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Çà & là
La chronique de l'écrivain et poète Claude-Henri Rocquet.

Chronique. Lecture de Rimbaud. Après le déluge (IV)

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Çà & là, la chronique de Claude-Henri Rocquet | 


Une porte claqua, et, sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.

Est-ce l’enfant qui a claqué la porte ? Sans doute. Colère, impatience ? Ou le vent qui lui arrache des mains la porte ? Elle a claqué comme un coup de fusil, un coup de tonnerre, un fouet. Le voici sur la place de ce qui n’est pas même un village : un hameau ; quelques âmes, quelques foyers, quelques familles qui n’en font qu’une. Il tourne les bras, ses bras, en moulinet, comme un moulin, mais c’est qu’il voudrait avec les oiseaux, qui vont au bout du monde sans fin, s’envoler. S’élever au-dessus de tout. Qui jamais l’a compris, le comprend ? Douleur et bonheur de n’être compris de personne, amère douceur de la solitude ; se laisser mourir dans le recoin d’une cave, ou bien la fugue, la fuite… Les girouettes, qui tournent au vent, mais fixées au toit, le comprennent ; sous leur cornette, leur casque ? Et les coqs, eux aussi, cuivre et or, dans toute la campagne, sur le carré mobile des points cardinaux, boussole sur les clochers, cadran solaire au-dessus des toits de tuile, d’ardoise.

Après « l’idée du Déluge », l’idée de Dieu a fait du chemin. Le coq de l’aube et de saint Pierre, le panache doré de l’église, en témoignent. Les coqs sont veilleurs de nuit, sentinelles du jour levant, leur cri est un clairon, une diane, la fanfare d’un solitaire, en avant-garde.

Cuivre du cor de chasse ! Crêtes, rouges, écarlates, éclatantes, pourpres comme celle des montagnes, des collines, quand le soleil, à l’un et l’autre crépuscule, les colore de son vin, de son sang.

Cri, comme un drapeau dressé, blessé. Dans la grande bataille des nuages.

L’enfant est au milieu du village et son cœur voit de haut des toitures, les glaciers, les océans, encriers renversés sur la table de l’école, le cahier quadrillé, quadrillagé, prison.

L’éclatante giboulée. Elle ferait éclater les vitres, elle tombe en rafales sur les girouettes, elle emperle de grêlons les coqs des églises – sonnent-ils soudain comme des cloches, une enclume ? Elle dévaste et hache dru les salades, les serres, longue maison de vitre, de verre, palace de cristal, fragile, le potager, les champs sans défense, blanche et dure artillerie, entre neige et glace, printemps armé d’hiver, rage brève, il faut peu de temps pour tout détruire. Giboulée vêtue de ravage. Est-ce la promesse d’un nouveau déluge ? Printemps, aux dents de jeune loup...

Mais quelle merveille, encore, que « l’éclatante giboulée » ! Génie de Rimbaud. C’est ça, très exactement ; en mille ans de littérature, ces deux mots n’avaient jamais été rapprochés, unis.

(Aussi : giboulée, girouette.)

 

Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

Il n’est rien dit de l’hôtel – privé, particulier, un château féodal moderne – qu’on a bâti dans les Alpes, avant d’installer, il va de soi, d’« établir » (quel mot solennel, ironique !) le piano de Madame ***, richissime, mélomane, pianiste peut-être, cantatrice ; et le piano, cette harpe horizontale qu’une aile oblique et peinte d’un paysage ombrage, ce clavier, cet autel mélodieux, dans un salon de dorures et de tapis, de lustres, servira aux soirées musicales mondaines : convives disposés sur les chaises de velours rouge et de bois doré : calèches ; théâtre de salon ; et pour les gens d’âge, le canapé, la bergère ; comme une loge.

Piano, ébène et dents d’ivoire, touches noires, touches blanches, cuivre usé des pédales dans l’ombre, l’éventail et le bruit du monde, du cliquetis d’osselets à l’orgue des graves ; et ce tabouret, sa vis, comme celle du pressoir, qui donnerait le tournis, l’extase. Et puis sur l’ossuaire silencieux le couvercle du cercueil, bombé, noir. Bougies, cierges, sur les candélabres qui peuvent éclairer la partition, blanche et noire. 



