L’« Enfer » : enfin !

Oui, mieux vaut tard que jamais, dit l’adage, mais diable ! nous aurons longtemps attendu ce moment de délivrance pour goûter, enfin, à l’intégralité de la structure élaborée par Dante, et ces fameuses terza rima et terzina portées à un niveau de perfection proche de l’absolu. En effet, pour saisir toute la superbe de ce texte, il fallait admettre, comprendre et traduire la structure générale de l’œuvre, c’est-à-dire s’interroger sur le sens – la direction – souhaité par Dante ; et non interpréter et se faciliter la tâche car alors, là, oui, traduire devient trahir… Or, « traduire, ce n’est pas faire passer, comme on le répète trop souvent, c’est faire se rencontrer », rappelle, à juste titre, Jacques Ancet.

 

Le tour de force de Danièle Robert est donc à saluer puisque c’est la toute première fois, qu’en français cette démarche est réalisée – alors qu’en russe (1940), espagnol (1970-1980), anglais (1996) ou en allemand (2004), par exemple, cela existe déjà. C’est bien dans l’esprit d’Ancet quelle a réuni toutes les composantes de l’œuvre, et au premier chef la tierce rime qui est le germe à partir duquel s’épanouit toute l’œuvre en une arborescence vertigineuse… Elle n’est en rien obsolète ou ringarde, comme l’affirment les traducteurs « paresseux » qui ont dénaturé le texte. Danièle Robert s’est donc saisi de la problématique pour redécouvrir et ce chef-d’œuvre universel et sa propre langue en y puisant les éléments caractéristiques qui faciliteront la transposition d’une langue l’autre.

 

« La Divine Comédie ne se contente pas d’arracher le lecteur au temps, elle amplifie le temps comme fait une œuvre musicale lorsqu’on la joue. À mesure qu’il se prolonge, le poème nous éloigne de son achèvement, la fin elle-même survient à l’improviste et sonne comme un commencement. »

Ossip Mandelstam

 

Cette poésie est en soi un chant qui a réussi le mariage parfait entre les contraintes mathématiques du système et la règle première de l’harmonie pour offrir un texte voué à l’oralité. Un ordre établi dont la subtile vocation est d’être dérangé, en application de la règle du contournement au « nom d’une valeur plus haute qui est la liberté créatrice par laquelle le poète retrouve l’âme de toute parole ». Dante poète moderne par excellence, alors ?

« Et si l’œuvre de Dante est si foisonnante en virtualités vitales et contradictoires qui se ramifient dans toutes les directions », souligne Gianfranco Contini, « l’exemple le plus vif que l’on puisse en retirer est en fait celui d’un goût irrépressible pour l’expérimentation, d’une totale absence de préjugés à l’égard du réel. »

 

Un bonheur inégalé (on frétille d’impatience dans l’attente des deux autres tomes) qui perdure au-delà de la simple lecture : cette époque était friande d’œuvres ainsi portées à la connaissance du public avec des effets « retards » car les auteurs ne voulaient pas que le sens de leurs œuvres ne soit immédiatement dévoilé. Un effort de réflexion, une attention soutenue sont les clés pour accéder au paradis littéraire. Rien, nulle part, jamais, ne se conquiert dans la facilité. Prenez le temps de cette lecture, savourez chaque vers, lentement, écoutez-les chanter dans votre oreille, relisez, fermez les yeux. Vous y êtes…

 

François Xavier

 

Dante Alighieri, Enfer – La Divine Comédie I, traduit de l’italien, préfacé et annoté par Danièle Robert, édition bilingue, Actes Sud, mai 2016, 530 p. – 25,00 €

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