Charles Baudelaire (1821-1867), poète auteur des Fleurs du Mal, traducteur d'Edgar Poe et critique. 

Charles Baudelaire authentique

Cultivons de l’authentique, comme disait Hugolin, et quoi de mieux que l’ermitage provençal pour savourer l’intégrale de Baudelaire. Mais la vraie, celle-là, dans l’ordre chronologique, sans l’intervention des tiers qui pensaient rentabilité au lieu d’éthique. On connaît l’aventure des écrits de Kafka, on oublie celle de Baudelaire. Lui aussi, fut conscient du malentendu qui préside à la notoriété publique, cette forme de prostitution qui règne désormais sur notre société et qu’il faut mieux pratiquer que combattre, histoire de la prendre à son propre jeu, comme le faisait Soulages qui, dans un demi-sourire, confiait qu’il peignait le week-end à Sète et montait à Paris faire la pute pour que son œuvre soit reconnue.
Or, Charles Baudelaire n’aime pas cette manière de faire, et encore moins les cénacles et lobbies, emporté malgré lui dans un courant de pensée que sa critique de l’art n’avait pas l’ambition de créer : il s’est toujours défié de cette manie d’un militantisme étroit. Ce qui ne l’empêcha pas de peser – malgré lui ? – sur le goût de ses contemporains. On pense au célèbre Salon des refusés où son flair le mena à soutenir Manet et son célèbre Déjeuner sur l’herbe
Mais il y eut d’abord ses premiers écrits sur le Salon de 1845 et l’on se régale de sa plume acerbe à l’humour vache – Ouvrez l’œil, nation nigaude, et dites si vous vîtes jamais de la peinture plus éclatante, et plus voyante, et même une plus grande recherche de tons ; à propos d’Ingres dont le libertinage sérieux et plein de conviction est salué – qui croque, démasque, pique et renvoie dans l’ombre les prétentieux ; tout comme l’on savoure l’éloge à Delacroix et Corot, comment en si peu de lignes dire l’essentiel sans pompe ni morgue… Il en va de même pour la Nymphe au Scorpion de Bartolini, sculptier dont Baudelaire saluera la maîtrise et le charme qui se dégage de son œuvre.

Et que dire de la délectation prise à découvrir Le Salon caricatural – Critique en vers et contre tous de 1846, illustré de soixante dessins sur bois magnifiquement rendus sur ce papier bible qu’au toucher la main remercie tant elle jubile de ce contact en matière naturelle qui n’est pas ce verre chimique désormais interface de tout ce qui compte comme objet connecté… Amis lecteurs, férus du digital et donc sous influence maléfique de la déconstruction attention à vous, écoutez Baudelaire qui vous rappelle l’essentiel : […] vous avez besoin d’art. L’art est un bien infiniment précieux, un breuvage rafraîchissant et réchauffant, qui rétablit l’estomac et l’esprit dans l’équilibre naturel de l’idéal. Lequel est aujourd’hui totalement absent de nos sociétés basées sur la victimisation et la quête du profit maximum. Sans art point de spiritualité, sans spiritualité point de civilisation…
En deux opus, Baudelaire aura distribué éreintements et éloges avec une franchise, une insolence qui en remontre aux plus radicaux ; quels que soient le thème et le genre, il ne prise que l’unité de pensée, la liaison organique des formes, au contraire de l’anecdotisme qui contamine jusqu’à la propagande coloniale d’Horace Vernet ; ses enthousiasmes les plus francs vont aux tenants du bizarre (William Haussoullier), de l’éros direct (Octave Tassaert), du portrait investi et enfin de la nature – campagnes, forêts, rivages – rendue avec sincérité et émotion. Pour lui, le devenir du paysage moderne se joue entre Rousseau et Corot, car l’assène-t-il il n’y a d’immoral que la mauvaise peinture.

Entends-tu, lecteur – enfin ! – que la littérature t’enveloppe mieux que mille pixels, et ton crâne à chaque bulle
Prier et gémir :
"Ce jeu féroce et ridicule
Quand doit-il finir ?
Pose donc ton engin numérique sans affect qui Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l’air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l’éther.