On ne dit rien des travailleurs, des portefaix, des hercules prolétaires qui construisirent à grand-peine l’hôtel, ce palace, lieu sublime, point sublime. Certains glissèrent dans des précipices, s’ensevelirent dans les glaciers, les crevasses. Leurs petits-enfants les verront reparaître, épaves de la mer de glace, plus jeunes qu’eux-mêmes ; leur famille, un siècle ou deux ayant passé. Ils les verront dans cette glace comme ils se voient dans un miroir. Ils se regarderont dans la glace.

À la bourgeoisie, le luxe, le délice des oreilles et de tous les sens, les délices de la vie ; l’esclavage, la mort des autres ; le peuple. Au virtuose, au connaisseur, à l’oisif, la grâce, la gloire, le concert des applaudissements.

L’hôtel, aux mille chambres, mille fenêtres, mille tourelles, cathédrale du tourisme, on dirait qu’il s’est construit dans le silence, comme le temple de Salomon : sans la moindre poussière de pierre sciée, sans le coup et l’écho des marteaux, des maillets, le raclement des limes ; qui eussent étonné au loin les chamois dans la rocaille et la neige ; ou, comme d’une caresse des doigts sur la lampe d’Aladin, le palais des mille et une nuits.

Un « piano dans les Alpes » ! Quel luxe ! Un salon parmi les glaciers, les pics. Comme l’orgue du Nautilus parmi les abîmes, dans les algues. Un palais des glaces et ses mille miroirs, les vocalises et roulades que l’or encadre. Quelle idée de génie, quel goût, quelle extravagance ! Quelle délicatesse ! Un ravissement parmi les neiges, les pendeloques du gel aux vitres, aux baies, aux oriels, où la nuit s’invite, auditrice, spectatrice, le front sur la vitre. Diadème et diamant.

« Les Alpes » : la majuscule est figurative, emblématique.

La cathédrale est l’hôtel de Dieu. Mille cierges, mille vierges. Elle est aussi un candélabre, une forêt de candélabres, dont les autels sont les mille cierges. Faut-il voir dans l’hôtel de Madame ***, cette nef, un nouvel Ararat ?

Procession des communiants et des communiantes, voiles et brassards, blancheur, candeur, sainte bergerie, comme celle qui descendit et sortit de l’arche pour donner vie au nouveau monde. Le christianisme s’étend sur la terre. La messe est universelle. On n’entend pas les grandes orgues, mais le piano, et, là-bas, le canon, la mitraille. L’Occident est universel.

Les ***, au lieu de nommer Madame, font « Princesse de Clèves » ; roman. Allusion, ironie, clin d’œil, comme un accroc de dentelle dans le tissu du texte. Bourgeoisie au sang bleu. Cette manière d’incognito était une façon d’écrire et de répandre dans la chronique mondaine les indiscrétions, flatteuses, les potins de la bonne société : les étoiles ne cachant rien de l’identité des gens du monde.

 

Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos des glaces et de nuit du pôle.

Les caravanes. Un beau mot qui ondule comme les plis du sable, des dunes, et dont les a sont les ballots balancés et les bosses des dromadaires, des chameaux. Et c’est un lent pèlerinage de choses précieuses, de pièces d’or ; la nuit : sous le campement vigilant des étoiles, sentinelles entre les créneaux noirs de l’impalpable forteresse. Rimbaud, l’écrivant, songeait-il à Baudelaire ? « Quand vers toi mes désirs partent en caravane, Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis. » Aux rois mages, qu’il évoque, d’une strophe, d’un verset, avec « l’étoile d’argent », dans Les Illuminations ? Nous voyons, chargées de thé, de café, d’armes, de casseroles, les caravanes du Harar et le cratère des volcans. Nous voyons le Sahara, le « Bleu presque de Sahara », Boulevard du Régent, dans un jardin de Bruxelles, un square à maigres grilles, arceaux, certainement planté de « mesquines pelouses », comme à Charleville.

Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle. Le nom de l’hôtel ? Anglais et français, cosmopolite. International. Planétaire. Le chantier, comme celui du temple de Salomon, est, dans le poème, sans un bruit. Palais, moderne, d’Aladin, dans les Mille et une nuits, né d’une caresse sur une lampe de magie : un génie souterrain élève jusqu’aux astres un château léger comme un tapis. Il y a chez Rimbaud une hantise du pôle. Le pôle est le sommet du monde. Le pôle est la plus haute tour, la dernière terrasse, de la terre ; si la terre, par le travail humain, est Babel, devenue montagne, « lance des glaciers fiers », au cœur des étoiles, des soleils, majesté conquérante de l’homme, chef-d’œuvre de l’esclavage, du bagne. – « Splendide Hôtel » : à Paris un hôtel de ce nom fut détruit par un incendie. Un palace pour Anglais millionnaires, pour nababs. « Palace », « Splendid » ; futurs cinémas.

« Caravanes » et « pôle » : le Sud, le Nord. La terre, envahie, colonisée, domestiquée. Et l’Hôtel, splendide comme le chaos des glaces, est un belvédère, un observatoire. – Le Pôle ? le Pôle Nord. Il est difficile d’associer l’image du pôle, terre de glace, et le Sud, solaire. – Mais comment se lie dans notre « imaginaire » l’existence de ces deux pôles, contraires ; identiques par leur glace, leur hiver, leur paysage ? Le sens de l’un est-il le ciel, à désigner, à conquérir ; l’autre, quelque enfer ? S’opposent-ils comme le jour et la nuit, – mais, pour le pôle sud, une nuit blanche et noire ? Sans doute Rimbaud ne fut-il pas moins obsédé par le pôle de banquises que par les déserts de sable et de soleil, de soif. Hanté par le Pôle autant que Jules Verne. J’aimerais une étude où serait exploré le mythe polaire, arctique, antarctique, ses paradoxes. Et célébrés ces alpinistes, navigateurs, conducteurs de traîneaux, d’une plaine infinie. Calotte glaciaire, crânienne. Le mot « pôle », avec son globe central sommé d’une flèche, d’une cime, résonne aussi en nous parce qu’il désigne les pôles de l’aimant : terre, identique à l’aimant amasseur de limaille.

« Chaos » n’est pas sans importance. C’est le tohu-bohu de la Genèse, avant la création du monde : avant le Déluge ; autre chaos. De même, « nuit » ; la « nuit » du pôle. Et que signifie la lumière, Fiat lux, du Splendide-Hôtel, ses illuminations, la nuit, la longue nuit, une saison, sous l’étoile polaire ? La glace est comme la carapace d’une lumière enfouie, lanterne sourde, lueur cernant le luxe clos de la forteresse, du refuge. Un enfant y ouvre un livre d’images, un album de givre.

Est-ce que cela n’annonce pas un nouveau déluge, un écroulement de Babel, la résurrection du désert ? La fin du monde, – cette trahison ? La promesse de la terre promise, malgré le sceau iridescent qui la scellait, entre terre et ciel, n’a pas été tenue. Babel, ses guerres, ses commerces, ses luxes, ses savoirs, son progrès, s’est édifié bientôt sur les sables du déluge.

Mais voici la fin du poème, le dernier mouvement, la parole de l’enfant qui tout à l’heure agitait les bras comme pour s’envoler et s’évader de la place du hameau, fuir, là-bas, là-haut, fuir, anywhere out the world, comme un vol d’oies sauvages ; voici, nue, la parole de Rimbaud (Que comprendre à ma parole ? Il faut qu’elle fuie et vole !).

 

Depuis lors, la Lune entendit des chacals piaulant par les déserts de thym – et les églogues en sabots grognant dans les vergers. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.

