 

Ricœur défend la diversité des cultures, source de créativité singulière, car « il n’y a pas d’état de l’humanité qui ne soit pluralité » et il s’inquiète du déploiement de la civilisation planétaire qui annulerait cette richesse. C’est d’ailleurs cette pluralité qui risque toujours de créer de nouvelles guerres, mais pour que la paix se maintienne, nous sommes appelés à toujours faire « un travail de compréhension mutuelle », c’est un effort constant vers l’autre.

De même, il met en garde contre le surdéveloppement d’une société mondiale technologique : « Nous sommes dans une civilisation qui a tendance à oublier… l’orientation technologique de notre civilisation est une civilisation de l’oubli. Un objet technique n’a pas de mémoire, quand vous avez une machine à laver usée, vous la jetez. On ne garde pas les traces des objets, ils se remplacent les uns et les autres, c’est une structure du jetable qui joue contre le mémoire ; nous sommes amenés à une sorte de renforcement institutionnel à contre-courant de cette société oublieuse. Nous sommes amenés à une société technologique qui est emportée en avant par ses propres projets. Nous ne sommes pas une civilisation accablée par l’Histoire, nous sommes au contraire une civilisation qui est à marche forcée vers le futur. »

 

Sur l’identité personnelle et nationale

« Pourquoi l’identité a-t-elle besoin d’être légitimée ? Parce qu’elle est extrêmement fragile. Qui suis-je ? Et cette question d’une certaine façon est sans réponses », d’autant que nous changeons sans cesse au cours d’une vie. Ce qui maintient en nous de l’identité, du même, c’est alors la tenue d’une promesse (voir Soi-même comme un autre, l’un de ses ouvrages les plus importants, publié en 1990 en sciences humaines). On n’oublie pas ainsi la grande question de ce livre, proposant une éthique de vie : « Qui suis-je, moi, si versatile, pour que néanmoins tu comptes sur moi ? » « Je suis, répond Ricœur, capable de tenir une promesse, de faire demain ce que je m’engage à faire aujourd’hui, en dépit des changements. » 

 

Laureline Amanieux

 

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