Ishiwara : Un Japonais bien tranquille

Le 18 août 1949 s’endormait pour ne plus se réveiller le général Ishiwara Kanji, emporté par le cancer dans sa soixantième année. Une mort paisible, entouré de l’affection de ses disciples. L’homme, faut-il le préciser, avait la tête religieuse. Une constante dans le corps des officiers nippons, aux yeux de qui la figure divinisée de l’empereur se confondait avec le sol sacré du Japon. La tête religieuse, la main verte aussi. Son uniforme remisé au placard, Ishiwara n’avait pas renoncé à son idéal de vie communautaire, transféré de la garnison à l’exploitation agricole dans laquelle lui et les siens expérimentaient de nouvelles méthodes maraîchères. L’écologie est une idéologie de droite, au Japon plus qu’ailleurs. Ne pas s’imaginer toutefois qu’Ishiwara avait tiré un trait sur son passé martial. Au contraire, logique avec son millénarisme, le jeune retraité s’était réjoui de la défaite de 1945, sanctionnée par la capitulation sans condition du Japon, premier acte selon lui du renouveau de la nation, à présent purgée de ses éléments réactionnaires.

Les rares mentions de son nom relatent la contribution décisive d’Ishiwara, à l’époque en poste à Tokyo, à l’échec du coup d’État militaire du 26 février 1936. Une virginité loyaliste acquise à titre posthume qui ne laisse pas de surprendre, tant celui-ci trempa dans toutes les conjurations de l’armée de terre japonaise, et il y en eut, de 1928 à 1941. Là réside l’intérêt majeur du livre de Bruno Birolli, avec la description - fine – de la mentalité de caste des jeunes officiers d’alors. Ishiwara apparaît pour la première fois tel qu’en lui-même, agent de l’ombre froid et exalté, tour à tour manipulateur et manipulé, professeur de géopolitique au collège militaire et poseur de bombe occasionnel. Birolli exagère à peine : sans le faux attentat de Moukden, perpétré par ses soins en 1931, l’occupation militaire de la Mandchourie et son corollaire, l’invasion de la Chine, n’auraient peut-être pas eu lieu. Il fallait un prétexte aux faucons japonais, Ishiwara se chargea de le leur fournir. La suite, on la connaît, dans le contexte de rivalité armée de terre-marine : Shanghai, Nankin, Pearl Harbor…


Bruno Birolli : L'attentat de Moukden a été conçu dès le départ comme le début de la première phase de la guerre contre les États-Unis. Ishiwara est très clair sur ce point. En 1931, la route vers Pearl Harbor s'ouvre et l'Armée impériale va s'y ruer.  Ceci dit, la crise provoquée par l'invasion qui s'en suit et l'attaque contre Chapei (Shanghai) marque, à mon sens, la fin de l'entre-deux-guerres. L'incapacité de la SDN à faire respecter l'intégrité territoriale de la Chine marque la fin de l'espoir de régler les conflits internationaux par la négociation et dans le respect du droit. Quatre ans plus tôt, il y avait eu le traité de renonciation à la guerre (Kellogg-Briand). En 1931, la SDN connaît son premier véritable test. Elle n'avait eu à traiter précédemment qu'une relative bénigne dispute frontalière entre la Bulgarie et la Grèce. La, c'est un conflit entre un de ses membres fondateurs, le Japon, et un autre membre de poids : la Chine. La SDN prouve son impuissance, elle sera confirmée lors de la Guerre du Chaco, les coups de force de Mussolini et de Hitler... En 1931, c'est donc l'ordre international hérité de 1918 qui s'effondre ! 


Peu d’hommes dans l’histoire auront personnifié comme Ishiwara l’expression « ouvrir la boîte de Pandore ». Comment ? La genèse de son parcours d’activiste mérite d’être retracée. D’extraction noble, Ishiwara fait partie de ces fils de samouraïs déclassés que la Restauration Meiji a laissés appauvris et désorientés. Pour ces milliers de hobereaux arrachés à leur condition multiséculaire, l’armée, institution « au-dessus des partis », n’ayant de compte à rendre qu’à l’empereur, sera un exutoire autant qu’un asile. La culture du complot, qui atteignit son paroxysme dans les années trente du vingtième siècle, ne s’explique pas sans ce rapport compliqué des cadres de l’armée avec l’obéissance au pouvoir civil.

Très vite à l’Académie militaire de Tokyo, Ishiwara se signale par un curieux mélange d’assiduité au travail et de non respect de l’étiquette. Tout le contraire de ses camarades de chambrée. Détectent-ils chez lui, à tort, un manque de vocation pour les armes ? Ishiwara n’est pas aimé de ses collègues et, du reste, il ne le sera jamais dans aucun de ses commandements. Le petit sous-lieutenant qu’il est encore en 1918 contient mal le moine guerrier tapi en lui. Insensible au charme féminin et d’une tempérance à toute épreuve, Ishiwara ne trouve de dérivatif à sa soif d’absolu que dans l’escrime et l’équitation. Autre originalité du personnage, son culte de l’empereur, partagé par sa génération, se double de celui qu’il voue à Napoléon Ier, l’empereur des Français. Sa photographie sur la couverture date de cette période de sa vie. Mâchoire volontaire, la bouche bien dessinée, le regard énergique : un pur produit de l’éducation militaire japonaise.