Y eut-il jamais ailleurs qu’en Rimbaud ces « déserts de thym », une infinie garrigue, le rêche des touffes, drues, tenaces, racinées, bouquets, leur odeur sauvage, douce à l’anachorète, au pèlerin ? Le soleil les a gorgés de suc, de senteur, de verdeur sombre, mais c’est la Lune, musicienne, mélodieuse, silencieuse, qui entend parmi le thym les chacals, comme Rimbaud les entendra en Abyssinie. Rousseau, le Douanier, a peint cette Lune, joueuse de flûte, fille nue aux grands yeux, qui accompagne le piaulement de petits fauves faméliques, maigres, leur cri de peine dans la nuit, l’inouï du thym. Toi, Lune ! éclaire aussi de ta lampe nos vergers. Illumine de lait le sommeil de l’herbe, les clôtures.

Peut-on entendre des « églogues » ? Oui, si les chantent quelques satyres en sabots, tels que les églogues les chantent et mettent en scène ; le chant des satyres, des faunes, des chèvre-pieds, est un grognement comme celui des sangliers, un souffle bref de hure, une harde ou un solitaire cherchant pâture, la nuit venue, au détriment de nos murets, de nos barrières, de nos murs cantonnant les jardins. – « Eucharis » ? Le nom, par Télémaque et Fénelon, vient d’Homère… Télémaque est amoureux d’Eucharis, amie de Calypso ; tellement épris qu’il renonce à chercher et à retrouver son père. Rimbaud eut-il le désir de retrouver son père ? S’est-il reproché de ne pas avoir eu ce dessein, d’y avoir renoncé ? « C’était un tendre », disait sa mère. La mort de sa sœur Vitalie le bouleverse, le rend gravement malade.

Eucharis, les églogues… Grâce païenne. Nous avons laissé la Bible, son déluge, son arc-en-ciel, son dieu versatile, cruel autant que miséricordieux, longanime, lent à la colère, – pour l’Antiquité, en sabots ! pour Hésiode. L’âge d’or. Saturne claudiquant dans le verger des Hespérides, parmi les bergers, leurs idylles.

Le printemps ? Le temps premier, le temps d’avant le Dieu du catéchisme. Le temps sans faute originelle, ni baptême, ni déluge, pour s’en laver.

Le paradis perdu, printemps du monde.

Pour certains lecteurs, ces images antiques sont une moquerie à l’égard de la « vieillerie poétique ». Ils voient des significations dans le piaulement des chacals et le grognement des églogues… – Mais tant de beautés – « la futaie violette », les « églogues en sabots grognant »… Tant de merveilles, pour une moquerie, une dérision ? Et j’aime que les églogues soient personnifiées, animalisées. La raison de cette métamorphose serait-elle le jeu du glo et du gro, la succession des o ? Le charme de la musique précédant la vision. La danse menant le sens.

Mais voici l’invocation finale, la prière pour que le Déluge, les Déluges, reviennent.


Sourds, étang ; – Écume, roule sur le pont et par-dessus les bois ; – draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et roulez ; – Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.

L’étang ; ce qui stagne ; il surgit, source.

Sourd, dans un sommeil de vase, il entend l’ordre et l’adjuration, se dresse ; il sort de son suaire de boue comme Lazare hors du tombeau, enveloppé encore de bandelettes ; qu’on dénoue. Il voit dans la lumière le visage de l’ami dont la voix l’a réveillé, appelé. Sur son visage, la trace de larmes qui ont glissé sur la poussière de la route qu’il fit pour le ramener de ce côté du monde ; comme Jonas sortit du ventre de la baleine ; une larme.

Ce ne sont pas seulement les vagues qui passeront sur le pont et les bois, le pays et le paysage, ponts et pontons, pont des navires, submergeant tout, mais la crête des vagues, son souffle mêlé d’eau pulvérisée. Cela monte et roule, c’est une insurrection, un peuple se soulève et jette à bas châteaux, bastilles, la grande tour d’esclavage et de luxe, les trafics et les ruses du démon. Le premier déluge tomba du ciel, hors des écluses et des citernes du ciel, gonflant les fleuves et les mers ; les déluges nouveaux montent de l’abîme. Ô les pierres précieuses, les fleurs ! (Mais pourquoi les pierres étincelantes, les fleurs des ténèbres, se cachent-elles encore ; pourquoi dorment-elles ; ne vont-elles pas se réveiller, ressusciter ?)

« – draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et roulez » : cela commence comme une messe d’enterrement à l’église, – longues et hautes tentures noires contre les piliers, larmes d’argent ; grandes orgues pour un Dies irae ; cette cataracte solennelle de tuyaux, de pieux d’argent, de vent, de soufflets, cette voix caverneuse, magistrale, conduit aussitôt aux vacarmes du déluge.

« Eaux et tristesses », la pluie à la vitre et toutes les larmes de l’enfance, s’unissent pour ensevelir dans les remous et la transparence tout ce monde, notre ennui. Plusieurs fois Rimbaud a lié l’eau, de la mer, d’une rivière, et les larmes – « une éternité de chaudes larmes »… Mais « Eaux » et « tristesses » est un rapprochement intense, inouï.

Cette fois, c’est Rimbaud qui parle ; ce n’est plus seulement l’enfant compris des coqs de clocher et des girouettes ; et qui avait claqué la porte de la maison familiale. C’est Rimbaud que nous entendons, comme s’il avait le pouvoir de faire se lever à nouveau la bienheureuse catastrophe. – Qui sait ? si, au sein de la famille de Noé, ce n’est pas Cham, le mauvais fils, plus attaché aux habitants de la ville mauvaise, qui fut en Dieu l’origine et la cause du projet d’un déluge qui fût la fin du monde. Dieu n’anéantit pas le monde, la vie ; il en recueille et préserve la sainte essence, la semence. Il sauve Cham, le mauvais fils, le mauvais frère, comme il sauve les deux autres. N’entendait-il pas déjà le rire de Cham voyant son père ivre et nu sur la terre nouvelle ?

Nous entendons la confidence de Rimbaud.

Il n’ira pas, cette fois, déjà, jusqu’au bout de sa confidence. Le « car » est à peine un « parce que », qui ne dit pas l’essentiel :

 

Car depuis qu’ils se sont dissipés, – oh ! les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! – c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons.

Le rappel des pierres et des fleurs n’est que pour évoquer le premier déluge, qui s’est « dissipé », évaporé. L’arc-en-ciel n’a pas tenu parole. – Certains pensent que cette redite, ce rappel, est une façon, rhétorique, de boucler la boucle du texte. Ce tour rhétorique aurait au moins pour sens de montrer qu’un cycle s’achève et que la catastrophe, révolue, fut inutile.

Le poème se termine par une double énigme. L’énigme de la Reine, de la Sorcière ; l’énigme de ce qu’elle tait : le secret. Peut-être tout le poème est-il construit pour mener à ce silence ?

La Reine, la Sorcière, figure de conte – comme Barbe-Bleue – est couronnée et vêtue de sa majuscule. C’est une personne distincte. Qui est-elle ? Des commentateurs, incertains, se tournent vers Michelet. On pense aux premières lignes de la Saison en enfer : « Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! » C’est éclairer une obscurité par une obscurité.

La « Reine » peut être une figure aimable, mais il est des Reines mauvaises, des Reines de la nuit, des marâtres, comme celle qui veut la mort de Blanche-Neige. La « Sorcière » peut être une femme calomniée : on traita Jeanne de sorcière. Mais comment oublier, lisant Rimbaud, que la Sorcière, ses sabbats, ses maléfices, ses envoûtements, est fille ou sœur de Satan ?

Je songe à la sorcière d’Endor, sortant et remontant des enfers pour évoquer le prophète Samuel afin qu’il parle au roi, devenu fou, et que seule la musique de David, sa harpe, son chant, apaise, et berce. Lui, Saül qui a condamné au bûcher toutes les sorcières et devineresses, les nécromanciennes, de son royaume, se prosterne devant celle qui a survécu et se cache. Il reçoit de cette inspirée qu’il a maudite, avec ses sœurs, une espèce de bénédiction.

