"Le Convoi sauvage", le film avant "Revenant"

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Staying Alive

 

Lazare fait bien les choses, et Leo Di Caprio a su le prendre pour modèle pour obtenir son Oscar. Mais Richard Harris avait déjà joué les revenants avec maestria dans le Convoi sauvage de Richard Sarafian.

 

Une nouveauté ? Pas vraiment. Le film lui-même date d’il y a quarante-cinq ans et le dvd français est sur le marché depuis 2011. Mais l’éditeur a eu la bonne idée de « ressortir » ce dvd, ce qui rafraîchira la mémoire du public et de certains critiques injustement amnésiques [1]. Or donc, Leonardo Di Caprio a fini par obtenir son brevet de king of the world, en tout cas de roi du monde hollywoodien : il l’a eu, son Oscar. Mais on n’a pas suffisamment insisté sur le fait que The Revenant, sans être à proprement parler un remake, était une variation sur une histoire incroyable-mais-vraie déjà traitée au cinéma : avant Leo, il y a eu Richard Harris dans le Convoi sauvage, réalisé par Richard Sarafian.


Il est inutile de s’engager ici — d’aucuns l’ont déjà fait, et assez rageusement même (v. les Inrockuptibles) — dans les méandres subtils d’une étude comparative. Disons simplement que, là où Inarritu — ce dangereux birdmaniaque à l’esthétique tonitruante et étouffante — multiplie les acrobaties et les effets, Sarafian choisit une approche tranquille, estimant à juste titre que le sujet qu’il traite porte en lui-même sa propre dynamique. (Point Limite Zéro, qu’on peut revoir au cinéma depuis quelques semaines, obéit au même principe : le même Sarafian filme très classiquement ce qui aurait pu être un Fast & Furious avant la lettre).


Ce départ entre le fond et la forme rejoint l’ambiguïté du thème du mort-vivant (puisque, comme on sait, toute l’intrigue tourne autour d’un homme déchiqueté par un ours qui « ressuscite » après avoir été abandonné par des compagnons cyniques ou désemparés, comme on voudra). Est posée ici la vieille question des rapports entre l’homme et la nature, mais d’une manière tellement dialectique que ni les écolos, ni les anti-écolos n’y trouvent tout à fait leur compte. La nature apparaît comme un véritable enfer, avec neige, glace, froid, bêtes sauvages dévorant les entrailles d’autres bêtes encore vivantes, mais elle offre aussi, pour qui sait la bien voir, les outils permettant de triompher des pièges qu’elle-même tend. Certes, il y a bien longtemps que les savants et les philosophes, stoïciens en tête, nous ont appris que nous pouvions dompter la nature… à condition de nous soumettre aux lois de la nature, mais toute l’intelligence du Convoi sauvage consiste à traduire ce paradoxe, non pas à travers des épisodes contradictoires, mais à travers des images dont chacune porte en elle-même sa propre ambiguïté. Il y a par exemple cette Bible dont le héros se résout à arracher quelques pages quand il ne trouve rien d’autre pour allumer le feu qui l’empêchera de mourir frigorifié. Certains pourront y voir un geste sacrilège — a-t-on bien le droit, quelle qu’en soit la raison, de brûler un texte sacré ? D’autres au contraire pourront trouver là un signe de la miséricorde divine, la Bible se présentant comme l’outil magique qui permet de ranimer la flamme de la vie. Même incertitude dans cette scène d’accouchement en pleine forêt : la manière dont la parturiente, une Squaw, est livrée à elle-même pour mettre son enfant au monde (le père ne se penchera sur le bébé qu’« après la bataille ») a quelque chose de glaçant, mais on pourra soutenir à l’inverse qu’il se dégage de cette chorégraphie primitive, pour ne pas dire animale, une harmonie quasi cosmique.


En fait, l’histoire invraisemblable du héros du Convoi sauvage n’est invraisemblable que parce qu’elle est présentée comme celle d’un individu, mais ce n’est jamais que le concentré de l’histoire de l’humanité, et du passage de l’état sauvage à la civilisation, dans le bon sens du terme. Allez, n’ayons pas peur de révéler la fin : le moribond abandonné ne va pas embrasser ceux qui l’avaient abandonné quand il les retrouve, mais il a compris que la vengeance est un plat qui ne se mange pas. Parce que son expérience lui a montré qu’il convient d’aimer son prochain comme soi-même, et qu’il serait absurde d’expédier ses ennemis ad patres quand on vient d’effectuer soi-même péniblement le trajet inverse. Il faut ajouter, pour être précis, qu’un tel renversement était déjà en germe du côté des méchants aussi, puisque le plus traître d’entre eux, le chef qui avait donné l’ordre d’abandonner, voire d’achever le blessé, entretient une espèce de lien télépathique avec lui et devine, sent qu’il est toujours vivant.


Richard Harris, sauf erreur, n’a nulle part décroché la moindre statuette pour ce Convoi sauvage. Richard Sarafian explique dans un bonus que la carrière du film a été quelque peu entravée au moment de sa sortie par la concurrence du Jeremiah Johnson de Sydney Pollack (Robert Redford, il est vrai, n’avait pas encore été défiguré par les bistouris de la chirurgie esthétique…). Mais Harris pourrait bien demeurer comme l’un des comédiens les plus marquants de la seconde moitié du XXe siècle. Sa filmographie n’est pas irréprochable, mais il n’avait pas attendu de fricoter avec Harry Potter pour instiller quelque chose de proprement fantastique dans ses personnages. La manière dont, dans un film comme Pleure, ô pays bien aimé, il vieillit de vingt ans en un seul plan en apprenant la mort d’un être cher, est littéralement ahurissante. Nul ne savait comme lui exprimer la faiblesse des forts et la force des faibles.

 

FAL

 

[1] La seule innovation, à propos de ce dvd, est qu’il peut être désormais acheté « tout seul ». Il était à l’origine inclus dans un coffret — au demeurant toujours disponible — contenant un autre film de Sarafian, le Fantôme de Cat Dancing, et un ouvrage de Philippe Garnier intitulé l’Ame de l’Ouest.

 

Le Convoi sauvage (Man in the Wilderness)

Un film réalisé par Richard Sarafian

avec Richard Harris et John Huston.

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