Avant-propos à un inédit de Claude-Henri Rocquet

Ces soixante pages, de 2012, je les ai très volontairement suscitées chez Claude-Henri Rocquet. Non pour que nous nous y entretenions véritablement, mais afin que, beaucoup plus simplement, il réponde à quelques-unes de mes questions à son endroit.
C’est que, par ce biais, j’entrevoyais une heureuse façon de rendre la pareille, comme on dit, à celui qui, fort amical, fervent, avait d’enthousiasme écrit puis aussitôt très généreusement offert Rêver avec Serge Fiorio pour être publié en tête de mon Pour saluer Fiorio, en 2011, année du départ du peintre ami très cher qu’un an plus tôt je lui avais fait connaître et rencontrer à Montjustin même, en son minuscule atelier bâti en figure de proue face au grand Luberon animal.

Je voulais par là lui en être, autant que faire se peut, reconnaissant en l’invitant ainsi à écrire encore autre chose via diverses questions pouvant l’interpeller, car je savais combien sa faim, sa soif, à la fois sa fringale et sa gourmandise, son besoin impératif et même vital d’écrire, étaient grands ; ce dont, comme pour preuve s’il en fallait une, en témoigne d’on ne peut plus près Annik, son inséparable épouse : C’est un homme qui a tout donné pour l’écriture. Elle était son plaisir, son foyer. C’était un poète avant tout, même quand il écrivait autre chose, un amoureux de la langue française.
Certes, Claude-Henri n’avait pas le moins du monde besoin de mon intervention pour s’exprimer et cette initiative - j’en ai tout de suite eu en amont pleine conscience -, pouvait donc paraître très prétentieuse de ma part ; mais qu’importe puisque à mon grand bonheur – qui peut le plus peut le moins, n’est-ce pas ! –, Claude-Henri donna tout de go suite à mon audacieuse invite, non seulement avec joie, mais également de grand cœur ! Entreprise dès lors aussitôt mise en route, qu’il mena lui-même tout du long tambour battant, me disant avoir hâte, à chaque fois, de recevoir ma prochaine question !

C’est par téléphone que, depuis notre initiale rencontre du printemps 2010, nous avions peu à peu pris l’habitude de nous entretenir en toute liberté de toutes sortes de choses : de l’actualité, du sujet d’un roman, d’une peinture ou d’un peintre, du monde des symboles, de celui du rêve qui nous tenait tous les deux fort à cœur, de questions banales, comme de mystique ou encore d’ésotérisme ; de que sais-je encore, mais toujours abondamment. Alors, en effet très loquaces tous les deux - lui bien plus que moi car, poète tout autant qu’herméneute de toute première force, il avait bien sûr bien plus à dire, à partager -, nos conversations non pas duraient, mais allaient, sans entraves, comme hors du temps ; c’est en tout cas le souvenir et le sentiment prégnant qu’aujourd’hui encore j’en garde, et sans doute à jamais.
À tel point qu’un soir, faisant comme d’habitude ses devoirs de classe à même la table de la pièce commune, mais plus qu’irrité cette fois par ce énième dérangement parasite, mon jeune fils ne trouva rien d’autre de mieux à faire, pour couper court, c’est le cas de le dire, et ainsi ne pas péter les plombs,  que de carrément débrancher la fiche téléphonique ! Ce qui, par la suite, ne nous empêcha pas de remettre ça et de poursuivre, mais bien entendu (!) à d’autres heures, désormais adéquates pour ne plus importuner qui que ce soit dans ses activités à la maison.

Faire fructifier ces déjà riches et denses conversations fut mon argument princeps pour convaincre et rallier Claude-Henri à la cause du projet, mais je n’eus pas à lui en fournir d’autres, d’aucune autre sorte, pour pouvoir tout d’abord, en premier lieu, lui demander bientôt noir sur blanc : Où êtes-vous né, Claude-Henri Rocquet ?

Dès lors, ses réponses ne se firent jamais attendre, développant généreusement, pleines d’inventions et de trouvailles significatives, dévoilant à foison toutes sortes d’analogies subtiles ou frappantes au sein d’interprétations donnant ou faisant prendre sens véritable. Le tout, jamais, au grand jamais, sans poésie.

Arrivés à la question 6, un événement se produisit, fatal pour la suite : par la voix de Jean-Daniel Belfond, leur directeur, les éditions Écriture proposèrent à Claude-Henri l'écriture d'un ouvrage sur Hopper pour paraître à l’occasion d’une grande exposition bientôt à venir aux Galeries nationales du Grand Palais. Il s’y attela aussitôt, sans relâche, car il ne disposait que de six mois, dernier carat, pour en honorer le contrat. Ce travail de commande urgente, je crois, lui coûta beaucoup, s’exténuant quelque peu pour en venir à bout. D’ailleurs, y serait-il parvenu, je me le demande, sans l’aide efficace d’Annik qui pour le moins le documenta ?
Travail au sortir duquel en tout cas, le sentant trop souvent en perte d’énergie, je n’osai plus lui adresser la moindre nouvelle question. Claude-Henri décéda hélas trois ans plus tard, subitement, en pleine nuit, à quatre-vingt-deux ans.
Je crois qu’il n’y a pas de jour où je ne pense à lui est la toute dernière phrase (à propos de son cher Lanza del Vasto) où ce travail reste à jamais interrompu, pour toujours en suspens.
 

André Lombard
 

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