Pour Jacques Rivière, le vers baudelairien est parfait de brusquerie ou de douceur, d’un lexique ouvert aux mots de la cité, d’une pensée d’âme déchue qui innocente la volupté par haine des vrais vices et n’écarte aucune misère de sa confession…
Charles Baudelaire n’est pas dupe, et déjà – sans l’aide du tribunal des réseaux sociaux – il sait combien le peuple est dangereux et manipulable : Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité, ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. On dirait que de l’amour impie de la liberté est née une tyrannie nouvelle, la tyrannie des bêtes, ou zoocratie, qui par son insensibilité féroce ressemble à l’idole de Jaggernaut. (Edgar Poe in Écrits, 1855-1857) De quoi confirmer la prophétie qu’Alexandre Soljenitsyne fit à Harvard, au début de son exil, quand il tança le monde occidental en l’avertissant qu’il courait vers sa fin, victime de la société du spectacle et d’une tyrannie larvée qui manipulait les foules à dessein dans le seul but de conquérir encore plus de territoires…
Enfin nous pouvons lire le volume des Fleurs du mal dans sa continuité primitive : l’ébauche publiée dans la Revue des Deux-Mondes puis les deux éditions sont intégralement reproduites, offrant au lecteur les deux états sous lesquels a circulé le recueil du vivant de son auteur. La première édition de 1857 – condamnée par la justice impériale pour outrage à la morale publique et amputée de six pièces – et celle de 1861 qui comportait trente-cinq nouveaux poèmes, mais ne rétablissait pas les pièces condamnées.
Vilipendé en son temps mais justement réhabilité dès les années 1930 – mis à part l’idiotie sartrienne, comme quoi il n’en rata vraiment pas une seule, qui vit le philosophe des salons tenter de salir une dernière fois l’œuvre en se ridiculisant – Baudelaire s’affirme comme LE poète… En 1887, le père de Gaston Gallimard n’a-t-il pas confié à Rodin son exemplaire des Fleurs du mal pour qu’il l’illustre ? L’histoire hallucinante de cette œuvre extraordinaire était lancée.

Cette collection est parfois un chantier permanent, surtout pour les phares qui la conduisent, à l’exemple de celui qui fut le premier volume, paru en 1931 suivi d’un second en 1932 ; lesquels fusionnent après-guerre en un volume Œuvres complètes numéroté 1-7 qui va, à son tour être profondément remanié en 1961 ; puis se sera de nouveaux deux volumes (1975 et 1976) pilotés par Claude Pichois, le maître incontesté des études baudelairiennes, pour aboutir – enfin ! – à cette dernière édition, la cinquième…
Cette édition définitive (?) observe fidèlement l’ordre chronologique, suivant en cela l’intention de Pichois, pour montrer l’œuvre dans son devenir, des premiers vers latins aux ultimes notes interrompues par la paralysie. Ouvrage inaugural de la collection, en 1931, ce tome I est entièrement revisité car l’œuvre de Baudelaire forme un tout et qu’il n’y a pas d’autre manière de l’aborder qu’en associant le poète, l’essayiste et le critique d’art. Si la vie de Baudelaire fut courte, son œuvre fut écrite et publiée dans le temps, ce qui a donc conduit les éditeurs à réorganiser ces deux tomes en ordre chronologique : on trouvera donc dans le tome I les premières publications qui furent des écrits sur l’art, le Salon de 1845, Le Salon caricatural et le Salon de 1846. Quoique inachevées, les grandes œuvres posthumes – Fusée, Mon cœur mis à nu, La Belgique déshabillé, etc. – sont publiées à leur date de rédaction. Enfin, les nombreux textes épars sont également présentés à leur date de publication…

