Les Œuvres autobiographiques complètes de Blaise Cendrars entrent dans la Bibliothèque de la Pléiade

Voilà un titre surprenant, qui n’aurait certainement pas manqué de voir Blaise Cendrars froncer les sourcils, chacun pour une bonne raison. La première dans l’énoncé du genre qui sonne comme un constat sans appel alors que l’on peut aussi deviner d’autres sonorités voire continuer à entendre souvenirs et/ou chroniques qui s’invitent dans les possibles qualificatifs que l’on utilise d’ordinaire pour tout ce qui touche aux écrits personnels. Voire le terme pompier de Mémoires, lesquelles en furent sans en être par le passé (cf. Blaise Cendrars vous parle… Entretiens avec Michel Manoll, Œuvres complètes, Denoël, 2001-2006, t. XV, p.55). 

La seconde car Cendrars avait en tête de laisser son œuvre ouverte, donc non définie. Il habitait la modernité et ne voulait en aucun cas s’encombrer de codes ni d’étiquettes. D’ailleurs, entre la fiction et l’écriture personnelle, le passage, s’il est aisé, doit se faire – et aussi se comprendre – dans les deux sens. Ce qui donnerait à penser au lecteur que l’on va trouver dans ces deux tomes La Banlieue de Paris (1949), Le Brésil (1952), ou encore des extraits de Trop c’est trop (1957). Mais comme Cendrars s’est amusé à se mettre en scène à de nombreuses reprises, il fallait faire un choix.

 

La présente édition est construite autour des quatre volumes de souvenirs que Cendrars a publiés dans l’immédiat après-guerre : L’Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948) et Le Lotissement du ciel (1949). Tous les quatre sous la belle couverture bleu indigo dont Denoël réservait l’exclusivité, formant une tétralogie, selon l’expression employée par Albert Serstevens. Et accréditée par Cendrars dans ses entretiens radiophoniques avec Michel Manoll, parlant d’une série, depuis considérée comme un sommet de son œuvre, avec ses premiers poèmes.

 

Introduite par Sous le signe de François Villon, recueil de textes éclatés parus, soit séparément sous la forme de petits livres, soit en revue, cette tétralogie se poursuit avec J’ai vu mourir Fernand Léger, récit écrit en 1957 après la mort de son ami peintre. Cendrars tenait ce témoignage comme son premier texte valable après l’attaque cérébral qui l’avait touché à l’été 1956.

 

Le second volume réunit les écrits de jeunesse de celui qui se nomme encore Freddy Sauser, entre son second voyage en Russie, en 1911, et le séjour à New York qui lui inspirera son pseudonyme. De 1911 à 1957, ces écrits personnels balisent toute une vie d’écrivain et permettent de resituer l’œuvre. Car jusqu’à la mort de Blaise Cendrars, en 1961, sa (trop) forte personnalité jetait de l’ombre sur son travail d’écriture. Voulant à tout prix créer une légende, Cendrars passait parfois pour un mythomane. Lui qui reconnaissait que la poésie n’est pas un métier se disait né prodigue, doué de moyens inépuisables et ne concevait son existence que libre. Sans précédent, sans successeur, Cendrars était son seul exemple : "Je suis le premier de mon nom, puisque c’est moi qui l’ai inventé de toutes pièces."

 

Il faut dire que cet homme est un continent à lui tout seul, n’hésitant pas à prendre par la main son lecteur pour le faire monter à bord du Transsibérien. Puis le projeter dans New York, le ramener en Antarctique puis au Brésil, et ainsi de suite. D’un bout du monde l’autre, Cendrars n’aura de cesse de brouiller les pistes et d’enjamber les frontières en quête d’une vie intérieure que la vraie vie lui aura interdit. Poète, romancier, mémoraliste, journaliste, éditeur, cinéaste, rien ne l’arrête. Sa bibliographie a donc dérouté les chercheurs et il ne fut réellement reconnu que bien des années après sa mort…

 

De la lecture de ces mémoires on découvre un artiste étonnant porteur d’un univers polychrome et totalement débridé, tourbillonnant dans tous les sens comme la vie même.

 

François Xavier

 

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes, tome I & II, coll. "Bibliothèque de la Pléiade n°589 & 590", édition publiée sous la direction de Claude Leroy, avec la collaboration de Jean-Carlo Flückiger, Christine Le Quellec Cottier et Michèle Touret, Gallimard, mai 2013, 1088 p. & 1184 p. - 52,50 € jusqu'au 31 août 2013, puis 60,00 €

 

Le volume I contient : Préface, chronologie, note sur la présente édition ; Sous le signe de François Villon ("Lettre dédicatoire à mon premier éditeur", "Prochronie 1901 : Vol à voile", "Prochronie 1911 : Le Sans-Nom", "Prochronie 1921 : Une nuit dans la forêt"), L’Homme foudroyé, La Main coupée, "Autour des œuvres autobiographiques de Blaise Cendrars" : textes et documents ; notices et notes.

 

Le volume II contient : Chronologie, avertissement ; Bourlinguer, Le lotissement du ciel, J’ai vu mourir Fernand Léger, Écrits de jeunesse ("Moganni Nameh", "Mon voyage en Amérique", "Hic, haec, hoc", "Séjour à New York", "New York in Flashlight", "Le Retour"), Entretiens et propos rapportés, "Autour des œuvres autobiographiques de Blaise Cendrars" : textes et documents ; notices et notes, bibliographie.

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1 commentaire

Un auteur essentiel. Tant pis pour les pseudo-polémiques autour du titre, l'auteur méritait d'entrer à la Pléiade et c'est chose faite.