Je vois dans l’ombre de la caverne la sorcière d’Endor tenir entre ses mains un pot de terre, et luire dans cette ombre l’œil d’une braise. Ce pot d’argile cuite, cette braise qui est son cœur, qu’un souffle ranime et fait vivre ? C’est l’homme.

Roi fou qui cherche la sagesse, le savoir, auprès de la voyante qu’il a proscrite.

On aime cette image, on s’y arrête : cette Femme de l’ombre, cette ombre, dans un pot de terre brûlant quelques herbes, certaines herbes, une certaine herbe, cueillie certaine nuit, sous la lune omnisciente ; et qui seront la braise – d’un déluge de feu ; ou d’un foyer accueillant, d’une bonne auberge, où l’enfant perdu soit aimé comme par une mère ?

Nous ne connaissons pas le secret que la Sorcière connaît, garde, comme on garde silence ; nous savons qu’il existe un secret. Nous le connaissons voilé, dans un miroir : comme à la surface d’un étang des images de ce qui peut-être ne fut qu’un remous de rêve.

Ce qui importe est le secret ; – le secret de ce poème, de Rimbaud, de sa poésie ? Le secret qui nous dirait ce qu’est le monde, l’homme, et nous donnerait puissance de changer Babel en Jérusalem ; ces deux villes, divine, infernale, de l’Apocalypse ?

 

Clef de l’Apocalypse : la clef de notre résurrection, de l’éternité. – « Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l’anneau ? Veut-on ? Je ferai de l’or, des remèdes. » Fakir, charlatan, marchand d’orviétan, alchimiste dont Satan se moque, comme il se moqua de Gilles, sous la défroque des faussaires. Poésie qui ne peut vaincre la mort, changer notre « lot », nos « fléaux ». Poésie, magie illusoire. « J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée ! »

 

Un bateau, « carcasse ivre d’eau », salé comme les larmes de l’enfance, flotte sur les déluges.

 

Des enfants, dans la grande maison, Rimbaud est passé à l’enfant, sur la place du hameau, – lui-même ; à la fin paraît le « nous ». Le poète « est chargé de l’humanité, des animaux même » : en somme, Noé. (S’il est Noé, il est aussi « enfant de Cham ». Si Noé, le père, est figure de Dieu, Cham est figure de Satan.)

Il y eut un Déluge, pour en finir avec l’ancien monde, et que naisse un nouveau monde, un monde nouveau.

Bientôt tout revint au même.

Il faut un autre déluge, d’autres déluges.

Ce sens du poème est évident pour tous ses lecteurs. 



Rimbaud en appelle à un cataclysme, une violence salutaire, un bouleversement, un soulèvement universel, un renversement, une révolte, une révolution. De quelle façon ? Par la politique, le Progrès, ou par un « secret » que seule connaît la Reine, la Sorcière, dans l’ombre, la nuit ?

Dans la « Lettre du Voyant », Rimbaud parle de l’histoire de la poésie, « le jeu a moisi ». Il voit une poésie, un avenir de la poésie, qui sera toute autre, et dont il est le premier « horrible travailleur », le prophète, l’évangéliste, le messie ; – le Messie ?

Plutôt que de penser à des barricades, des bonnets rouges, des fusils, au peuple, ou à la populace, à un resurgissement de la Commune, on peut voir, en ce déluge espéré, un travail ou une grâce de poésie, parole et vision, rythme, qui serait le salut, réel, vrai, de ce cosmos et de notre vie. Cette « Illumination » s’accorderait au sens d’Une saison en enfer.

Ce poème serait l’apparition de la poésie nouvelle.

C’est ce que j’entends. Je ne sais rien de ce que Rimbaud a « voulu dire ». Je ne raisonne pas, je résonne : pardon pour le jeu de mots ! Le tout serait de résonner juste.

Cette « clef » – l’avènement de la poésie nouvelle – nous amènerait à relire, dans une autre lumière, tout le poème, depuis la naïve prière du lièvre. Ce n’est pas cette dévotion-là, ce n’est pas le Christ, hélas, qui nous sauve, sauve les hommes, l’humanité ; – pourtant, si la « charité » était « cette clef » ? Ce n’est pas le Christ, mais le poète, – Rimbaud ; « chargé de l’humanité ». – Chargé, non comme quelque chargé d’affaires, mais comme le Christ portant sa croix.

