Biographies d'écrivains de tous temps et de tous pays.

Jean-Claude Carrière & Le dictionnaire amoureux du Mexique

Jean-Claude Carrière auteur du Dictionnaire amoureux du Mexique a connu ce pays en 1964. C’était son premier voyage et donc son premier pied sur le continent américain. Il s’est rendu là-bas avec le cinéaste Louis Malle pour terminer un scénario et faire du repérage. «  Ce qui nous a frappé explique t-il c’est qu’en fait nous ne savions rien des anciennes civilisations mexicaines et de leur passé. Aujourd’hui encore le Mexique et également le continent latino-américain sont les terres les plus inconnues du Monde. J’ai rencontré un archéologue qui m’a dit que pour que tout soit exploré au Mexique, il faudrait environ 550 ans. »

Pour entreprendre ce dictionnaire, Jean-Claude Carrière a jugé qu’il lui fallait absolument raconter l’histoire du Mexique. Et il montre que les trois grands actes de l’histoire mexicaine sont la conquête (chute des empires et établissement rapide de la domination espagnole), l’indépendance ( les peuples nouveaux se débarrassent de l’Espagne vieillissante pour tenter de construire une nation indépendante), et la révolution ( premier mouvement armé jamais filmé dans l’histoire ).

Dans ce pays premier producteur d’avocats, et où la guitare est l’instrument roi, le rapport avec la mort est assez particulier. D’une certaine façon, les morts restent vivants. On leur parle, il y a des hôtels, on leur rend un culte. Chaque année au début du mois de novembre pour la fameuse «  fête des morts », ceux-ci reviennent sur terre visiter les familles auxquelles ils appartenaient. On leur raconte ce qui s’est passé dans l’année, on leur fait lire les journaux, on leur donne à manger et à boire, on allume des petites bougies. «  Les morts affirme Jean-Claude Carrière sont toujours vivants et à l’inverse les vivants sont déjà morts. Ils portent déjà la mort en eux d’où cette tradition très répandue encore aujourd’hui des «  cadaveras. »  Sont dessinés et gravés des gens sous forme de squelettes dans diverses attitudes de la vie. J’ai vu par exemple des scènes où un ou deux squelettes font l’amour, ou encore une mère squelette qui accouche d’un bébé squelette. Ça va très loin dans un surréalisme tout à fait étonnant.. »

Pour Jean-Claude Carrière l’humour mexicain se différencie de l’humour espagnol. L’humour espagnol est très dur, très fort, toujours assez macabre, alors que le mexicain est dérisoire sur lui-même. Il semblerait qu’il ait une vision de lui-même que parfois nous n’oserions pas avoir. On peut parfois se demander si cet humour est volontaire ou pas. Plusieurs exemples sont cités dans le livre, en voici un tiré d’un fait-divers : «  Hier après-midi Monsieur Sanchez faisait la sieste et ses trois enfants âgés de 12 à 18 ans ont enroulé leur père dans une corde, qu’ils ont solidement attachée. Ils l’ont arrosé d’essence, ont mis le feu et Monsieur Sanchez est mort. » Le titre était «  Enfants imprudents »…Amusant aussi les épitaphes dans les cimetières : «  Seigneur Mauricio est avec toi, il dort près de toi maintenant, fais attention à ton porte-feuille. »

Ce pays est réputé pour avoir inventé le machisme et le harcèlement sexuel est fréquent dans les lieux habituels. Ça fait même partie des mœurs, et à présent certains autobus sont réservés aux femmes. La violence conjugale est également courante et même si l’homme paraît dominer, on trouve dans toute l’histoire mexicaine une galerie de femmes passionnantes. D’ailleurs, le plus grand poète et le plus grand peintre du Mexique sont deux femmes. Les marchands de souvenirs vendent aujourd’hui des foulards, des stylos, des cendriers portant l’image du peintre Frida Kahlo épouse du peintre Diégo Riveira.. Sa belle maison bleue à Coyoacan est devenue un lieu de pèlerinage international. La poétesse Juana Inès de la Cruz est entrée dans les ordres autour de ses 20 ans. Elle a écrit là-bas des poèmes, des chansons, des récits, des pièces de théâtre qu’elle faisait représenter elle-même dans son couvent et qui se jouaient jusqu’à Manille, Lisbonne et Séville. Une de ses pièces les plus connues est «  Le divin  Narcisse ». «  J’ai eu le privilège dit Jean-Claude Carrière de m’asseoir à sa table de travail dans le couvent où elle vivait et j’étais extrêmement ému. J’adore son travail. Morte autour de 40 ans, elle avait à la fois une inspiration mystique, profonde, pure, très élevée. Et à sa disposition un vocabulaire extraordinaire qu’elle enrichissait en allant puiser dans les langues précolombiennes. »  Et puis comme personnage féminin ne pas oublier la fameuse vierge de Guadalupe déclarée patronne du Mexique en 1737 et sans doute le personnage le plus célèbre du Mexique. C’est un des innombrables paradoxes de ce pays laïque et plutôt anticlérical. Ainsi les prêtres n’ont pas le droit de sortir dans les rues en costume ecclésiastique, la religion n’est pas visible et le costume religieux est interdit.