De retour d’Europe où il a assisté aux tractations interalliées, Ishiwara aborde les années vingt avec un sentiment mélangé. Exécrant le pouvoir légal aux mains de la bourgeoisie d’affaires, il n’en considère pas moins avec hostilité la progression du communisme dans son pays. En Russie, les bolcheviques ont renversé le tsar et instauré la dictature du prolétariat sur les ruines de la guerre civile. En Allemagne, l’empereur a dû prendre la route de l’exil afin d’échapper à la vindicte révolutionnaire. Pour Ishiwara, germanophone et germanophile formé à la prussienne, l’Occident tout entier est entré en décadence, miné de l’intérieur par ses idéologies en « isme » qui maintenant menacent d’engloutir à son tour le Japon. Son unique chance d’y échapper, Ishiwara en a eu la révélation tandis qu’il réglait le pas de son régiment durant un exercice, réside dans la militarisation à outrance de la nation, selon la méthode éprouvée du drill. Fascisme à la japonaise ? Le kokutai, la croyance dans les vertus spirituelles de la vie de caserne, s’accorde en tout point avec les principes moraux énoncés dans le bushido, le code de conduite des samouraïs.


À cette conviction largement répandue chez les officiers, Ishiwara ajoute encore son adhésion aux préceptes du nichirénisme, une secte ultranationaliste au discours mêlant bouddhisme de combat et vision d’apocalypse. Ses adeptes professent leur foi en une guerre finale au terme de laquelle la Loi de Bouddha régnera sur le monde réunifié. Très en vue dans les cercles militaires, la secte Nichiren compta parmi ses membres au début du siècle l’amiral Togo, le vainqueur de Tsushima. Son panasiatisme militant, sa prétention à l’universalité, son caractère missionnaire séduisent un Ishiwara de plus en plus corseté par son devoir de réserve.


- La secte de Nichiren existe-t-elle toujours ?

B.B. : En fait, le Kokuchukai (Tanaka Chigaku) n’est pas vraiment nichiréniste. Il revendique l’héritage de Nichiren mais de façon abusive. Il y a plusieurs courants nichirénistes d’extrême droite dont un apparaît lors de l’attentat du 15 mai 1932 dirigé par un nommé Issho. D’autres courants du nichirénisme seront persécutés pendant le militarisme parce qu’ils placent la loi du Bouddha au-dessus de l’Empereur, ce courant a donné naissance à la Soka Gakkai, connue en France.


À quelques heures de navigation de l’archipel japonais, la Chine exhibe ses richesses immenses, que pillent de connivence exploiteurs occidentaux et seigneurs de la guerre locaux. La Chine ! Beaucoup au Japon voient en elle une grande sœur un peu facile, à tout le moins attardée. Depuis 1918, l’armée japonaise lorgne vers le nord. Ishiwara a fait le voyage lui aussi. Il en est rentré convaincu que le destin de l’empire, à l’étroit dans ses îles, se joue sur le continent. Plus qu’une idée, une prophétie dont il se fait l’ardent propagandiste dès 1925 au Collège militaire de Tokyo, où il enseigne la géopolitique avec le grade de capitaine. Ishiwara ne l’ignore pas, le Japon accuse un retard technologique certain par rapport à ses rivaux anglo-saxons et même soviétique. Qu’à cela ne tienne, la conquête de la Mandchourie et de ses inépuisables réserves en matières premières et en hommes, la collectivisation de l’économie japonaise sous l’autorité de l’armée le combleront. Le fanatisme et la combativité supérieure du soldat japonais feront le reste.


- Autre découverte saisissante de votre livre, le peu de valeur technique et opérationnelle de l'armée japonaise.

B.B. : La troupe était surentraînée, comparable par son allant et son entraînement à des forces spéciales. L’Armée impériale était capable d’innovation. Dès 1905, on constate que l’infanterie monte à l’assaut de façon novatrice par petits groupes et par bonds, se camouflant alors qu’en Europe, on chargeait encore en lige. Par contre, il y a un étonnant déficit de compréhension dans l’emploi du matériel. L’artillerie a gagné le siège de Port-Arthur mais la leçon n’est pas comprise. Et le dogme de la charge est tel par exemple que pendant la Guerre du Pacifique, l’artillerie continue comme en 1905 de cesser le feu lorsque les vagues d’assaut sont à mi-chemin de l’objectif alors que c’est à ce moment où elle aurait besoin le plus de son soutien. Je peux multiplier les exemples. L’Armée impériale a été la seule armée de la Seconde Guerre mondiale à ne pas avoir de mitraillette. L’emploi même de la mitrailleuse était dépassé : elle servait à couvrir l’infanterie et non le contraire. De plus, les Américains notent un défaut de coordination à tous les échelons, y compris lors des assauts qui se faisaient en deux colonnes, chacune agissant indépendamment de l’autre.
Le culte de la bravoure était elle que les officiers d’artillerie restaient à côté de leurs pièces plutôt que de commander à distance le feu grâce au téléphone de campagne, ce qui faisait qu’ils subissaient de très lourdes pertes. Mais ne pas paraître lâche était plus le important.
Une autre faiblesse de l’Armée impériale, et qu’on ne met pas assez en avant, est l’indiscipline des officiers dans la surenchère. C’est sa tare qui condamnait le Japon à la défaite
.


