Padirac, les « étrangetés » au fond de la terre

La région a été sculptée « à coups de siècles ». Elle réserve « aux promeneurs quelques-uns des plus jolis spectacles naturels du globe terrestre » écrit l’auteur de ce livre consacré à un lieu prodigieux qui est une des plus curieuses attractions de France. Cañons encaissés, vallées sinueuses, chaos rocheux, falaises abruptes, fossés en à pic, failles, fontaines et crevasses, sous les forces conjuguées du temps et de l’eau, la terre du Quercy s’est érodée, haussée, creusée. Mystérieux et lent labeur du sol que des hommes désireux de le comprendre ont peu à peu découvert, observé, étudié, nommé, répertorié. L’un d’eux est un juriste mais surtout un cartographe fasciné par les énigmes géologiques, Edouard-Alfred Martel (1859-1938). Nadar  a laissé un élégant portrait de cet homme considéré comme un bienfaiteur de l’humanité et dont le nom s’est répandu partout. Grand voyageur, il visite en détail la France, mais aussi le Caucase, la Norvège, l’Irlande, les Etats-Unis, les Baléares et bien d’autres pays. S’intéressant à la protection de l’eau, à la physique, aux épidémies, aux « étrangetés » de la terre comme il dit, il rédige plus de mille publications et une vingtaine de livres qui lui valent les honneurs officiels. Le monde souterrain est son domaine de prédilection. Un de ses ouvrages est révélateur de cette passion. Il s’appelle Les Abîmes. Aussi intrépide pour conquérir les précipices qu’impatient de vaincre les cimes, s’il descend en effet dans les entrailles obscures et froides éclairé de bougies et coiffé de son seul chapeau, il fait en 1887 l’ascension du Mont Blanc.

 

Son titre de gloire est d’être descendu le premier, le 9 juillet 1889, dans le gouffre de Padirac. « Il me semblait être au fond d'un télescope ayant pour objectif un morceau circulaire de ciel bleu ». On mesure mal le courage qu’il fallait alors pour se risquer dans cette cavité colossale, conscient et ignorant à la fois de la réalité des dangers encourus mais poussé par cette volonté de savoir et de faire connaître. Il faut imaginer une ouverture terrifiante, immense, un cercle béant au-dessus d’un vide de 35 mètres de diamètre, de 100 mètres de circonférence, de plus de 100 mètres de profondeur, avec 40 kilomètres de réseaux ramifiés, de labyrinthes inquiétants et de parcours inégaux et dangereux. En bas, la nuit absolue, le silence total rompu seulement par les rumeurs de la terre et de l’eau qui s’affrontent, plus inquiétantes que les légendes qui circulent au sujet de ce que les gens du site appelaient naguère le trou du diable. 

 

Des cordes, des échelles, une boussole, un briquet, un marteau, des vêtements de laine, de quoi faire les relevés topographiques, quelques provisions, Martel ainsi équipé descend dans ce puits. Avec les termes précis du scientifique et les mots touchants du savant, dans un style imagée et sincère, sans vantardise, avec franchise, il relate dans ces pages ses nombreuses expéditions dans cette caverne qui peu à peu va livrer ses merveilles, dômes, galeries, arcades de pierre, rivières et bassins où certains de ses compagnons font naufrage, concrétions fantastiques, féérie des stalactites, piliers d’argile, gorges étroites, voutes spacieuses, cascades. Il photographie tout, étudie la faune et la flore, compare les températures, analyse les minéraux. On le lit comme on lit les récits de ces navigateurs qui se lancent vers l’inconnu, avec crainte et enthousiasme. Au final, avec admiration. Martel est l’explorateur de l’inexploré jusqu’alors, l’enquêteur d’un univers secret où l’accident reste une menace permanente mais que les somptuosités cachées durant des millénaires compensent largement. Martel a autour de lui une équipe de compagnons compétents, hardis, dévoués et solidaires comme on le voit sur une photo prise le  15 août 1896 où ils sont réunis autour du chef, partageant quelques victuailles et des bouteilles de vin. 


Ils mèneront pendant une dizaine d’années leurs recherches, repoussant à chaque fois les limites du courage et des connaissances. Les données scientifiques se précisent, notamment avec les plans horizontaux et les coupes verticales, des aménagements sont peu à peu effectués, les touristes peuvent entrevoir les trésors enfouis jusqu’alors inconnus en prenant le grand et vertigineux escalier construit en 1899, année de l’inauguration.

 

Très bien documenté, très bien illustré, reprenant d’anciennes cartes, des gravures et des clichés de l’époque, cet ouvrage est republié cent ans après sa première parution. Il constitue le meilleur guide pour entreprendre cette descente dans cet antre où les surprises sont égales aux enchantements.

 

Dominique Vergnon

 

Édouard-Alfred Martel, Le Gouffre et la rivière souterraine de Padirac, Les Editions de l’Amateur - Société d’Exploitations Spéléologiques de Padirac, juillet 2015, 192 pages, 25 x 23 cm, 150 illustrations, 29 euros. 

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