le mythe Alien, gothique survival horreur

« […] nous pouvons voir Alien comme l’annonciateur d’un revival extraordinaire de l’horreur biologique lovecraftienne dans les mélanges modernes entre science-fiction et gothique »

 

Alors que la science-fiction au cinéma se limitait à des films de série Z avec monstres en plastique ou à des superproductions immaculées tel Star Wars, un cargo crasseux sort de sa trajectoire et se dirige vers un signale de détresse. Le Nostromo (dont le nom vient de Joseph Conrad) est piloté par un super-ordinateur, "maman", qui réveille l'équipage qui va devoir explorer un vaisseau abandonné... et commence le plus effrayant survival horror que le cinema n'a jamais connu. Pourtant ce mythe moderne du cinéma qu'est Alien est d'abord un projet que personne ne veut...


Reprenant la genèse du film sur le mode survival même — sa narration est un compte-à-rebours où les personnages meurent un par un —, le professeur Roger Luckhurst, spécialiste du genre,  met Alien en perspective avec l'histoire du cinéma de genre aussi bien qu'avec l'histoire sociale des crises économiques et sociales de la fin des années 70 (le tournage se fait en pleine grève générale notamment des mineurs) personnelle de chacun des intervenants : le scénariste ruiné Dan O'Bannon qui reprend un vieux projet et le retravaille sur le canapé d'un ami qui l'héberge, l'artiste peintre H.R. Giger à qui l'on confie la physionomie de la créature, le réalisateur de publicités Ridley Scott qui fait de cette histoire un film novateur en phase avec la crise sociale et porteur d'un message humaniste innovant. 


L'Alien n'est pas un monstre de plus dans la galerie d'Hollywood, c'est la résurgence du gothique même (maison hantée, absence du père, créature inhumaine) dans ce Frankenstein intersidéral et le symbole de l’altérité à laquelle l’homme confronte sa capacité de survie. Et si l'on considère le film du point de vue du chat, Jonessey, qui survit sans mal et même semble organiser la survie des humains (celui qu'il conduit au monstre, Ripley qu'il "pousse" à revenir le chercher...), il "souligne le thème central d'Alien, étude philosophique des possibilités de cohabitation entre humains et étrangers extraterrestres".

 

Luckhusrt explore toutes les sources sociales et culturelles et rappelle les avatars du monstre dont l’origine plastique de l’alien lui-même vient du scénario original de Dan O’Bannon et de recommandations qu’il fait à l’excentrique et génial H.R. Giger, mais puise aussi dans une réflexion de Ridley Scott à partir du triptyque de Francis Bacon "Trois études de figures au pied d’une crucifixion" (1944) aussi bien qu’aux photographiques de Nubiens par Lenu Riefensthal…

 

La lecture que Luckhurst propose du phénomène cinématographique que fut Alien à sa sortie en 1979 est magistrale de synthèse et d’intelligence. Il passe en revue les plus importantes lectures et les plus farfelues aussi (féministe, marxiste-léniniste...) et réussissant à contextualiser l’œuvre de Ridley Scott dans sa genèse douloureuse, rappelle qu'il s'agit d'un moment rare et d'une incroyable force, celui de la naissance d'un mythe.

 

 

Loïc Di Stefano

 

Roger Luckhurst, Alien, Akileos, « BFI, les classiques du cinéma », juin 2016, 96 pages, 11,90 eur 

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