Alien Covenant : Un univers biomécanique bien plus mécanique que bio.

Dans l’espace, personne ne vous entend ronfler. Le nouveau film de Ridley Scott, "Alien ‒ Covenant" fait suite à "Prometheus". Autrement dit, c’est la séquelle d’une préquelle. Il n’est pas sûr que ce petit jeu du trois pas en arrière-deux pas en avant fasse beaucoup avancer les choses.

Le film commence sur la réplique « I am your father », mais on est prié de ne pas rire. Ce qui pourrait apparaître comme un clin d’œil facétieux à Star Wars est en fait une double revendication. Si clin d’œil il y a, c’est un « auto-hommage » à Blade Runner, puisque la phrase est prononcée par un créateur d’androïdes à l’intention d’une de ses créatures. Et, si l’on s’en tient à l’univers Alien, c’est aussi une note d’intention de Ridley Scott, comme il l’explique lui-même dans des interviews : « Arrière, tout le monde. Tout comme Ulysse, revenu à Ithaque, a exterminé tous les prétendants, je vais me réapproprier la série. Poursuivant l’entreprise commencée avec Prometheus, je vais vous prouver qu’Alien n’a qu’un seul et unique maître : moi, Ridley Scott. Je ne suis pas, comme George Lucas, un père qui abandonne ses enfants. »

Mais Ridley Scott est-il toujours Ridley Scott ? Alien ‒ Covenant n’est sans doute pas un film plus mauvais que nombre de blockbusters qui encombrent les écrans depuis quelques années, mais c’est un film extrêmement décevant, pour ne pas dire bête à pleurer, pour qui a en tête l’Alien original.

Incidents techniques, l’équipage d’un vaisseau intersidéral se pose sur une planète aux allures édéniques, mais il oublie, ou plutôt il ignore (car, comme Covenant est une préquelle, personne sur ce vaisseau n’a encore vu Alien-tout court) que, lorsqu’on se trouve à proximité d’un gigantesque vaisseau primitif en forme de fer à cheval, il vaut mieux éviter de marcher sur des œufs. Car, comme le dit un vieux proverbe, on ne peut pas casser certains œufs sans faire une omelette fatale.

On aurait mauvaise grâce à railler la simplicité de cette situation : c’est la loi du genre. La vraie question est de savoir ce qu’on en fait, ce qu’on plante dans un tel décor. Ici, malheureusement, pas grand-chose. Inutile d’attendre le moindre effet de surprise. Curieusement, et en violation des règles de base propres à toute histoire qui prétend introduire un suspense, toute apparition d’alien, sans exception, débouche immédiatement sur la réduction en bouillie de l’être humain qu’il surprend. Tout est joué, perdu d’avance. Rappelez-vous, dans Alien 3, cette séquence où l’Alien venait littéralement flairer, lécher presque, Sigourney Weaver et s’en repartait sans rien lui faire  et l’énigme qu’elle constituait (ce n’est qu’ensuite qu’on découvrait que cette mansuétude était due au fait que Sigourney était « enceinte »…). Rien de tel dans Covenant. La nouveauté fracassante, c’est que l’accouchement d’alien se fait désormais par le dos ou par la bouche au lieu de se faire par la poitrine. On n’arrête pas les progrès de l’obstétrique. Nul doute que la prochaine fois, ce sera par l’oreille.

À vrai dire, là encore, peu importe. Toute cette quincaillerie pourrait servir de support intelligent à l’étude d’une société. Or nous n’avons droit, à cet égard, qu’à une très rapide réflexion sur l’autorité du chef quand, après la disparition du commandant de bord, son second, malgré sa bonne volonté, se révèle nettement moins compétent lorsqu’il s’agit de réagir face à une situation de crise. Pour ce qui est de tous les autres membres de l’équipage, nous resterons sur notre faim. Qui sont-ils ? d’où viennent-ils ? pourquoi sont-ils là ? quels rapports entretiennent-ils les uns avec les autres ? Où est donc passé l’esprit de « camaraderie » (comme aiment à dire les Anglais) qu’on trouvait dans le premier Alien ? Allons, pourquoi poser de telles questions quand tous sont si occupés à se faire déchiqueter par les Aliens et par les effets spéciaux ? Finalement, les seuls personnages qui intéressent vraiment Ridley Scott, ce sont, comme l’annonçait la première scène, ses androïdes. Et il est vrai que ces versions revues et corrigées du Hal 9000 de Stanley Kubrick ‒ c’est lui-même qui les définit ainsi ‒ font partie des thématiques majeures de l’univers de Ridley Scott. Mais la force de 2001 et, chez Scott lui-même, celle de Blade Runner, c’était de nous révéler à un moment donné l’humanité profonde de ces machines. Et de nous émouvoir. L’univers biomécanique reste ici bien plus mécanique que bio.

Il y a bien un conflit entre un bon androïde et un mauvais androïde, tous deux « incarnés » par Michael Fassbender, mais le twist final auquel il donne lieu est tellement attendu qu’il fait l’objet d’une ellipse pure et simple, et qu’il témoigne d’une misanthropie, ou ‒ mais n’est-ce pas la même chose ? ‒ d’un désespoir pour le moins regrettable.

Le cinéphile éclairé pourra toujours se délecter de la richesse des effets spéciaux et s’appliquer à repérer des mises en abyme. L’incompétence du nouveau commandant en chef du vaisseau Covenant ‒ au fait, signalons pour les non-anglicistes que ce mot signifie « pacte » ‒ est peut-être une pique lancée par Scott à l’encontre de ses successeurs (même si l’un d’entre eux se nommait James Cameron…) et le jeu entre les androïdes jumeaux peut être vu comme un hommage rendu au frère défunt, Tony Scott (il y avait déjà quelque chose de cela dans les rapports conflictuels entre Moïse et le « vrai » fils de Pharaon dans Exodus), mais ces mises en abyme sont trop autocentrées pour susciter vraiment l’adhésion du spectateur. Alien ‒ Covenant, explique Ridley Scott, a pour ambition et pour fonction de combler les lacunes du premier Alien. Mais une pièce reste cruellement manquante dans cette nouvelle construction : cela s’appelle l’humour.

FAL

Alien ‒ Covenant, un film réalisé par Ridley Scott, avec Michael Fassbender, Katherine Waterston (sosie de Valérie Lermercier), Billy Crudup, Danny McBride.   

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