Il semble paradoxale de voir combien d’années il fallut pour trouver un public alors qu’aujourd’hui Les Fleurs du mal est sans nul doute le livre de poésie française le plus lu. Notamment grâce à son inscription dans tous les programmes scolaires : hé oui, Baudelaire est devant Hugo !
Il est loin le temps du procès de 1857 pour délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ; une époque absurde où Flaubert avait aussi risqué la prison pour Madame Bovary – quand désormais on publie un Baise-moi sans la moindre anicroche… Donc Baudelaire condamné jusqu’en… 1949, et seulement réhabilité grâce à l’intervention de la SGDL. Mais les marches de la reconnaissance n’en seront pas moins distantes et difficiles à monter, entre clichés et récupération bien-pensante. Car il n’y a pas que la poésie dans l’œuvre de Baudelaire qui fut à la fois l’observateur le plus attentif des progrès issus de la révolution industrielle et le contempteur le plus radical du progrès comme frénésie matérielle et décadence morale – que serait-il horrifié aujourd’hui ?! Passionné de nouveautés mais toujours sensible à la nostalgie, à la mélancolie, au regret consubstantiel au renouvellement incessant des mots et des choses qui résulte du progrès moderne et de sa perversion sous la forme de la mode : woke entends-tu ?
Ami lecteur, jette-toi sans tarder sur ton libraire pour lui demander cette édition, tu vas y découvrir un Baudelaire total : compliqué, discordant, aux antipodes des masques univoques – l’artiste maudit, le réaliste, le décadent, le classique, le moderne – dont on l’affubla au fil des lectures partisanes. Voici donc Les Fleurs du mal, Le Spleen de Paris, les Salons qui font désormais partie intégrante des classiques de la modernité.

François Xavier

Charles Baudelaire, Œuvres complètes Tome I, édition publiée sous la direction d’André Guyaux et Andrea Schellino. Avec la collaboration d’Aurélia Cervoni, Antoine Compagnon, Romain Jalabert, Bertrand Marchal, Henri Scepi, Jean-Luc Steinmetz, Matthieu Vernet et Julien Zanetta. Préface d'Antoine Compagnon, coll. Bibliothèque de la Pléiade, n° 1, Gallimard, mai 2024, 1760 p.-, 75€ jusqu’au 31 décembre 2024 puis 82€

Ce volume contient

Les écrits de Baudelaire de 1836 à Février 1861 : Vers latins - Salon de 1845 - Le salon caricatural - Salon de 1846 - La Fanfarlo - Publications préoriginales de poèmes à paraître dans «Les Flers du Mal» - Les Limbes - Douze poèmes envoyés à Théophile Gautier - Exposition universelle de 1855 - Les Fleurs du Mal (les dix-huit poèmes de la «Revue des Deux Mondes») - Edgar Poe. Sa vie et ses œuvres (et autres textes sur Edgar Poe) - Les Fleurs du Mal (édition de 1857) - De l'essence du rire - Quelques caricaturistes français - Quelques caricaturistes étrangers - Théophile Gautier - Salon de 1859 - Les Paradis artificiels.

Charles Baudelaire, Œuvres complètes Tome II, édition publiée sous la direction d’André Guyaux et Andrea Schellino. Avec la collaboration d’Aurélia Cervoni, Claire Chagniot, Antoine Compagnon, Bertrand Marchal, Henri Scepi et Julien Zanetta , coll. Bibliothèque de la Pléiade, n° 7, Gallimard, mai 2024, 1792 p.-, 75€ jusqu’au 31 décembre 2024 puis 82€

Ce volume contient

Les écrits de Baudelaire de février 1861 à 1867 : Les Fleurs du Mal (Édition de 1861) - Richard Wagner et "Tannhäuser" à Paris - Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains - Fusées - Hygiène - Le peintre de la vie moderne - Mon cœur mis à nu - La Belgique déshabillée - Amœnitates Belgicæ - Les épaves - Atelier du «Spleen de Paris» - [Pensées et aphorismes]. Appendice : Titres, projets et fragments - Notes de lecture - Carnet - Transcriptions.

Stéphane Guégan, Album Charles Baudelaire, 209 illustrations, Gallimard, mai 2024, 256 p.-, les albums de la Pléiade ne sont pas mis en vente, mais offerts gracieusement par les libraires, à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade, pour l’achat de trois volumes de la collection ; ils ne seront pas réimprimés.

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