Gérard Depardieu, Falstaff et Gargantua

Cerner Gérard Depardieu est devenu tâche quasi-impossible. Si encore il s’était contenté de faire l’acteur, on aurait pu y arriver. Film après film, réussite après navet. Tout reprendre, tout passer au tamis. Pas facile tant il s’est dispersé mais, avec un peu de courage et beaucoup de recherches, on doit pouvoir y parvenir.


Hélas le bougre ne s’est pas contenté de balancer des répliques – mieux que personne – devant une caméra ou sur une scène. Il a tout fait, dans tous les domaines. Semblant se trouver dans mille lieux à la fois, il en est devenu insaisissable, voire incompréhensible. Tel est Gégé. Boulimique de tout, goinfre de la vie.


Le meilleur moyen de le comprendre reste d’aborder séparément chaque aspect de sa personnalité. Ce que ce livre réussit avec brio. Bien mieux qu’une biographie (et elles sont nombreuses) ou qu’un de ses ouvrages d’entretien (dans lesquels Depardieu se révèle incapable de suivre un fil conducteur), cet album nous permet d’entrer dans le monde de Gérard, presque (mais vraiment  « presque ») dans sa tête.


Les auteurs (ils sont nombreux) ont fait des recherches précises et ont interviewés moult personnes (connues ou non) qui, à force de donner des versions et des visions différentes, peignent un Depardieu comme une œuvre moderne, pleine de taches de couleurs se chevauchant et de quelques taches noires assombrissant les coins.


Je ne vais pas dresser la liste de tous les sujets abordés mais l’essentiel est là. Déjà l’acteur occupe la place de choix avec sa découverte (Les Valseuses) et ses errements (sa carrière aux États-Unis). Mais il y a aussi l’enfance, le football, l’homme d’affaires, le "copain" de Fidel Castro, etc. Bertrand Blier, Isabelle Adjani, Fanny Ardant, Abel Ferrara... étayent le propos de leurs réflexions et souvenirs. Tout cela est solide, bien fait.


Le livre commence par une interview de Gérard. Complètement déjantée. Dans laquelle il passe du coq à l’âne, mélange les sujets. J’ai eu le privilège d’interviewer relativement souvent Depardieu. À différentes époques (de Germinal à Astérix au service de sa majesté !) Plus le temps passait, plus ses propos devenaient difficiles à suivre. Il n’en demeurait pas moins fascinant. Avec un refus acharné de la langue de bois. Je me souviens notamment d’une rencontre pour la sortie de L’Autre Dumas (film dont plus personne ne parle) au cours de laquelle il a massacré les producteurs… qui étaient dans son dos ! Cette franchise, cette démesure le rendent sympathique. Comme le rappellent plusieurs interrogés de ce livre, il n’est pas de notre monde. Il s’est créé le sien.


Donc après cette interview en guise d’ouverture, défilent tous les sujets et voilà le lecteur pris dans le tourbillon Depardieu. Les chapitres sont suffisamment clairs et suffisamment courts pour ne pas donner le tournis. Ici, on ne s’englue pas dans l’étude absconse. On parle des faits, des rapports de Gérard avec les autres, quels qu’ils soient.


Bien sûr, il aurait fallu un livre trois fois plus gros pour tenter de parler de tous les aspects de Depardieu. Sa vie privée n’est qu’effleurée, ses rapports avec ses enfants restent en filigrane, ses amitiés cinématographiques (John Travolta et Robert de Niro entre autres) subsistent en toile de fond. Plus les nombreux autres sujets qu’il doit sûrement cacher ou qu’il souhaite que l’on oublie. Même le cinéma est morcelé. Astérix sacrifié au profit de Pialat. Mais c’est normal, logique. L’essentiel est là et bien là. Plus que suffisant pour un véritable portrait. Je recommande vivement ce livre à tous ceux qui veulent connaitre Gérard Depardieu.


Concrètement, il s’agit de la réédition d’un numéro spécial de la revue Sofilm datant de mai 2014 (ce qui explique sa mise en page très "revue"). Certaines informations mériteraient d’être actualisées ou complétées mais ce ne sont là que détails.


Enfin, seules fausses notes : quelques répétitions dans les textes (Fanny Ardant se retrouve à dire quasiment la même chose dans des chapitres différents, idem pour le traitement lui ayant permis de vaincre sa timidité…). Mais je signale ça uniquement parce que j’ai l’esprit chafouin et le stylo chatouilleux.


Philippe Durant


Gérard Depardieu, Ouvrage collectif, Capricci, "so film", 203 pages, octobre 2016, 23€

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