La violence est très présente surtout dans le Nord du pays avec plus de 3000 assassinats les huit premiers mois de l’année. Des  meurtres rapides se commettent presque par caprice sous l’effet d’une irritation légère et les lieux de prison deviennent peu à peu des territoires hors la loi. Gros problème aussi au Mexique : les trafiquants de drogue qui se tuent entre eux. Certains de ces trafiquants se font suivre par un petit orchestre avec guitare qui chante leurs louanges et leurs exploits comme on chantait les exploits de Zapatta et de Pancho Villa. Ils arrivent dans des villages, s’installent. Ce sont des princes avec généralement un camion chargé de frigidaires, de postes de télé. Ils en font cadeau aux paysans et on les honore. Des guerres violentes surviennent entre eux et leur durée moyenne de vie est de 35 ans. Cette histoire de drogue est devenu un tel fléau (Depuis une cinquantaine d’années le trafic de drogue s’est intensifié.  Plus de 80% de la consommation nord-américaine de la cocaïne passe par le Mexique. Les États-Unis reconnaissent qu’ils sont les premiers non pas coupables mais responsables puisqu’ils sont les plus gros consommateurs de drogue.
Ce qu’il faut savoir aussi c’est qu’au Mexique le commerce des armes est interdit ce qui n’est pas le cas aux États-Unis. De ce fait, les trafiquants dressent des jeunes gens et jeunes filles sans casier judiciaire à passer la frontière pour acheter des armes et les ramener au Mexique. Même cette «  guerre des gangs » profite aux fabricants d’armes américains. «  Une fois de plus  déclare Jean-Claude Carrière c’est l’illustration de cette phrase qu’on ne peut pas ne pas entendre si on va au Mexique. «  Pauvre Mexique si loin de Dieu et si près des Etats-Unis. »

Au Mexique particulièrement friand des ex-voto et où les masques jouent un rôle important, la politique gouvernementale a toujours favorisé l’art populaire. Par exemple les calaveras inépuisables jusqu’aux jouets bizarres souvent articulés, aux animaux inattendus, inquiétants. Dans tous les domaines et particulièrement celui de la céramique, le Mexique conserve ses formes, ses matières, ses ornements. Quant à l’architecture contemporaine, Jean-Claude Carrière dit qu’on ne trouve pas d’équivalent en Europe et que les bâtiments sont étonnants.   « C’est un pays très ancien mais qui pour nous est ultramoderne. Le Musée de Mexico par exemple sans parler des œuvres qu’il abrite est très impressionnant. C’est une idée architecturale qui aujourd’hui encore paraîtrait révolutionnaire. » On ne peut pas non plus dissocier le Mexique du surréalisme. Tous deux depuis la naissance de cette forme d’art ont des rapports très précis et très particuliers. Antonin Arthaud a été le premier membre du groupe surréaliste à aller au Mexique. Ensuite André Breton  ’y est rendu pour rencontrer Trotski. Séduit par différents aspects de la culture mexicaine et en particulier l’art populaire, il a été le premier à organiser à Paris l’exposition sur l’art mexicain.
Côté nourriture, les Mexicains sont les plus gros consommateurs de coca, donc de sucre de la planète. Au  menu, d’ailleurs un peu étrange pour nous, des grillades de fœtus de fourmis géantes, du ragoût piquant d’intestins d’oiseaux, des insectes cuits. Les sauces peuvent être complexes, savantes et la plus illustre est le mole souvent noir ou vert qui se sert avec différentes viandes. On trouve là-bas le peytol substance rare qui sert à calmer la faim et à supporter la fatigue, souvent considéré comme un médicament. Pris en grande quantité, il provoque des visions que les Huicholes tiennent pour surnaturelles et prophétiques. Leurs chamans utilisent cette substance pour prédire tel ou tel évènement et également pour soigner avec l’aide des guérisseurs.

« Le Mexique, conclut Jean-Claude Carrière, est un pays très vivant dans lequel on trouve beaucoup de choses à voir. Et dans son dictionnaire également beaucoup de choses à apprendre. Il est très complet et donne un bel aperçu de ce pays.  Pour finir de manière humoristique citons cette anecdote racontée dans le livre. Luis Bunuel aurait raconté à Jean-Claude Carrière qui n’y croit qu’à moitié que lors de son premier voyage au Mexique,  il aurait vu deux aveugles se masturber réciproquement ce qui l’aurait incité à rester  dans ce pays.

Agnès Figueras-Lenattier

Jean-Claude Carrière, Le dictionnaire amoureux du Mexique, Plon, mars 2009, 512 p.-, 24,50 euros

 

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