C’est merveilleux une… fille

Michel Sardou chantait dans les années 1980 qu’être une femme n’était pas une sinécure, une femme jusqu’au bout des seins tout en étant la boniche de service, femme de ménage dans la journée et grande sensuelle la nuit, sans parler des enfants à gérer, pendant que monsieur… regarde la télé. Être une fille n’a jamais été un plaisir, sauf, peut-être, depuis quelques années où l’équilibre s’approche un peu de sa réalisation tout en continuant à faire pencher le plateau de la bascule vers le mauvais côté, il faut dire que tant de milliers d’années à avoir pris les mauvaises pratiques, il ne va pas s’établir une égalité en un seul claquement de doigts, même si notre société marche à vitesse folle. Le numérique véhicule plus vite les idées et les infos mais les mentalités ne changent pas aussi rapidement.
D’ailleurs l’idéologie galopante a aussi tendance à tout mélanger, entre la féminisation à outrance et le point médian, la place des femmes est autrement plus importante que l’intronisation du genre dans la grammaire ; ainsi je ne dirais pas que Camille Laurens est une écrivaine, car il y a des limites qui ne peuvent se franchir sous le seul garant de la beauté de la langue, un écrivain est indépendant de son sexe ; mais passons ces querelles enfantines pour entrer dans le vif du sujet.

Voilà un père, médecin généraliste à Rouen – on sent pointer quelque peu l’autofiction, avec d'autres détails par la suite – qui joue les machos et s’amuse à moquer ses progénitures ; d’ailleurs quand l’inspecteur du recensement lui demande s’il a des enfants, il répond non, j’ai deux filles… Fermer le banc, la messe est dite.
La France des années 1950-60, si elle n’est pas aussi primaire que l’Inde qui voit des villages entiers peuplés des seuls hommes – à force de tuer les filles à la naissance – n’en est pas moins révulsante pour ceux qui n’ont pas connu cette époque où à qui la mémoire fait défaut. Une femme n’a pas de compte en banque, ne peut travailler qu’avec l’aval du mari, n’est pas reconnue dans ses problématiques de femme – menstruations, travail domestique, libido, place dans le foyer, la société, etc. –, est sujette à des blagues de mauvais goût, est enfermée dans un carcan de "boniche" et doit sans cesse imposer son point de vue tout en restant en retrait. Et d’être vierge pour le mariage, comme si nous étions au Moyen Âge. Mais le MLF parviendra à imposer la loi Veil et les femmes reprendront le contrôle plein et entier de leur corps. De leur esprit également et fatalement de leur destin, au grand dam de ces messieurs, d'ailleurs.

Par le prisme d’une famille bourgeoise moyenne, Camille Laurens dresse l’inventaire de ces temps oubliés mais pas si éloignés, où être une femme pouvait s’apparenter à porter en soin une tare congénitale. Avec un talent certain pour le tempo, changeant de narrateur selon les époques – et de style – Camille Laurens nous fait aussi bien rire que pleurer selon les étapes de la vie de cette Laurence qui finira par comprendre, à travers les yeux de sa fille, que c’est merveilleux, une fille !

Parfois, il suffit d’une phrase pour faire tomber des monuments. Donjon d’effroi, remparts de honte, la tour s’écroule dont on était à la fois la prisonnière et la geôlière, et d’un seul coup c’est plein soleil, c’en est fini des meurtrières
[…] Il suffit d’une phrase, à peine une phrase, un mot, un adjectif laissé en blanc dans la phrase incomplète, un petit quelque chose qui lui manquait […] et soudain le monde s’ouvre, un sens nouveau éclôt sous la langue, tu débarques et c’est le pays des merveilles […] il faut prendre la phrase et la recueillir, la sauver, répéter le mot de passe, le transmettre et ne jamais l’oublier.
Oui, c’est merveilleux une fille. Qu'on se le dise, une bonne fois ; et que l'on passe enfin à autre chose, comme de bien vivre ensemble, par exemple...

 

Rodolphe

 

Camille Laurens, Fille, Gallimard, août 2020, 225 p.-, 19,50 €
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