Paradis : Danièle Robert clôt magistralement la "nouvelle" Divine Comédie

L’aventure débuta en mai 2016 avec la parution du premier tome qui renvoyait la fameuse traduction de Jacqueline Risset, parue chez Flammarion, dans les ténèbres de l’oubli car nous tenions, enfin, une version bilingue qui offrait au lecteur français un texte rimé ; exploit que Danièle Robert accomplit avec talent et justesse… Octobre 2018 vit le tome 2 paraître, dans la même veine, avec cette persistance d’une structure élaborée par Dante reproduite par miracle en français, nous offrant à lire dans notre musique lexicale cette extraordinaire terza rima alliée à la terzina

Voici donc la fin de l’aventure avec le troisième tome, ce Paradis illusoire que toutes les religions, toutes les cultures tentent de nous vendre pour mieux nous aider à accepter ce quotidien suranné qui n’est fait que de désillusions et de tromperies… Pour oublier, lisons.
Retrouvons Dante, régénéré comme pousses florales, après avoir bu l’eau de l’Eunoé, qui va accompagner Béatrice sauvée des Enfers dans l’ultime voyage. Celui d’entrer dans la connaissance d’un au-delà du monde terrestre et de la pesanteur, d’un au-delà du temps, d’un au-delà du langage parce qu’il a déjà accompli sur lui-même une métamorphose qui lui permet de transhumaner.

Nous voilà donc plongés dans un monde sans ombre – ici, point de lever ni coucher de soleil – où le passage d’un ciel l’autre se fait par un simple regard, au-delà du rêve qui ne se déploie pas dans le sommeil qui n’existe plus (sic) pas plus que l’état de pleine conscience ; cet étrange pays requiert des déplacements instantanés sans que l’on s’en rende compte, une fulgurance qui transcende corps et âme… Point de paysage et pas plus d’humains, seules les voix répondent aux questions.
Et Béatrice de reprendre le rôle de guide laissé vacant par Virgile, portant ainsi ce désir de pourquoi, rappelant cette Eve qui a osé s’éprendre de l’arbre de la connaissance, jadis… La voilà agent spécial de la transformation progressive du poète dont l’appétit de savoir sans cesse aiguisé la comble de joie et la fait briller d’un éclat qui s’étend à tout ce qui l’entoure, comme on le découvre dès leur entrée dans le ciel de Mercure :

Là, je vis ma dame à la joie si prête,
dans l’éclat de ce ciel sitôt entrée
qu’en fut plus lumineuse la planète.

Et si l’étoile sourit, ainsi changée,
qu'en fut-il donc pour moi qui par nature
suis si souvent apte à me transformer !


Trilogie mythique de la poésie, cette Divine Comédie s’articule entre trois cantiche dans un ingénieux dispositif inventé par Dante qui pourrait se résumer par la remarque d’Antonio Prete : Avec un seul vers, un poète peut montrer le double nœud qui le lie à son propre temps et à l’absence de temps, à l’événement possible et à l’impossible. En un vers, en un seul vers, un poète peut dévoiler son regard, susceptible de se tourner à la fois vers l’énigme de son propre ciel intérieur et vers le mouvement des constellations, vers la langue du "sentir" et du "souffrir" dont parlait Leopardi et vers "l’alphabet des astres" dont parlait Mallarmé. Et un vers, un seul vers, peut être le cristal où se reflètent les autres vers qui composent un texte. C’est pourquoi par un vers, par un seul vers, nous pouvons parvenir à l’écoute du poème tout entier.

Ainsi en est-il de cette trilogie : insurpassable, harmonieuse et musicale, construite dans un mouvement de rotation incessante qui emporte le lecteur dans une expérience d’éternité unique au monde.

François Xavier

Dante Alighieri, Paradis – La Divine Comédie III, traduit de l’italien, préfacé et annoté par Danièle Robert, Actes Sud, mars 2020, 544 p.-, 25 €

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