Byron, un mythe européen

Quand ils ne meurent pas gros, les dandys meurent jeunes et c’est, paraît-il, dans ce dernier cas de figure, l’irréfutable preuve de l’amour que les Dieux leur vouent. Byron (1788-1824) fut l’un de ces choyés… Après nous avoir relaté la destinée, flamboyante jusqu’en son crépuscule, d’Oscar Wilde, l’insatiable Daniel Salvatore Schiffer s’attaque, avec autant de maestria, à l’enfant terrible des lettres anglaises, Lord George Gordon Byron.

Byron avait la beauté du diable, et si l’on cherche à portraiturer le Romantisme, autant lui donner les traits de son visage – lèvres charnues, œil clair et magnétique, front mélancolique, chevelure abondante et aussi rebelle que les idées s’agitant par-dessous. Il fut en outre l’icône de plusieurs générations européennes et, du moment où la grammaire s’empara de son patronyme pour le substantiver (« byronisme ») ou le transformer en adjectif (« byronien »), l’homme se hissa à la hauteur du mythe.

Un mythe littéraire d’abord : dans le poème-fleuve Childe Harold, le conte Le Corsaire, les pièces de théâtre Manfred et Caïn, Byron décline le modèle du héros « téméraire et conquérant ; subversif et provocateur ; ténébreux plus encore que farouche, viril et instinctif mais sensible et généreux ». Les créatures byroniennes exercent d’autant plus de fascination qu’elles sont le reflet, à peine déformé, de leur démiurge. La révolte qui les anime se nourrit de l’aristocratie, héritée et sans relâche revendiquée, dont Byron fut le tenant. Socialement, cet anti-bourgeois n’aimait que les extrêmes et, dans les Palais vénitiens ou les bas-fonds de Londres, il se piquait de ne côtoyer que des seigneurs et des princesses. Philosophiquement, il annonce le nihilisme de Schopenhauer, la réévaluation de la morale par Nietzsche ; poétiquement, il est la matrice d’où sortiront plus tard Rimbaud et Lautréamont. Et puis il y a l’homme Byron, avec ses blessures intimes quand, lui qui fut affligé de naissance par un pied bot, il repense à l’affection absente de sa mère ; ses intempérances brutales, bousculant une existence pourtant réglée par l’observance d’une stricte diététique ; son amour des animaux, proportionnel à l’accroissement de sa misanthropie ; son donjuanisme effréné, et que de nos jours un psy qualifierait de « compulsif » ; ses transgressions, dont l’ultime exemple est la passion qu’il voua à sa demi-sœur, et qui aboutira à la naissance d’une fille.

Tout cela ne fait encore de Byron qu’un « artiste », majeur certes, mais bon à ranger dans la case des génies du verbe doublés d’esthètes hors-limites. Ce serait négliger la seconde dimension du mythe, politique cette fois, qu’incarne le personnage. Gabriel Matzneff, à maintes reprises cité – et c’est compréhensible – par Schiffer, l’avait diagnostiqué dans La Diététique de Lord Byron : « Byron avait un tempérament de droite, et des idées de gauche. Sa prétention à la haute noblesse, son style de vie hédoniste, son égoïsme d’airain, auraient pu faire de lui un réactionnaire […] ; mais sa générosité naturelle, son goût de la liberté et de la justice, sa curiosité de perpétuel voyageur, sa connaissance des classes inférieures […] fléchirent très tôt cette humeur patricienne, et les opinions politiques de Byron furent toujours celles d’un libéral, voire d’un subversif. »

Si le terme « libéral » n’a pas la même portée ni le même sens dans les domaines anglo-saxon et français, il est cependant possible d’identifier chez Byron une volonté qui transcende ce clivage sémantique, parce qu’elle  porte notre homme vers ce qu'il considère comme la valeur suprême : la liberté. C’est pour la servir qu’il aidera, en leur offrant refuge et armement, les Carbonari. C'est pour elle qu’il donnera sa vie, dans une Grèce en lutte contre le pouvoir ottoman.

Quand il s’éteint, à 36 ans, rongé par les fièvres contractées dans les marécages de Missolonghi, Byron laisse derrière lui une Europe affligée par la disparition d’un astre, si noir pût-il être parfois. De Milan à Rome, l’onde de choc se propage. Les femmes qui l’ont connu, et davantage encore celles qui ne le connaîtront pas, se font pleureuses inconsolables. En France, la jeunesse se ceint le bras d’un bandeau noir et Victor Hugo le compare à Voltaire. À Londres, le Marquis de la Fayette, en partance pour l’Amérique, se voit refuser le privilège de voir son cadavre : c’est qu’on ne dévisage pas un Dieu, même mort.

Le fils prodigue n’est plus. Sa parabole, gravée dans le marbre de l’éternité, peut devenir légende.


Frédéric SAENEN


Daniel Salvatore Schiffer, Lord Byron, Folio « Biographies » n° 121, 360 pp., 9 €.    

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1 commentaire

Il y a bien longtemps...à 16 ans, j'ai lu  Don Juan ou La vie de Byron (d'André Maurois),  lecture qui m'a marquée, je m'en souviens encore, j'ai été totalement séduite par cet esprit libre et  par sa vie certes chaotique mais sans compromission avec la force de ses convictions et de ses désirs. Je vais me procurer ce Folio.