Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe

"[...] le silence des intellectuels est le vecteur le plus de l'islamisme. Ils portent en effet une responsabilité lourde : en se dérobant à leur fonction sociale qui est d'expliciter à leur société les enjeux auxquels elle est confrontée, ils livrent la population et notamment les franges les plus fragiles, les jeunes, au chant de l'islamisme et du bazar ou à la corruption et au despotisme des pouvoirs arabes."

Mettant à profit sa culture humaniste et son expérience personnelle, Boualem Sansal dresse dans son essai Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe un double portrait de l'Islam, historique et sociologique. 
Le portrait historique, permet de comprendre l'origine des différentes branches et sous-branches d'une même foi (divisée en courants, écoles et mouvements), rappelant ce qui engendre les haines internes dès l'héritage du Prophète et les discordes entre les partisans de son fils et ceux de son frère. Difficile en effet d'imaginer que le soufisme et les intégristes islamistes et para-militaires (GIA, DAESH, etc.) sont des branches cousines... 

Le portrait sociologique montre comment dans les sociétés arabes post-coloniales l'Islam a d'abord été regardé comme un phénomène rare, quelques illuminés, puis les ces fins politiques ont su tourner la démocratie contre elle-même, jouant brillamment avec ses failles et son défaut majeur : ne pas avoir prévu qu'on pourrait utiliser ses règles contre elle-même. Il faudra une guerre civile meurtrière et l'insurrection militaire pour "libérer" l'Algérie de l'influence néfaste des islamistes. 

Ceci posé, il faut lire Gouverner au nom d'Allah comme un appel à ne pas reproduire dans les sociétés occidentales les erreurs commises par les sociétés orientales, qui ont laissé s'infiltrer un traditionalisme grégaire et violent jusqu'à modifier profondément la société elle-même. Annonce-t-il une guerre de religions, les uns se radicalisant en défense de la radicalisation des autres ? Des passages entiers de cet appel à la prise de conscience du mal d'un certain islam sont terribles : 

"Quelques années plus tard, nous découvrîmes presque à l'improviste que cet islamisme qui nous paraissait si pauvrement insignifiant s'était répandu dans tout le pays, à travers le réseau de nos mosquées [...] où il dispensait ses prêches et écoulait ses manuels, et avait gagné le coeur des gens, les jeunes notamment, en rupture avec le monde étriqué et sans horizon que leur promettait le socialisme bureaucratique au pouvoir. Nous étions admiratifs, il y avait dans le regard de ces "fous d'Allah" une force qui semblait capable de déplacer des montagnes. Nous les avons vu ensuite multiplier les revendications culturelles et sociales, qui consistaient en interdictions et en obligations très précises, que le pouvoir inquiet [...] faisait siennes avec un empressement tactique honteux, enfonçant par là le pays dans une régression mentale porteuse de tous les dangers." 

De qui parle ce texte lumineux ? De la France d'aujourd'hui ? Non, Boualem Sansal décrit la montée des intégristes islamistes dans l'Algérie d'après la Révolution nationale (1962) pour comprendre ce qui nous attend, s'il n'est déjà trop tard... Son analyse des incompétences politiques, des aveuglements volontaires, de la création d'un communautarisme de plus en plus fermé et conduit par un dogme archaïque. 

Gouverner au nom d'Allah est un cri, pour que les erreurs ne soient pas reproduites, et que la prévision d'André Malraux sur les conflits religieux qui domineront les relations futures entre les hommes, ne soit pas la vérité de demain.


Loïc Di Stefano

Boualem Sansal, Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe, Gallimard, "folio", novembre 2016, 182 pages, 5,90 eur
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