Cendrars l’incontournable dans la Pléiade

Les deux tomes de La Pléiade permettent – entre autres  – de redécouvrir le poète. Comme  Rimbaud, il se détournera du genre, le gardant pour lui tout seul dans son cœur et  sa tête.  "J’ai décidé de laisser la poésie moderne se débrouiller sans moi", confiera-t-il à Michel Manoll. C'est pourtant par elle qu'il entre en littérature à New-York dans un long poème écrit d'un souffle...
Mais dans le tournant de l’après guerre, saisi par la vitesse, les avions, l’électricité, le cinéma, Cendrars le futuriste (même s'il s'est toujours affranchi de toute école ou étiquette) sent le besoin d'aller ailleurs, de faire de nouvelles expériences, de multiplier les voyages. Bref – et sans renier l’écriture  – de courir le monde. "L’univers me déborde", écrit-il et le poème semble trop chiche à sa faim.
Grâce au roman et avec le succès de L’Or (1925), il sera désormais un romancier majeur de son temps, confirmant avec Moravagine (1926), Rhum (1930), L’Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948) et Emmène-moi au bout du monde (1956).

Face aux critiques qui souvent préfèrent s’intéresser aux émois (supposés) de l’âme qu’aux accidents physiques, Cendrars ouvre au champ même de l’analyse textuelle : pour lui l’écriture est avant tout affaire d’affect, de mécanique liée à un accident essentiel. Amputé en 1917, il  doit changer  – et pour cause  – de main  pour écrire : la gauche. Ce bouleversement mécanique ne sera pas sans conséquence sur la gestation de l’œuvre.
Cette torsion, cette résistance va offrir à la fois une renaissance mais aussi un "pli" particulier à l’écriture puisque le geste est inducteur de ce que les mots disent en avançant. Sous forme de ce qui tient du conte et non de la banale autofiction, cette "gêne" va structurer la vie et l’œuvre.

Elle ne l'empêche pas de devenir un continent pour celui qui traversa les cinq terrestres en un parcours moins exotique qu’initiatique. Poète, romancier, mémorialiste, journaliste, éditeur, réalisateur, Cendrars explora bien des possibilités de l’écriture sans pour autant faire de la littérature un ´métier.
Ses romans prouvent combien il sut évoluer  en entière liberté de manœuvre, avec  une perméabilité au monde et une totale indépendance d’esprit. De Frédéric Sauser l’helvétique au Blaise Cendrars apatride, les deux tomes de La Pléiade permettent de revisiter une traversée du monde et du siècle à nulle autre pareille et qui prouve ce qu’écrire veut dire loin des écoles et mouvances.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Blaise Cendrars, Œuvres romanesques précédé de Poésies complètes, édition publiée sous la direction de Claude Leroy,  coll. "Bibliothèque de la Pléiade", Gallimard, octobre 2017.

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