Guide de voyage indispensable et un recueil de réflexions au plus haut point suggestif dans les "Jardins de l'Art Brut"

Depuis de longues années déjà – il n'est pas bien vieux, mais il a commencé jeune – Marc Décimo arpente la France et le monde pour découvrir ces lieux souvent insoupçonnés où se dressent un stégosaure en ciment armé, une Tour de Pise, aussi penchée que l'authentique (mais à vrai dire, où est l'authentique? Ne serait-il pas tout en toc?), ou une gigantesque pince à linge découpée en forme de statue de l'île de Pâques. De Mescoules à Bordighera, de Brownsville (Tennessee) à Koroni (Grèce), sans oublier ces hauts lieux que sont Hauterives(le palais idéal du facteur Cheval) et Rothéneuf (les rochers sculptés de l'abbé Fouré), il a roulé sa bosse partout, sans oublier son 24-36, sans doute remplacé maintenant par un appareil numérique. Partout? Par définition, le partout  est, comme ailleurs, inacessible. Je connais à Gérardmer un jardin hérissé de magnifiques mobiles, animés par les sources du lieu. Ils sont l'œuvre du menuisier local Alain Martin, et, vraiment, ils méritent le détour, mieux, le voyage. Ce sera pour le prochain livre de Marc Décimo.

Les chapitres de ce livre, abondamment illustrés de magnifiques photos, ont pour la plupart été préalablement publiés dans différents périodiques. Les plus fréquentés, de loin, sont les publications successives du Collège de 'Pataphysique. Il faut rendre grâce aux éditions dijonnaises Les presses du réel et à leur belle collection de L'écart absolu d'avoir rendu plus accessibles ces chroniques indispensables à qui veut explorer, hors des sentiers battus, les jardins de l'Art brut.

L'érudition de Marc Décimo, en ce domaine comme en plusieurs autres – outre Brisset et Duchamp, il est, par exemple, l'un des meilleurs spécialistes de la biographie de Saussure – est inépuisable. Par exemple, il a tout lu sur, et, ce n'était sûrement pas de la tarte, de Georges Monde. Vous ne connaissez pas Georges Monde, alias Georges Barthès? Vous avez tort: jetez-vous sur les ouvrages de ce fondateur de l'humainologie, « science que Georges Monde a inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir. » Elle inclut La littérature humaine, Les poèmes humains, La grévologie  (restée, toutefois à l'état de projet: c'est bien fâcheux, au moment où j'écris cet article, le 13 novembre 2007, jour particulièrement propice à la La grévologie  ), etc. Ici, les praticiens de l'art brut rejoignent les « fous littéraires ». Il en va de même, à ce qu'il me semble, pour le « cas » d'Hélène Smith, alias Élise Muller. Cette jeune dame genevoise qui parlait non seulement l'indien mais aussi le martien et dessinait les paysages de la planète prétendue rouge  a donné lieu aux travaux, notamment, de Théodore Flournoy, de Ferdinand de Saussure et Victor Henry. Son « cas » est étudié attentivement, avec de belles reproductions de ses œuvres picturales

Art brut ? Fous littéraires ? Les deux notions, on le sait, sont fort litigieuses. Marc Décimo, dans un Avant-dire réparti en trois chapitres (Itinéraires, Sources, Débats)  fait le point avec lucidité. J'ai particulièrement apprécié le rappel qu'il fait des « définitions » de Dubuffet. Voici la plus belle :

« L'art ne vient pas coucher dans les lits qu'on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu'on prononce son nom : ce qu'il aime, c'est l'incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s'appelle. » 

On l'a compris: l'ouvrage de Marc Décimo joint l'utile à l'agréable. Il sera à la fois un guide de voyage indispensable et un recueil de réflexions au plus haut point suggestif.

Michel Arrivé 

Marc Décimo, Les Jardins de l'Art Brut, Les Presses du Réel, septembre 2007, 271 pages, 26 euros
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