Aujourd’hui la Chine, demain la Mongolie, l’antichambre de la Sibérie. En 1929, tous les rouages de la machine infernale sont déjà en place, prêts à être actionnés. On ne ressort pas de ce livre passionnant de bout en bout sans être déconcerté par l’idéalisme sincère, à la limite de l’aveuglement, d’Ishiwara. Ainsi du parti Concordia, qu’il créa pour promouvoir l’entente sino-japonaise en Mandchourie colonisée et financé par le trafic de l’opium. Et que dire de la passivité des autorités japonaises ? Son entreprise, il est vrai, fut favorisée par le dogme de l’infaillibilité impériale, qui condamnait Tokyo à avaliser la politique du coup de force des militaires, au risque de se trouver écorné. L’insubordination manifeste d’Ishiwara, un temps dictateur de la Mandchourie, se traduisit par sa nomination au grade de général en 1937. 


B.B. : On ne peut pas dire qu'Ishiwara soit un idéaliste et ses supérieurs des cyniques. Ils partagent grosso modo, avec des nuances, ses points de vue. Mais de tempérament, il est incapable de s'intégrer dans le jeu des factions. Il y a de la démesure chez lui, si on veut être charitable, et une part de vanité. Ishiwara est foncièrement mal à l'aise dans l'institution. Il n'en comprend pas les règles, ou ne les accepte pas. Il reste un solitaire.


Sa mission accomplie, Ishiwara retourna à l’anonymat avec la guerre généralisée pour laquelle il avait tant œuvré.


Hergé se trompait en caricaturant les conspirateurs japonais en personnages grimaçants dans le Lotus bleu. Un instituteur en uniforme, voilà bien l’image que Ishiwara renvoie de lui au sortir de sa biographie, portrait d’un pays et d’un régime autant que d’un homme.

 

Laurent Schang


Bruno Birolli, Ishiwara, L’homme qui déclencha la guerre, ARTE Éditions / Armand Colin, octobre 2012, 252 pages, 20 €

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7 commentaires

Le documentaire d'ARTE à ce sujet était très intéressant, une courte introduction sans doute à un livre certainement passionnant. Merci pour cette critique.

Merci Glencarrig. Je vous invite à lire ce livre dans la foulée. Pour ma part, j'attends avec espoir l'édition du documentaire en format DVD...

Je n'y manquerai pas. Et avec Arte, il est permis d'espérer, ils ont une collection très intéressante de dvd, et un tel documentaire y aurait tout à fait sa place, m'est avis.

J'avais une conception trop monolithique de la vision du monde des officiers supérieurs nippons dans les années 30 avant ce remarquable documentaire diffusé par Arte. Je vais me procurer l'essai de Bruno Birolli.

Je vous invite aussi à vous procurer si vous avez l'occasion ces si merveilleux livres de reportage publiés dans les années 20-30 sur le Japon, le Japon et la Chine, le Japon et la guerre, etc. Toujours bien écrits, ils nous racontent beaucoup de choses, ceci avec le regard de l'époque. Le plus connu étant sans doute le récit de son voyage en Chine et au Japon d'Albert Londres, mais il y en a d'autres.  Je les collectionne pour ma part.

Sur le rôle des officiers dans l'Etat japonais et leur responsabilité dans les crimes commis durant le second conflit mondial et lors de ses prémices en Asie, je conseille chez le même éditeur l'essai très complet de Jean-Louis Margolin "L'armée de l'empereur - Violences et crimes du Japon en guerre, 1937-1945" (2007). L'historien écrit du major général Ishiwara qu'il fut l'un des rares officiers  supérieurs à avoir dénoncé ouvertement les exactions commises lors du sac de Nankin, un crime de guerre dont Matsui porte la responsabilité.  Ishiwara était convaincu que la guerre de Chine était une erreur stratégique qui détournait hommes et matériel du Manchukuo où il attendait un conflit ouvert avec l'armée rouge soviétique.

Effectivement le reportage sur ARTE m'a vraiment donné envie d'en savoir plus sur Ichiwara. C'est une part de l'histoire qui a été trop survolée pendant mes cours d'histoire de l'époque. Ce livre tombe à point !