La divine traduction du tome 2 – Purgatorio

On ne reviendra pas sur les raisons de cet extraordinaire travail présenté lors de la parution du premier opus, en mai 2016, qui consiste, pour Danièle Robert, à appréhender le texte dans l’intégralité de la structure élaborée par Dante, cette fameuse terza rima alliée à la terzina

Cette seconde partie de la divine trilogie nous conduit donc vers ce lieu transitoire où sont logées les âmes de ceux dont le cas est à l’étude : non condamnés mais pas encore admis au saint des saints. Une drôle de position que ce purgatoire qui doit le jour au second concile de Lyon (1274), il est vrai que toute religion qui se respecte, née des Hommes pour les Hommes – ne l’oublions pas – vit ses révolutions de palais, et l’organisation de l’espace de l’au-delà présenté comme planche de salut, demande un minimum d’ordre et de consensus. « La géographie de l’autre monde n’est pas une affaire secondaire », notait Jacques Le Goff dans La Naissance du Purgatoire.
Et folie du poète, homme libre par essence, voilà Dante au secours de l’Église, en quelque sorte, qui invente cet espace encore flou pour les théologiens, et l’inscrit à tout jamais dans l’Histoire de l’humanité…

 

   Quand, sous l’effet de plaisirs ou douleurs
qu’appréhende l’une de nos vertus,
l’âme sur celle-ci met sa ferveur,

   nulle fonction de la mobilise plus ;
et ce fait s’oppose à l’erreur qui croit
qu’une âme en nous sur une autre s’allume.

 

Pour les géographes de l’esprit, le Purgatoire était au centre de la terre mais Dante s’amuse à le situer à l’air libre, sur une île montagneuse aux antipodes de Jérusalem. L’âme doit en faire le tour et la gravir puisque la porte du Paradis se situe au sommet. Cela lui permet de continuer le rythme circulaire débuté par l’Enfer, une montée laborieuse faite de haltes, de rencontres, de dialogues… Demeurent néanmoins les cercles pour se purifier des sept péchés capitaux. Mais ici, contrairement à la fosse infernale, il y a une solidarité qui se tisse avec les vivants dont les prières peuvent aider à raccourcir le châtiment.

 

   Impatient d’explorer dans tous ses détours
l’épaisse, vive et divine futaie
qui tamisait aux yeux le nouveau jour,

 

   sans plus attendre du bord je m’éloignai,
arpentant la campagne à pas lents, lents,
sur un sol qui de toutes parts embaumait.

 

Le Purgatoire est le règne des voix qui accompagnent ou précèdent les rencontres – voix des âmes, voix des anges – mais point de musique provenant d’un instrument puisque il n’y a plus de corps pour en jouer, mais un souffle qui donne à l’art du répons un phrasé découlant de l’organum proche du chant grégorien. Une technique d’écriture musicale que Dante salue au chant IX pour signaler l’impression de son ressenti au seuil de cet espace inconnu… Mais surtout il tisse une étroite relation entre le chant IX de l’Enfer et du Paradis, liant ces trois règnes – appliquant à la lettre l’art du répons – en ouvrant la porte du purgatoire avec ce chant, multiple de trois, écrit en contrepoint de l’arrivée devant la porte de Dis, chant IX de l’Enfer comme le fera, par rapport à lui, le chant IX du Paradis avec l’ultime étape de l’ascension vers le ciel de Vénus.

Ainsi tous les chants donnent à la lecture cette touche si particulière, ce jeu des assonances et correspondances qui signalent à notre oreille l’harmonie si particulière que Dante parvient à produire. On en sort métamorphosé, le cœur tout aussi battant que l’auteur quand après avoir gravi les sept corniches, il parvient au paradis terrestre en retrouve celle après qui il court depuis des centaines de vers, Béatrice dans l’éclat de sa beauté…

François Xavier

Dante Alighieri, Purgatoire – La Divine Comédie II, traduit de l’italien, préfacé et annoté par Danièle Robert, édition bilingue, Actes Sud, octobre 2018, 540 p. – 26,00 €

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