Le déluge, dès qu’il eut regagné ses conques, ses abîmes, ses cavernes, ces citernes, ses douves, ou se fut évaporé, ornant le ciel du marbre léger des nuages, de leur écume effilochée ; le vent, la brise, rassemblant la rosée pour l’arc-en-ciel, ce dôme de lumière, les fleurs « regardaient »… Que voyaient-elles ? les fleurs, changeant la nuit de la terre en regard.

La roue du moulin du temps recommence à tourner comme avant. Les pierres précieuses, yeux, regard, se cachent, se soustraient à notre vue, ne contemplent que la nuit où elles dorment et gisent. Elles sont encloses dans la ténèbre comme la perle dans sa coquille, la roche et le limon de sa coquille, l’iris invisible de la nacre. Secrètes. Leur secret est-il de même nature que le secret de la Sorcière, reine de la nuit ? Quel Voyant, pour les voir ou les deviner à travers l’opacité où elles se dissimulent ? Quel sourcier pour entendre les étoiles, leur « doux froufrou », leur chorale ? Ce sont des braises dans le pot de la terre. À la magie, à l’alchimie, à la sorcellerie, le pouvoir de les faire surgir et de les contempler, comme l’étoile éblouit et conduisit les mages, les rois, à Bethléem.

Il faut relire ce que l’on a traversé avec lenteur, celle pourtant des caravanes.

Une lecture nomade. Une lecture « en étoile », selon l’image de Bachelard.

Chaque lecture est le degré d’une échelle.

Lire est relire.

La lecture « goutte à goutte », espacée, dilue le poème. La densité, le cristal, se perd.

L’essentiel de ce poème, le génie de Rimbaud, est son intensité : de parole, d’image, de parole et d’image liées. Son secret est dans cette espèce de rapprochement magnétique, cette unité inaltérable, du premier mot au dernier, à chaque instant ; et qui semble si évidente qu’on la dirait naturelle, donnée, « inspirée » ; quand les rares brouillons que nous avons de lui, avec le travail de la foudre, montrent les ratures et les ellipses de cet ouvrier d’écriture ; l’atelier de l’« alchimie du verbe ».

Une œuvre est composée d’étoiles et de constellations qui s’appellent et se répondent. Pour certaines – Proust – les scintillations, les échos, sont à grande distance les uns des autres. Au cœur du poème, c’est dans la trame et la tresse des syllabes en une même phrase que s’accomplit l’unité inouïe. En quoi diffèrent sans doute l’œuvre de prose et l’œuvre de poésie. Rares les œuvres où s’unissent la poétique des thèmes et la poétique du verbe.

Lire est faire glisser l’archet sur les cordes, l’instrument résonne, il se fait à lui-même infiniment écho.

C’est en même temps faire glisser l’archet sur notre cœur, notre mémoire s’éveille. Le livre est lampe d’Aladin.

La main sur l’épaule du temps, qui nous mène, notre lecture nous change, elle nous change.

Parfois le sommeil, le hasard, nous souffle le mot de passe.

Dans ce poème, ce texte, plusieurs fils se croisent.

Lequel, fût-il caché, serait le principal ? Fil d’or dans le tissu que les caravanes emportent, cheveu d’une captive.

Peut-être : l’enfance.

L’enfance ? « Si nous ne redevenez pas semblables aux enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux. »

 

Claude-Henri Rocquet

Février 2016


> Lire la première partie de la chronique de Claude-Henri Rocquet

 

> Lire la deuxième partie de la chronique de Claude-Henri Rocquet


> Lire la troisième partie de la chronique de Claude-Henri Rocquet

il y a 11 mois Suivre (1) · Utile  (1) · Commenter

1 commentaire

Collas il y a 11 mois

Très beau article est très bien détaillés. Je pense que je vais lire cette ouvrage le plus tôt possible.

Très cordialement. Grégory de l'assosiation ''Les doc 28''

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